De quoi le Carnaval indépendant est-il le nom ?

Dialogue au Diane’s, bar à pote, dans le Vieux Nice, avec Louis Pastorelli, artiste niçois engagé dans le mouvement culturel alternatif niçois depuis 30 ans. Il est entre autre membre fondateur du groupe Nux Vomica, un groupe d'artistes d'art contemporain originaire du quartier de Saint Roch à Nice, et instigateur du carnaval indépendant de Nice.

Louis, au début quand vous avez décidé de faire le carnaval indépendant, c’est parti comment ?

Bon, de mon côté, j’avais l’expérience de mes voyages. J’avais vu ce que ça peut être une fête populaire. À quoi cela faisait référence à mon vécu, lorsque j’étais enfant et que j’allais au carnaval. Lorsqu’on a eu le hangar, on a eu l’idée du coup de faire le Carnaval, des chars, etc. Et à Saint Roch, ça se n’était jamais fait. C’était un défi. On s’est organisé, et voilà, et j’ai vu qu’il y avait vraiment « une pratique » de l’action qui rend les choses possibles. Et on l’a fait.

Mais pourquoi un autre carnaval ?

Le Carnaval, et plus largement les arts de rue à quoi ça peut servir ? Déjà si je situe ce qu’on a fait, on l’a pas fait par rapport au centre donc dans un quartier excentré, pourquoi ? Parce que dans ce quartier Saint Roch, il avait une tradition populaire liée à la gauche, au communisme. C’était un quartier un peu laissé pour compte. Dans les années 90, on a profité d’un lieu, d’un espace qu’on a trouvé. D’un bâtiment occupé. À partir de cet espace, on est sorti dans la rue pour faire des choses avec les gens. On s’aperçoit que si on fait des trucs, les gens ils participent.

Aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait pareil. On a vu qu’il y a deux ans, les organisateurs du carnaval indépendant s’étaient fait interpeller par la police.

Aujourd’hui, déjà c’est plus pareil. Les gens ils comprenaient ce qu’on faisait au travers de la tradition du carnaval. Une tradition qu’on a porté à notre manière : un espace de liberté, un espace de création. Un espace de réflexion. Mais tout ça, je me répète, on a pu le faire parce qu’on avait un lieu qu’on gérait à notre manière, et à partir duquel on pouvait faire des choses.

C’était le hangar Saint Roch ?

C’est ça, et l’auberge de la tranquillité où on pouvait faire nos fêtes… C’est les endroits qui sont importants et ça ils le savent, et ce qu’on a fait à l’époque sur l’espace public, c’est beaucoup plus difficile à faire aujourd’hui, ils réduisent les libertés.

Et à partir de ces lieux, ce hangar, ces bars, ces clos de boules, a émergé l’idée d’un Carnaval indépendant ?

C’est-à-dire, que le Carnaval c’est une image. Avant de parler de Carnaval indépendant, on avait développé la notion de « Nice indépendante », c’est pour faire les choses de manière autonome, pour se reprendre en main et pour pas attendre le bon vouloir d’un politique. Les politiques ils ont oublié que c’est nous qui les élisons, ils ont oublié l’aspect civique, qu’ils nous représentaient…

Bon, on a toujours besoin de se rencontrer …

Aujourd’hui, il y a encore moins de lieu de rencontre que ceux qui existaient à l’époque. Ils le savent ça. Depuis les années 70, ils ont supprimé tous les lieux. Pour faire des choses, il faut se voir, il faut se rencontrer. La différence, c’est qu’aujourd’hui, ils ont tout cassé, ils ont tout récupéré pour le foncier. On a besoin de lieu pour parler, pour faire la fête. Et ils ont la main là-dessus. Par exemple, à Nice, ils ont racheté tous les lieux sympas. Plus on se rapproche de la mer, moins on peut se rencontrer. Bon là (en montrant de la main l’ambiance du bar) c’est sympa, mais c’est devenu rare. Le Carnaval et ces lieux nous permis temporairement d’être porte-voix. La grande victoire c’est qu’on est arrivés à faire quelque chose avec le travail de chacun-e et rien que le fait d’exister, c’était un bras d’honneur à la mairie et au Carnaval officiel qui existait. Cela a montré les contradictions de ce Carnaval qui s’est coupé de la ville, c’est-à-dire de celles et ceux qui y vivent.

