JuanMa (récit) suite

La guerre d'Espagne (1936-1939) a été pour moi un événement primordial. Elle a fait ce que je suis. Je lui ai consacré plusieurs ouvrages. Voici le dernier (non encore publié) que je donne ici, en feuilleton, sur cette terre accueillante quoique virtuelle

 

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4

 

Madrid

Don Quijote Don Quijote
Ils nous ont aidés à gagner Collioure où nous avons embarqué en fond de cale d'un petit bateau de pêche qui, au petit matin nous a déposés sur un quai du port de Valence. Quelques heures plus tard nous étions à Madrid. Un Madrid hagard comme les visages que nous croisions, obstinément tournés vers le sol, comme craignant d'être dévisagés par quelque autorité suspicieuse. La Puerta del Sol était déserte. Sur la Plaza Mayor seuls les pigeons s'ébattaient sur la tête de Philippe III.

A la porte de l'immeuble occupé par le Parti, des carabiniers armés jusqu'aux dents nous ont interdit le passage. Je leur ai dit qui j'étais avec toute la fermeté dont j'étais capable, capitaine Luna 11° brigade du « Quinto » et je les ai fait mettre au garde-à-vous, ils étaient stupéfaits, l'un d'eux est entré dans le local pour revenir aussitôt avec un camarade, Pedro, que je connaissais depuis la prise du Cuartel de la Montaña, cet événement qui, en cet instant, nous semblait appartenir à la préhistoire. Luna ! Je te croyais en France... Nous nous sommes embrassés. Des hommes en armes se reposaient, étendus à même le sol, indifférents. Au premier étage des militants tenaient une réunion. Ils nous ont accueillis sans la moindre effusion, dans un silence troué de quelques « Salud !», un silence qui nous informait mieux qu'un discours de la consistance du drame qui était en train de se jouer. Cependant ils ont consenti à suspendre la réunion un instant pour nous exposer la situation. Car tous me connaissaient ou pour le moins avaient entendu parler de moi, avaient vu ma photo s'étaler en première page de « Mundo Obrero » lors de la bataille du Jarama et de toutes les autres batailles.

Nous étions au début du mois de mars. Le gouvernement était passé en France au début février et s'était réuni à Toulouse sous la présidence de Negrín. Le mot d'ordre plus que jamais était « résistance ! », résister à tout prix ! Azaña, lui, au même moment s'était réfugié à l'ambassade de Paris. Pasionaria de son côté a prononcé un discours qui disait à peu près que l'Espagne serait « le flambeau qui illuminerait le chemin de la libération des peuples soumis au fascisme », que non seulement il fallait résister mais tout faire pour gagner la guerre ! Nous nous sommes regardés, JuanMa a levé les yeux au ciel, nous avions tellement parlé de tout cela , des mensonges incessants, JuanMa m'avait jeté à la figure, au point que nous faillîmes nous séparer ce jour-là à Barcelone, les erreurs, les fautes, les crimes, (et cela je ne pouvais l'entendre à ce moment-là de personne d'autre que de lui), de nos dirigeants, de nos colonels et généraux et moi je tentais en vain de reprendre les arguments et les justifications officielles du Parti mais je devais me rendre à l'évidence le cœur brisé et gonflé d'amour. Le Parti avait depuis le début combattu toute tentative de créer une nouvelle société, en Aragon, en Andalousie, en Catalogne, toute sa politique ne consistait qu'à obéir à Staline pour qui l'Espagne n'était qu'un pion sur l'échiquier européen et mondial.

En ce début mars, au cours de cette réunion nous avons compris qu'à Madrid, mais aussi sur tout le territoire de ce qui restait de la République, plus personne ne voulait entendre parler des communistes, de Negrín et de sa résistance lequel, d'ailleurs, venait de quitter Madrid à son retour de France pour s'installer avec ses conseillers et une garde de trois cents guerrilleros dans une ferme des environs.

Ils nous ont prévenus, il va falloir se battre non seulement contre les fascistes mais contre les anarchistes, les anarcho-fascistes disaient-ils, fascistes puisqu'ils veulent négocier avec Franco, mais s'est insurgé JuanMa, Negrín aussi a tenté de négocier et avec l'assentiment du Parti ! La tension alors est devenue extrême. Je leur ai ordonné de nous donner des armes, ils ont hésité, puis Pedro s'est levé, a ouvert un placard à l'autre bout de la pièce et nous a remis un « naranjero » à chacun, pour combattre le fasciste Mera qui est aux portes de Madrid a proféré l'un d'eux. JuanMa est immédiatement tombé dans le piège. Non, a-t-il hurlé, Mera n'est pas un fasciste, je le connais, j'ai combattu à côté de lui à Brunete et à Guadalajara, c'est un militant honnête, plus honnête... je l'ai agrippé, il m'a repoussée... Ils n'ont pas osé intervenir, nous avions nos armes à la main, Pedro à nouveau s'est levé, ce n'est pas le moment, ce n'est pas le moment, la situation est trop grave, allez vous reposer et il nous a escortés jusqu'à la porte de l'immeuble. Je l'ai à nouveau embrassé avant de nous séparer, une séparation qui, je le savais, était définitive.

