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Billet de blog 26 juin 2024

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« 2024 : les arabes dans le four crématoire »

Plusieurs voitures de gendarmerie stationnent devant la maison de sa copine de collège. Chaque matin, V passe prendre M. Les deux collégiennes sont dans la même classe. Elles se connaissent depuis l’école primaire. Inséparables. Que se passe-t-il ? V s’inquiète. Elle a compris. La maison de sa copine a été tagué dans la nuit. V s’éloigne. Le cœur lourd.

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              Plusieurs voitures de gendarmerie stationnent devant la maison de sa copine de collège. Chaque matin, V passe prendre M. Les deux collégiennes sont dans la même classe. Elles se connaissent depuis l’école primaire. Inséparables. Que se passe-t-il ? V s’inquiète. Elle accélère le pas. Ça cogne très fort sous sa poitrine. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à M. Et à sa famille. Elle se dirige vers le portail. Faut pas que tu restes là. Un gendarme lui demande de s’éloigner. Elle marche lentement. Le temps de découvrir l’inscription. 2024 : les Arabes dans le four crématoire. V blêmit. Elle a compris. La maison de sa copine a été taguée dans la nuit. V s’éloigne. Le cœur lourd.

        La sonnerie du collège retentit. M n’est pas là. V décide de l’attendre. Pourquoi tu ne rentres pas ? La question d’un des pions à l’entrée. Elle lui explique qu’elle attend sa copine. Il hausse les épaules et pousse un soupir. . Elle ne viendra pas aujourd’hui. Elle le dévisage. Il est au courant, se dit M. Toi, tu es passée devant chez M. Elle acquiesce d’un hochement de tête. Tu as vu le tag sur le mur de leur maison. Elle acquiesce à nouveau sans un mot. Incapable de parler. Une boule dans le ventre. C’est à cause de ça qu’elle n’est pas là. Son père nous a prévenus. Le visage de V se crispe. Elle retient ses larmes. Mais ne t’inquiète pas. Elle va revenir. Allez, rentre. Ne t’inquiète pas. Ça va s’arranger. Elle se glisse dans le portail tournant. Tendue.

        V n’arrive pas à se concentrer sur les cours. Les lettres sur le mur tournent en boucle dans sa tête. Son arrière-grand-mère lui a parlé de la guerre. Elle lui avait expliqué ce que c’était les fours crématoires. Mais V n’avait pas compris à l’époque ; incapable de pouvoir imaginer que des hommes en brûlent d’autres. Son arrière-grand-mère avait bien constaté que V n’y croyait pas. Elle est allée chercher un livre avec des photos. Je sais que c’est dur. Mais faut que tu le saches. À la vue des images, V a compris que l’homme peut-être abominable pour son semblable. Faut pas oublier . Et surtout faire pour que ça ne se reproduise plus. Son arrière-grand-mère doit se retourner dans sa tombe. Elle y repose avec son époux. Un couple de résistants.

          Quelques élèves parlent de l’inscription sur le mur de la maison de M. Quelques-uns n’ont pas du tout l’air intéressé. Mais la majorité est indignée par ce qui vient de se dérouler. Des bâtards ceux qui ont fait ça ! J’espère qu’ils vont payer grave. Moi, y font ça chez, direct, je les ruine. Les échanges de la tournent autour de ça. Puis, au fil de la journée, les collégiens sont passés à d’autres sujets. V, si bavarde, n’a pas dit un mot. Elle s’est contenté d’écouter. Tour à tour abattue et en colère. Jamais, elle n’aurait pu imaginer que ça arriverait dans le quartier. Ici, tout le monde se connaît. Parfois quelques frottements entre jeunes. Et les voisins qui râlent à cause du bruit. Mais rien à voir avec ce que montrait la télé. V ne cessait de consulter l’heure sur son portable. Pressée de la fin des cours pour aller voir M.

