Héros et propagande

Il en va des films de propagande comme des films publicitaires, ils nous racontent toujours quelque chose du moment politique qu'on vit. Sauver Notre Dame nous vend des héros prêt à tous les sacrifices... ça vous rappelle quelque chose?

J'ai fait un film sur la rédaction de Mediapart et j'y ai filmé les journalistes comme des héros. J'assume pleinement ce choix narratif. J'ai eu envie de les donner à voir et à entendre comme je les voyais: des individus singuliers dépassées par un collectif de travail. Ceci en préambule, pour énoncer que l'héroïsation au cinéma a priori, je n'ai rien contre. En plus, j'adore qu'on me raconte des histoires. De belles histoires avec des femmes et des hommes qui font des choses importantes. Qui changent les donnes et transforment les mondes. 

Mais ces derniers temps, les héros et les héroïnes, j'ai l'impression qu'ils racontent autre chose. Parce qu'une fois qu'un homme ou une femme a été sacré/étiqueté HEROS, est-ce que ce dernier a le droit de faire autre chose que d'être une représentation vide de la "figure" qu'il incarne?

Un héros peut-il être autre chose qu'un cliché creux une fois qu'il a été installé sur son piédestal?

Est-ce qu'une fois monté au pinacle le héros a le droit de dire que, quand même, ce serait cool de pouvoir manger à sa faim (par exemple), de rester en bonne santé (autre exemple) ou d'avoir un masque propre (au hasard).

Les héros contemporains ce sont celles et ceux qui ne demandent rien d'autre que ce qui leur est dû (être en sécurité sur leur lieu de travail, recevoir un salaire décent, quelques masques, du gel nettoyant et des blouses) et qu'on félicite bruyamment plutôt que de rémunérer et de protéger.

Alors on les chante! On les loue! On les félicite! On leur fait des autels virtuels plein d'émojis "clap clap". Ils ont le droit à des "namaste" présidentiels.

Mais n'oublions pas: les mêmes crèvent depuis des mois de ne pas être entendus dans leurs revendications. Certains ont d'ailleurs décidé de se lever et de se casser, comme ici.

En voyant le film SAUVER NOTRE DAME (diffusé sur France Télévision en "prime" mardi dernier) j'ai eu la désagréable impression qu'à travers des figures de héros de la reconstruction d'un chantier gigantesque, on essayait de me vendre quelque chose.

C'est le propre du cinéma de propagande que de tenter de vous refourguer des trucs...

Une idée, quand c'est un film.

De la lessive si c'est une pub.

Sauver Notre Dame est une réclame pour l'idée tellement à la mode ces derniers temps, qu'il y a une "armée de l'ombre" qui est prête à tous les sacrifices imaginables pour le bien commun. Et qui en passant, en crève ou va en crever. Mais ça c'est pas grave parce que ces gens qui sont au front pour nous sont fiers de ce qu'ils et elles font. Et ça c'est hyper important. 

Dans le film on voit des compagnons du devoir, des cordistes, des grutiers... toutes sortes de petites mains qui s'affairent et s'agitent pour reconstruire (sauver!) Notre Dame.

Certains nous racontent dans des interviews face caméra soulignées par nappes de violons, combien ils n'étaient pas grand chose avant ce chantier, pas très bon à l'école, pas très sûrs d'eux.

Et soudain, la catastrophe, la cathédrale!

C'est la mission d'une vie, c'était un appel, une évidence!

Ils sont une armée.

Un corps que les réalisateurs font parler d'une voix sans dissonance. D'ailleurs l'architecte en chef dit "mes gars" avec un sourire paternaliste.

Ah oui, j'ai oublié une chose: le chantier, on l'apprendra à mi-parcours, est pollué.

Le plomb de la flèche est partout sur le chantier, et les inspecteurs du travail demandent des mesures sanitaires: des masques (encore eux) des gants, des douches.

Le chantier s'adapte et les héros avec. On voit dans le film des combinaisons qui apparaissent, des masques filtrants, des protocoles.

Oui, mais voilà: l'inspection du travail râle encore et interrompt le chantier pour de bon.

Pffff... encore des imbéciles qui n'ont rien compris au sens de l'Histoire (avec un H majuscule, s'il vous plaît). L'architecte en chef est en colère. Il le dit à la caméra. Rendez vous compte! Lui il se dépasse et se démène pour l'Humanité (c'est lui qui le dit) et on vient arrêter tout pour des histoires de normes sanitaires! Alors qu'on est dans l'urgence historique! Alors qu'on se dépasse on vient nous rappeler à notre condition d'être humain. On tire les héros vers le bas à cause de normes sanitaires.

ça vous rappelle quelque chose?

 

C'est terrible de voir ces hommes, ces "héros" de la reconstruction, se promener sur ce chantier avec des équipements visiblement insuffisants.

C'est terrifiant de constater de visu ce que Pascale Pascariello racontait dans ses articles sur la contamination au plomb du chantier. De voir l'incurie sanitaire s'incarner dans des plans qui sont la monstration même d'une irresponsabilité criminelle.

C'est effarant d'entendre ceux qui dirigent les "héros" les louer et "en même temps" nier l'importance des gestes sanitaires, arguer qu'il y a des nécessités autrement plus impérieuses.

C'est affreux de ce dire que ces hommes qu'on voit être si heureux sur ce chantier, s'accomplir, se réaliser si totalement, vont subir les conséquences de ce plomb qu'ils ont avalé, de ce maudit chantier. Que ces "héros" de Notre Dame se sont exposés à des maladies gravissimes.

Le chantier a été suspendu à cause de la pandémie. Et j'ai envie de réécrire cette phrase: le chantier a été suspendu grâce à la pandémie. Parce que pendant que le chantier est à l'arrêt ces "héros" ne bouffent pas du plomb.

 

Filmer ce qu'on aime, celles et ceux qu'on admire, c'est un bonheur.

Chaque plan, on veut en faire un partage. Les gros plans de visages sont une courroie de transmission entre ce qu'on voit et ce qu'on veut donner à voir et entendre. Je ne sais pas ce que les réalisateurs ont vu chez ceux qu'ils ont héroïsé pour ce Sauver Notre Dame. Les visages qu'ils nous montrent sont figés dans leur fonction. Ils sont des statues, sans autre incarnation que leur destin tragique. Dont ils restent ignorants.

J'ai envie de voir et d'entendre des héros et des héroïnes, des femmes et des hommes qui font des choses exceptionnelles et qui transforment les mondes. Je n'ai pas envie qu'on s'appuie sur moi, sur mon regard ou sur ma culpabilité pour justifier des politiques assassines en matière de service ou de santé publique. Je n'aime pas avoir été mise en place de spectatrice d'une mascarade dangereuse où le plomb de Notre Dame est relégué au rang de coquetterie de bureaucrates. Comme je refuse, d'être complice d'une héroïsation des soignants qui cache l'incurie gouvernementale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.