Du coup le maitre mot, c’est autonomie et démocratie directe ? C’est exercer le pouvoir qu’on a de faire les choses ?

C’est ça. C’est de reprendre en main. Parce que l’idée c’était de ne pas toujours être dans le posture de râler, râler, râler, mais plutôt de construire quelque chose ensemble. D’avoir la possibilité de faire quelque chose, parce que quand on fait quelque chose, cela nous met aussi face à nos contradictions. Parce que ce n’est pas facile de faire les choses. Donc c’était plutôt que de faire de la théorie comme dans les années 60, là c’était plutôt de faire des théories à partir de nos pratiques. Donc ce qu’on a fait, il y a aussi une réflexion sur la culture niçoise, à quoi elle pouvait nous servir ? A un moment donné, elle nous a servi parce qu’on a fait carnaval, et le carnaval, on ne pouvait pas l’interdire. Avant c’était quand même une fête faite par les habitants et surtout pour les habitants. Maintenant c’est complétement tourné vers le tourisme. Alors qu’avec le Carnaval indépendant, on retrouvait le coté autogestion, et nos propres contradictions…

Aujourd’hui quand on parle du Carnaval indé, on parle de 100 personnes, et on est contents, mais le Carnaval indé, je me souviens que quand j’étais gosse, les rues étaient pleines.

C’est vrai. C’était 3000 personnes, et c’était lourd à porter, mais avec du plaisir. Le but ce n’était pas d’être gentil organisateur. Peut-être les choses sont éphémères, ça vit, ça meurt, ça se transforme. Maintenir un groupe ensemble, ce n’est pas facile. Surtout dans un truc où les gens sont beaucoup centrés sur l’individu comme c’est le cas aussi avec l’art. Dans le carnaval, il y a tous les arts, la peinture, la sculpture, la musique… Et après, on a eu envie de faire autre chose… Et ce qui peut être éphémère, peut aussi être transmis. L’intérêt commun de faire des choses ensemble aussi.

Donc toi ce que tu défends, c’est le côté politique – au sens premier du terme- de la fête ?

Moi ce que je défends avant tout, c’est de vivre mieux. Avant tout. Et pour vivre mieux, j’ai besoin de que les autres aillent mieux. Tout simplement. Dans ce qu’on nous propose, je vois des trucs cloisonnés, des trucs à la con. Je pense qu’eux ils ne savent pas vivre. Tous ces mecs, là, toutes les classes politiques. Ils ne savent pas vivre. Humainement, c’est des sauvages. Des vrais sauvages. Nous on fait, à un moment, on arrive à faire quelque chose, de Pantaï.

Pantaï, un mot niçois. Louis Pastorelli, est-ce que le niçois ça sert à rien ?

(Rire) En tous les cas, personnellement, le niçois ça m’a permis de me construire une autre vision du monde. C’est vrai qu’on a vu qu’ailleurs ils faisaient des trucs aussi, à Marseille, à Toulouse, en Catalogne, dans le sud de l’Italie, dans les vallées occitanes. Voilà, avec Nux-Vomica, on a prouvé que le niçois et bien ça pouvait au moins servir à ça. En tous les cas, s’organiser et faire les choses ensemble, c’est important.

Et au niveau de ton actu, tu viens de sortir un bouquin ?

Le livre, oui, il resitue notre musique, qui vient de la peinture. La musique est née de la construction du carnaval, des affiches. Nux Vomica c’était un groupe de peinture. L’art de rue c’est pas un détail. Donc, on faisait des affichages et on est passé progressivement à la musique. Alors oui, on vient de sortir un bouquin, « les aventures de Nux-Vomica ».

C’est quoi tes anti-dépresseurs ?

Les enfants, et puis y a les autres. Même si Il n’y a rien de facile ; c’est vrai qu’en face, ils sont organisés, ils sont forts. C’est le rouleau dépresseur (rire). Chaque moment de la vie est différent. On a des envies, qui aboutissent et d’autres pas. Faut faire avec… Cela dit, à partir du moment où tu arrives à réaliser des choses, ça permet quelque part de se réapproprier un espace symbolique et temporaire.

On doit être pessimiste ou optimiste ?

On lâche rien (rires) !

Des propos recueillis par Jide et Macko Dràgàn

 

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