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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 17 mars 2024

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Suite pour élégance

Présente pour distribuer des aliments, des fringues, un sourire, un conseil, une plaisanterie… Sans faire comme d’autres : porter son altruisme en bandoulière. Discrète et efficace. Donner son nom ? Elle ne le fait pas pour être inscrite sur un registre des gens bien. Ni en quête d'honneur. Nul besoin de briller. Chaque jour, une femme honorée par son miroir.

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Illustration 1
© Photo: Marianne A

 

                    Coupure d’électricité pour la vieille femme. Elle vit seule. Avec un chat tigré venu s’installer dans son histoire. Bravant sa honte, elle passe chez la maire du village. Pour lui expliquer sa difficulté temporaire. L'édile lui débloque son problème de facture électrique. Le lendemain, la locataire est à nouveau branchée. Sa solitude reconnectée au monde. Dans la foulée, la maire lui apporte de quoi se nourrir et tenir un peu. Puis, quelques jours après, elle lui fait porter des restes de la cantine scolaire. Il était une fois une vieille dame et une maire… Un conte de la douce France invisible. Et une réalité.

              Un ingénieur à la retraite. Il vit avec son épouse dans une maison. Un retraité comblé. Avec une passion le bricolage. Refusant à sa manière de céder aux sirènes de l’obsolescence. Ses doigts d’or peuvent «  faire revivre » une cafetière électrique, une tondeuse, un vélo, un rasoir, une machine à laver, etc. Une fois par semaine, il se rend dans un « Café bricole ». Pour réparer les objets apportés par les participants ? Non. Il leur donne des infos et les aide à réparer. Un ennemi indirect de l’ultralibéralisme bousillant la planète. Transmettant un outil pour consommer moins. Décoré de l’ordre du chevalier des arts du bricolage et de la démerde. Avec comme médaille le sourire de celui ou celle repartant avec son objet réparé. Docteur es bricolage.

            Elle a perdu son mari. Puis son fils malade dont elle s’est occupée jusqu’à son dernier souffle. Une famille hantée par la Shoah. De nombreux absents traversaient les silences. Quelques absences sous cadre. Son fils était mon frère depuis l’adolescence. Et cette famille, un peu la mienne. Chaque semaine, elle va à la gym. Grande lectrice et toujours au téléphone avec ses nombreuses copines. Toujours prête à boire une Vodka-Hareng  et un bon rouge pour ne pas laisser esseulé le fromage. Bonne vivante et citoyenne officiant dans plusieurs associations. Présente notamment dans des espaces publics pour distribuer des aliments, des fringues, un sourire, un conseil, une plaisanterie… Sans faire comme d’autres : porter son altruisme en bandoulière. Discrète et efficace. Donner son nom ? Elle ne le fait pas pour être inscrite sur un registre des gens bien. Ni en quête d'honneur. Nul besoin de se faire briller en public. Chaque jour, une femme honorée par son miroir. Une main tendue de 85 ans.

           Chaque aube en rentrant, il fait un détour. Pour ma livraison privée, sourit-il. Ses patrons ne sont pas au courant. Au volant de son douze tonnes, il livre des centres commerciaux. Uniquement des produits alimentaires. Il s’est lié d’amitié avec un des vigiles de l’un des supermarchés. C’est l’homme qui lui a soufflé l’idée. Sa livraison terminée, le vigile l’aide à charger des produits. Tout ce qui a dépassé la date de consommation. Prêt à être détruit. Mais des produits pouvant être consommés au moins quelques jours. Depuis, il s’arrête devant des camps roms, des squats, et tous les lieux avec des «  gens en galère ». Toute la misère visible de la cabine de son camion. Dans son quartier, il a repéré plusieurs personnes en difficulté. Avant de rentrer, il s’arrête devant telle ou telle maison. Accrochant un sac plastique bien garni à la grille d’entrée. Une nuit d’hiver, il a ouvert des yeux ronds. Immobile devant son bahut. Incapable du moindre geste. La marée montait entre ses paupières. Il fixait son pare-brise. Un cœur géant y était scotché, avec plusieurs signatures. Tu vas pas quand même pas chialer comme un gosse, se ressaisit-il. En vain. Une fontaine sur ses joues. Les larmes d’un Robin des villes.