Nous nous sommes jetés sur le lit de cette chambre sinistre dans ce Madrid fantômatique. Nous sommes demeurés un instant silencieux puis nous nous sommes enlacés, je ne veux pas me battre contre Mera a murmuré JuanMa, et moi je ne veux pas me battre contre mes camarades, ni contre les uns, ni contre les autres, et nous avons retrouvé la douceur de nos corps, ce fut une nuit étrange, le silence de Madrid était percé de temps à autre par l'écho de détonations lointaines puis, soudain par le glapissement d'une rafale de mitrailleuse alors que nos corps se trouvant éprouvaient notre amour et notre angoisse.

Le lendemain, dans tout Madrid, dans les rues et sur les places des haut-parleurs diffusent des discours entrecoupés de musiques et de chants révolutionnaires. Le « golpe », le coup d'Etat, vient d'avoir lieu. Le colonel Casado, honni depuis toujours des communistes, vient de proclamer le « Conseil national de défense » soutenu par des personnalités socialistes, en particulier par Julián Besteiro, ainsi que par les organisations libertaires et particulièrement Cipriano Mera qui, avec ses hommes, est prêt à en découdre. De fait, et quoi que pouvaient en dire les communistes, Casado et ses partisans ne pouvaient que constater la vacance du pouvoir et tenter de sauver autant de vies humaines que possible sur ce qui restait du territoire de la République. Le mot d'ordre de résistance proclamé par Negrín et le PC était évidemment totalement irréaliste. Les rares passants que nous croisions dans la rue ne voulaient même pas entendre le mot « camarade », allez au diable !, nous a lancé une de ces passantes qui, cabas à la main se pressait vers je ne sais où. Un peu plus tard nous apprenons que Negrín qui avait pris la précaution de faire venir des avions à Monóvar embarque dans un de ces appareils en compagnie de Giner de los Ríos, Pasionaria, Rafael Alberti, María Teresa León et je ne sais plus qui.

Les résistants !, s'exclame JuanMa alors que nous parvient l'écho lointain des premières détonations qui nous confirment que les combats entre les dernières troupes communistes et les « casadistes » viennent de commencer. JuanMa m'a prise dans ses bras, m'a serrée contre lui et murmuré, je ne veux pas voir ça, je ne veux pas avoir à tirer sur des travailleurs qu'ils soient communistes ou anarchistes. Alors je l'ai doucement repoussé, nous nous sommes regardés, intensément, j'ai pris son bras. Viens ! Nous sommes entrés dans la première banque venue, mitraillette au poing. Nous avons pris toutes les devises étrangères, des francs, des dollars, tout ce que nous avons trouvé, les quelques employés qui étaient encore là nous ont regardés, stupéfaits. A quelques pas, dans la rue nous avons « réquisitionné » la première voiture venue, une de ces grosses voitures noires dans lesquelles aimait à se prélasser le moindre « délégué » de n'importe quoi.

Nous nous sommes engagés sur la route de Valence alors que derrière nous la fusillade s'intensifiait. Nous avons bifurqué vers Alicante puis vers le petit port de pêche qui m'avait vu naître : Altea. Ce faisant j'ai raconté à JuanMa comment j'avais appris à conduire, entre deux batailles, la voiture à laquelle mon grade de capitaine me donnait droit. Il s'est déridé quand je lui ai raconté comment, alors que je conduisais les soldats saluaient mon chauffeur qui se prélassait sur les coussins à l'arrière. Pourtant, en cette nuit de printemps dont l'air déjà doux et parfumé de senteurs marines, nous n'avions guère l'humeur plaisante. Nous nous sommes enfermés dans un silence éloquent. Je conduisais les yeux fixés sur la portion de route éclairée par les phares sans pouvoir chasser les images qui s'affichaient incessamment dans ce trou de lumière qui semblait avaler la route.

A quoi penses-tu, m'a-t-il interrogée, à Belchite, et toi ? A Teruel. Et nous nous sommes enfouis de nouveau dans le silence, ce silence de mort.