         Les volets sont fermés. Quelqu’un a recouvert le tag de peinture blanche. On devine les lettres. Elle sonne plusieurs fois. En vain. Elle envoie un énième texto à M. Toujours pas de réponse. J’espère que M et sa famille ne vont pas partir du quartier, pense M avec le cœur serré. Puis l’instant d’après, elle se dit que ce n’est pas possible. Pas eux qui doivent partir. Ils n’ont rien fait. Faut attraper ceux qui ont écrit ça. Si je les chope, je le tue ! Elle marche à grands pas. L’info est passée à la télé et sur les réseaux. Ses parents vont être révoltés. Ils aiment beaucoup M et ses parents. Même si ses parents ne se fréquentent pas beaucoup. Le père de V joue de temps au tennis avec le père de M. Ils vont être fous de rage. Sa mère, très militante, va sans doute organiser quelque chose. Apporter du soutien à la famille de M.

           Des cris en provenance de la maison. C’est son père qui hurle. Rare quand ça arrive. V ouvre et referme lentement la porte. Elle s’arrête devant l’escalier. De là, elle peut voir le salon. Ses parents se tiennent debout. Son frère aîné – le premier enfant de son père - est assis sur le canapé, la tête basse. Tu te rends compte de ton geste. C’est horrible. Tes abrutis de potes ne savent peut-être pas ce que c’est les fours crématoires. Mais, toi, tu le sais. V blêmit. Elle reste bouche bée. Son grand-frère a participé à cet acte ignoble. V a du mal à le croire. Faut qu’on prenne une décision, dit leur mère. Et très rapidement. On va chez les flics où ça reste entre nous ? Le père et la mère échangent un regard. V a compris. Elle sait que ça restera dans la famille. Coucou ? C’est moi ! Elle fait semblant de ne pas avoir entendu et va fouiller comme d’habitude dans le frigo. J’ai plein de boulot. Je monte dans ma chambre. Pour se jeter sur son lit. En larmes.

            Au dîner, toute la famille en parle. Sauf son frère qui reste prostré. Dénoncer son frère ? M sait qu’elle ne le fera pas. Mais, avec son geste, quelque chose vient de se briser. On ne dira rien à la police, répète leur père. Mais s’ils remontent jusqu’à toi, tu iras devant un juge. Et c’est normal, mon fils. Dans tous les cas, il faut que tu t’éloignes d’ici. Pour que tu changes de fréquentations. Et il faut aussi que tu te soignes. Tu ne peux pas imaginer à quel point ton geste me… Le père a les yeux embués de larmes. On en parle plus, coupe leur mère. Son frère se lève sans un mot et monte dans sa chambre. Tu as eu des nouvelles de M ? Non, répond V à son père. Nous, on en a eu, dit sa mère. Ils sont partis quelques jours. Le temps que la pression retombe. En plus, dans deux jours, c’est les vacances. Ton frère va aller chez sa mère. Nous avons proposé d’emmener M avec nous. Qu’en penses-tu ma chérie ? V affiche un large sourire. Super !

         V et M inséparées.

     NB :   Cette fiction est inspirée d’un fait réel. Avec extrêmement peu d'infos dessus. C'est passé inaperçu. Excepté quelques articles, dont ce billet sur le Club Mediapart. L’homme n’est pas une personnalité connue. C'est un simple habitant de France. Un jour, il a trouvé « 2024, les Arabes dans le four crématoire. » inscrit sur la façade de sa maison. La solitude blessée d'un homme face à l'appel à sa mort. Et ceux qui lui ressemblent.

              Un texte inspiré d'une fake news ? C’est tout à  fait possible. Dans ce cas, c’est une fiction raccord avec la période de montée du racisme et de l’antisémitisme. Plus toutes les autres haines et manipulations. Une fiction qui aurait pu s'inspirer de cette haine récurrente sur d'autres murs de France. Très sale période que traverse le pays. Avec des manipulateurs de tout bord.  Et diviseurs et diviseuses pour mieux régner sur leur petite boutique de la République. Un beau pays. Même s'il est  bien entendu perfectible. Un pays perdant une à une ses lumières ?

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