Ces récits dominants qui donnent des cauchemars

Quelques semaines après le déconfinement force est de constater que le « plus jamais ça », appelé de tous nos voeux par nos perceptions modifiées par le confinement, n’a pas émergé. Rien d’étonnant puisqu’aucun récit dominant n’a été réellement modifié. Et le discours du PR d’hier le confirme puissamment.

Raconte moi une histoire

L’être humain, par essence, est un être de récit. Le fonctionnement même des communautés humaines, quelque soit leur taille, est adossé à des récits qui mettent en forme, pour les partager comme la norme, des visions communes de l’économie, de la famille, de l’éducation, de l’état, de la solidarité, du pouvoir, de la nature humaine, etc.

ll y a de grands récits dominants (comme par exemple le capitalisme), des récits émergeants (comme l’économie solidaire) ou des récits minoritaires (comme le revenu universel). Ces récits sont écrits à plusieurs mains et racontés aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Ce sont des croyances que nous partageons essentiellement pour nous donner la sécurité de décrypter ce monde de la même façon, dans l’illusion rassurante que nous vivons la même chose. Tous ces récits, toutes ces croyances ont des impacts sur moi, sur les autres, sur le monde et enclenche très souvent des récits contradictoires issus des impacts évalués comme coutant par d’autres parties de l’humanité.

Des récits opposés pour nourrir des besoins identiques

Sécurité, appartenance, affirmation de soi, soutien, transcendance, sens, contribution… nous avons toutes et tous ces besoins humains en commun. Ils nous relient, nous rappellent nos ressemblances fondamentales. Ce sont les actions que nous posons, les récits que nous choisissons de suivre pour les nourrir qui peuvent nous opposer. Les exemples sont multiples : les récits sur l’éducation des enfants pour contribuer à leur évolution (punition ou pas, fessée ou pas, etc.), les récits religieux pour nourrir la transcendance, les récits sur les races pour l’appartenance, les récits sur le travail et la consommation pour la sécurité…

Toutes ces histoires que j’ai entendues, qui m’ont été transmises dès mon plus jeune âge par des personnes que j’ai identifiées comme étant au service de ma sécurité et de mon évolution, je les reprends généralement à mon compte, je les intègre comme des repères inexpugnables et je les transmets à mon tour, aussi bien par les mots que par les actes que je pose. Et les récits qui viennent contredire les miens sont vécus comme des dangers mortels.

Si je ne sors pas du récit, j’y contribue

Consommation, travail au service du capital, prédation des ressources naturelles, racisme, sexisme… la liste est très longue des récits du fameux monde d’avant le confinement qui ont été questionnés pendant ce dernier et qui continuent à articuler majoritairement notre rapport au monde à l’issu du déconfinement. Tous leurs archétypes se retrouvent dans le discours du Président et dans les décisions institutionnelles prises à la sortie de la crise sanitaires (si tant est que cette « sortie » existe réellement, il est fort à parier que ça soit également un récit non?). Parce qu’il n’y a rien de plus complexe que de changer profondément, individuellement, de récit.

En changeant de récit, je sors de la communauté qui a été la mienne, je fais un pas de côté qui pourrait me faire vivre de la solitude, de l’exclusion, de l’errance. Cela peut être vertigineux. C’est bien pour cela que souvent je peux me persuader que je serai en capacité de faire changer le récit dominant en restant à l’intérieur de celui-ci. Cela ne fonctionne pas. Le récit se nourrit essentiellement de la participation que chacune et chacun d’entre nous lui offrons et la moindre micro participation est au service de sa préservation et de sa diffusion.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Antonio Gramsci - Cahiers de prison 1929-1935.

Courage, radicalité, humilité

Sortir du récit cela ne signifie pas entrer en confrontation pour faire disparaitre les récits opposés. Sans quoi nous allons entretenir le système classique de soumission et de domination. Qui ne favorise ni la créativité, ni la coopération, ni la résilience des changements collectifs. C’est augmenter son point de vue (avec celui des autres) et sa capacité à comprendre les raisons de l’émergence des récits (d’abord les miens et ensuite les autres), ce à quoi ils contribuent, les accueillir (ce qui ne signifie pas être d’accord) pour favoriser la connection et trouver collectivement d’autres récits qui permettent de nourrir dans l’interdépendance et l’équivalence les besoins de chacun-e-s.

Sortir du récit collectif en restant en lien, c’est vivre le courage d’incarner pleinement sa propre vision du monde, sans l’imposer, trouver les moyens en interne de créer sa propre sécurité et éviter le piège systématique de penser que ma vérité c’est la vérité. Quand nous sommes deux dans un véhicule, coincés dans un garage duquel il est difficile de sortir, nous avons le même point de vue, les mêmes angles morts, les mêmes limites conceptuelles. Les manoeuvres sont difficiles, dangereuses, stressantes. Si l’un de nous sort du véhicule pour accompagner la conductrice ou le conducteur, lui donner une vision plus complète des distances, des angles, des pièges invisibles, et si tant est que cette personne écoute et que la confiance soit entretenue, nous augmenterons nos chances de sortir de l’ornière, avec le moins de casse possible. Et si tant est que celle ou celui qui est sorti-e du véhicule soit assuré-e de retrouver sa place quand l’issue de la manoeuvre sera positive.

Par exemple, en étant en dehors de la voiture, je peux dire « attention, danger ! Quand j’entends « enculés » « batards » dans des manifestation anti-racistes (à destination des forces de l’ordre ou de personnes opposées à cette mobilisation), j’entends, encore et encore, les mots des discriminations et des violences faites à l’autre. Quant au « sale juif » qu’il aurait été précieux de le condamner tout de suite sans tenter de se dédouaner par l’éventualité d’une mise en scène ! » Ces angles morts classiques qui renforcent la sauvegarde du système dominant par l’usage d’un vocabulaire qui n’est pas nettoyé de ses sous discours et de ses peurs. Plus que déboulonner des statues (ce qui a du sens), il serait avant tout question de déboulonner nos conditionnements.

Et vous, à quels récits croyez-vous?

 

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