Espagne : Iglesias, Errejón et... le pouvoir

La catastrophe annoncée est là. Le parti fasciste VOX pourrait faire siéger une cinquantaine de députés au Congrès, voire une soixantaine si l’on en croit le dernier sondage publié en Andorre. Que devient Podemos dans un tel marasme ?

Quant ils étaient copains Quant ils étaient copains

 On se rappelle que Podemos fut fondé le 11mars 2014 à la suite de la publication par le site « Público » du manifeste intitulé « Mover fichas : convertir la indignación en cambio político » (Faire bouger les choses : de l’indignation à la transformation politique).

Les choses alors bougèrent à une telle vitesse et une telle intensité que l’on se prit à y croire. Aux élections européennes de 2014, avec à peine 4 mois d’existence, le parti obtient 5 sièges, il compte alors 100 000 membres et devient le troisième parti d’Espagne, en octobre il en compte 200 000, il est le deuxième parti du pays, aux élections générales du 20 décembre 2015 il obtient 69 députés, aux élections générales de juin 2016 la coalition formée par Podemos et Izquierda unida (gauche unie) obtient 71 sièges sous le sigle Unidos Podemos.

On pouvait encore y croire mais on voyait bien cependant, comme je le racontais ici, que « les poisons et les virus s’insinuaient dès sa création dans les veines de Podemos : personnalisation, égotisme, goût du spectacle, du verbe exacerbant les « affects », construction du charisme d’un individu par les moyens sophistiqués de la communication, ivresse de celui-ci sous les acclamations de la « gente », de cette foule qui sans doute elle aussi se faisait des illusions ».

Vint alors la fameuse assemblée dite Vistalegre 2 où s’affrontèrent les motions de Iglesias et de Errejón, opposition de type politique dit-on entre le « verticalisme » de l’un et le « transversalisme » de l’autre. Non, bien sûr que non, on le sait mieux aujourd’hui depuis que Errejón a quitté Podemos pour rejoindre Manuela Carmena, ancienne maire de Madrid, avec laquelle il fonde « Màs Madrid » en concurrence avec la liste de Unidas Podemos et échoue dans sa tentative de se faire élire président de la communauté de Madrid alors que Carmena perd la mairie. Ils contribuent ainsi, tous les deux, à la victoire de la droite dans les deux scrutins, régional et municipal.

Mais Errejón ne s’en tient pas à cet échec, il crée un nouveau parti, « Más País » pour se présenter à la députation nationale alors qu’il est déjà député régional pour Madrid, oui mais seulement député régional, et ceci, une nouvelle fois en concurrence avec la liste de UP et au risque évident de favoriser, non seulement la droite traditionnelle mais le parti fasciste VOX.

Alors on peut bien sûr, en fouillant le court passé politique des deux anciens amis, déceler des divergences stratégiques, tactiques ou tout ce que l’on voudra, mais comment ne pas voir ce qu’ils ont en commun et qui est plus puissant que toute autre considération : la fascination du pouvoir, la fascination par le pouvoir.

Toute leur démarche depuis le 15-M 2011 consiste à élaborer une stratégie de prise du pouvoir car en bons « populistes » plus ou moins mâtis de léninisme ils sont persuadés que c’est depuis là, depuis ce sommet, s’appuyant sur leur savoir (ils sont tous les deux docteur en sciences politiques) qu’ils feront le bonheur du peuple.

       

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C’est ainsi que Pablo Iglesias apparaît dès le début comme le « signifiant vide » (selon le charabia Laclau-Mouffe) qui se « remplirait » d’un peuple conscient alors de son rôle historique et apte ainsi à affronter la « caste ». Seulement le pouvoir nous dit Foucault, « c’est des relations, c’est un rapport de forces » mais aussi : « Il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir »  (Il faut défendre la société, cours au Collège de France, 1975-1976).

Ne dirait-on pas alors que nos deux héros sont une parfaite illustration des thèses foucaldiennes ? Plus encore si l’on fait appel aux concepts de « biopolitique » et de « technologies de pouvoir » et que l’on a à l’esprit comment l’un et l’autre ont joué de leur corps devant une multitude de caméras, l’un, Iglesias dans le style « vaquero », l’autre Errejón dans le style gravure de mode. Ne dirait-on pas que leur amitié d’adolescents premiers de la classe s’est muée dans leur course effrénée au pouvoir en un affrontement, un combat pour décider lequel des deux « gouvernera l’autre » ?

Il se pourrait bien. D’autant plus si l’on garde à l’esprit l’aphorisme foucaldien : « A chaque instant le rapport de pouvoir peut devenir, et sur certains points devient un affrontement entre adversaires. » (Dits et écrits, texte 306).

En attendant, le fascisme entre en force au Congrés des députés.

 

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