            La lycéenne est très perturbée. Avec des régulateurs d’humeur pour la canaliser. Des parents absents. Une boule de colère et de vivacité. Elle a élu domicile chez un oncle. Une jeune fille très intelligente et débrouillarde. Baroudeuse de rue avec chien et bombe lacrymo pour mâles trop collants et cons. Non, je n’irai pas au rattrapage. Si. Non. La femme est la mère d’un de ses copains de lycée. Elle est venue chez eux pour préparer son bac. La femme qui l’accueille a pris sa matinée. Pour l’emmener quasi manu militari au rattrapage du bac. Sur le parking, une prof de philo les attend. L’enseignante et l’élève prennent place dans une bagnole. Pour une révision en accéléré avant les épreuves. Elle a eu son bac. Et un autre diplôme. Lequel ? La confiance en elle et dans un monde où elle avait mal débuté. Que fait-elle aujourd’hui ? Sa vie. Toujours en colère ? La famille qui l’a hébergée le temps du bac ne la voit plus. Mais lui adresse un message : L, on t’a apportée. Mais tu nous as aussi apportés. Elle ne le lira pas. Mais peu importe. Le principal est fait: un échange d’humanité.

            Une suite à Voyage en élégance. Seule, une de ces tranches de vie est entièrement fictionnée. Les autres sont revisitées par une mémoire parfois fantasque. Quelle perte de temps et d’énergie. Ça ne sert à rien ce que tu fais. Personne ne va s’intéresser à ce genre d’histoires insipides. Sauf si on voit les visages de ces petites mains, qu’un politique les donne en exemple, ou qu’un animateur télé ou radio les invite pour se faire mousser sur la générosité d’un ou une autre. Trop de bruit sur la toile pour que quelqu’un entende le son des êtres que tu décris. En plus, il y a plein de choses plus urgentes en ce moment, comme… Tu veux que je commence la liste des souffrances du monde ? Ces voix ont raison. Pourquoi une suite qui sera sans doute suivi d’une autre ? D’abord, parce que ça fait du bien à écrire. Enfin des mots optimistes. En plus une piqûre de rappel que le pire n’a pas tout bouffé. Et que les vendeurs de trouilles et divisions de toute sorte n’ont pas tout gagné. Comme une espèce d’interlude dans la couche sombre qui nous entoure du radio-réveil au coucher. Se faire plaisir en misant sur l'espoir. Une écriture en partie  égoïste ?

             Bien sûr.  Comme toujours, un optimisme en coup de vent. Ma plume-clavier redeviendra noire, trempée dans la réalité de notre siècle en cours.  Sachant que les belles images ne durent jamais longtemps, j’en profite le plus possible. En espérant que ce bref moment profitera aussi à l’autre : le regard qui a envie de lire ces suites. Tel ou tel visage derrière l’écran. Avec aussi son histoire, plus ou moins facile. Sans doute que certains et certains de ces internautes ont bénéficié d’une belle rencontre ou, au contraire, ont été une bonne rencontre. Peut-être les deux. Les belles rencontres nous transforment-elles en bonnes et bons rencontreurs ? Pas toujours. Des histoires sûrement naïves aux yeux du cynisme ambiant. Mais si elles ne font du bien qu’à un seul ou une seule internaute, ces scènes de «  beauté quotidienne » sans caméras ni  micro n’auront pas été vaines. Au contraire. Une naïveté qui relève sans cesse notre siècle chancelant.

           Des micro-carrés de ciel bleu dans la nuit contemporaine. Une poignée d'nstantanés de vies  sans pouces levés, ni followers. Avec néanmoins un objectif atteint. Lequel ? Montrer des exemples de victoires sur la résiliation et l’indifférence. Certes l’amour - un mot non bancable dans notre ère cynique ? -  n’est pas partout comme noté sur la photo en illustration. Toutefois, la machine à confusion et nous diviser ne gagne pas à tous les coups. La preuve par les histoires de gens bien. La machine à confusion et nous diviser ne gagne pas à tous les coups. La preuve par nombre d'histoires de gens bien.

              L’humanité encore présente.

En guise de conclusion en musique, une chanson  fort élégante et qui fait du bien...

Enzo Enzo & Kent - Juste Quelqu'un De Bien (1995) © Greg N'Fresh

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