 

 

 

 

 

5

Antonio

Femmes Femmes
Les deux dômes de faïences bleues et blanches luisaient sous une lune pleine dont l'éclat rosissait les murs chaulés des maisons alentour. Je n'avais que peu fréquenté cette église sinon adolescente pour y proclamer mon athéisme et mon communisme sous les regards atterrés du curé et des « beatas » effarouchées.

Mon village. Les premières maisons d'un blanc immaculé, chaque année renouvelé, aux façades ornées de bougainvilliers étincelants et de géraniums sanglants nous ont conduits par la « Calle mayor » parfumée de basilics, de menthes et de lavandes sur la placette cernée de citronniers et d'orangers au centre de laquelle murmurait la fontaine maure où enfant je venais me désaltérer et tremper mes cheveux. Nous avons butté sur la plage où j'aimais tant courir jusqu'à me jeter habillée, au désespoir de ma mère, dans cette eau limpide et bleutée.

Nous avons fait quelques pas autour de la voiture, je me suis serrée contre JuanMa et tournant le dos à la mer nous avons contemplé les dômes étincelants sous la lune. J'ai raconté mes parents fusillés là-haut, derrière l'église, contre le mur du cimetière, mes frères, mes sœurs, mes oncles, mes tantes, tous, toute notre famille exterminée là-haut à l'ombre des dômes bleus. A cause de moi. De cette « roja » qui encore adolescente avait harangué,

ici même, sur cette plage, les pêcheurs ébahis et là-haut sur la place les journaliers venant matin après matin louer leurs bras pour une journée de travail dans la « huerta », ce jardin paradisiaque, ce verger d'orangers et de citronniers qui va s'étageant sur la montagne au-delà du village et s'étale à l'infini de part et d'autre du bourg tout au long de la côte. Les fascistes ont pris le village dès l'aube du 19 juillet 36, par surprise, comme à Saragosse, nous avions été très négligents, nous n'avions pas d'armes, pas un lance-pierres, rien, j'ai dû fuir par les chemins escarpés qui longent la côte et par ceux qui sillonnent la « huerta », me nourrissant de tomates, de melons et de pastèques pour, enfin, après je ne sais combien de jours de marche, parvenir à Valence. Pendant ce temps ils fusillaient ma famille.

Je me suis tue. Soudain, une ombre se dessinait sur la plage que la clarté du jour pointant révélait peu à peu. Antonio ! Le « compadre » de mon père, Antonio le pêcheur qui se dirigeait vers sa barque échouée sur le sable, cette barque dans laquelle il m'emmenait pêcher les poissons qui enrichiraient la paella dominicale que les femmes cuisineraient sur la plage même à l'ombre d'un drap tendu entre quatre pieux enfoncés dans le sable. Je me suis approchée, seule murmurant, Antonio, Antonio... Il ne m'a pas immédiatement reconnue. Je me suis avancée les bras tendus et soudain il a soufflé, Luna...

Nous avons tiré la barque jusqu'aux premières vaguelettes qui léchaient le sable et nous sommes éloignés à la rame, puis il a démarré l'antique moteur crachotant. Il ne m'a posé aucune question. Je lui ai proposé de venir avec nous en France car les fascistes n'allaient pas tarder à investir le village. Il a secoué la tête, non, je suis trop vieux, je reste chez moi, les fasciste feront ce qu'ils voudront et s'ils me fusillent... rien, ce ne sera qu'un de plus, c'est tout. Nous n'avons plus dit un mot jusqu'à ce qu'il accoste à l'entrée du port de Valence. Il nous a demandé de l'attendre couchés au fond de la barque, la main sur notre arme. Peu après il est revenu accompagné d'Esteban, un homme vieux lui aussi mais vigoureux, le camarade va vous faire passer en France, dépêchez-vous, le soleil sera haut dans un moment, dépêchez-vous a-t-il répété en guise d'adieu. Esteban n'a pas posé de questions lui non plus. Il a dit simplement, je sais qui tu es Luna, allons-y. J'ai serré Antonio dans mes bras, va, va Luna, suerte... Nous nous sommes installés dans la cale du petit chalutier, nous nous sommes allongés dans ce curieux espace qui empestait et nous nous sommes endormis bercés par le lent balancement de la mer.

Esteban nous a réveillés. Nous étions à Port Vendres, nous étions en France. Il nous a donné un nom et une adresse qu'il nous a demandé de répéter, pour être sûr, a-t-il dit. Nous avons attendu la nuit tandis qu'Esteban réparait ses filets sur le pont. Il a gardé nos « naranjeros », nous en aurons besoin là-bas, il nous a indiqué le chemin que nous devions suivre et nous a embrassés. Suerte !

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