JuanMa (récit) suite et fin

La guerre d'Espagne (1936-1939) a été pour moi un événement primordial. Elle a fait ce que je suis. Je lui ai consacré plusieurs ouvrages. Voici le dernier (non encore publié) que je donne ici, en feuilleton, sur cette terre accueillante quoique virtuelle.

Episode précédent :

https://blogs.mediapart.fr/nestor-romero/blog/190520/juanma-recit-suite

 

 

 

6

Ignacio

 

histoires-de-guerres
La nuit serait longue. Izquierdo refit du café tandis que les bourrasques se succédaient et que, de temps à autre, des éclats de lumière vive s'insinuaient brièvement dans les interstices entre les planches disjointes du volet rabattu sur le fenestrou. Luna les regarde, les examine comme pour évaluer leur degré d'attention, leur consentement à ce que se poursuive cette confession, cette demande d'absolution.

Nous sommes allés à l'adresse indiquée où nous avons rencontré Ignacio, un pur militant, comme il y en avait tant dans le Parti, et que celui-ci avait envoyé en France quand il jugea que la bataille de l'Ebre était définitivement perdue. Il avait pour mission de préparer des chemins et des refuges dans les Pyrénées pour faire passer les militants les plus exposés. Le Parti, nous a-t-il dit, alors qu'il nous servait du café, est en train d'organiser des groupes de guerrillas, mais il n'est pas le seul. Il a fait passer la consigne : se défier des anarchistes de la CNT-FAI et des trotskystes du POUM, intégrer quand c'est possible les militants dans les guerrillas du Parti ou les combattre, les armes à la main s'il le faut. Ignacio, un Navarrais grand, maigre, le visage aigu sous une chevelure abondante, frisée comme la toison d'un mouton, a baissé les yeux manifestement gêné par ce qu'il venait de dire. Nous étions tous les trois assis à cette table d'une étroite mansarde dont elle occupait presque tout l'espace . J'ai posé ma main sur son bras tandis que JuanMa murmurait, et tu n'es pas d'accord...Il nous a regardés, je vous connais tous les deux ou plutôt j'ai beaucoup entendu parler de vous, de toi, Luna, la capitaine, la combattante exemplaire dont la photo emplissait souvent la première page des journaux du Parti il n'y a pas si longtemps, mais j'ai aussi entendu parler de toi JuanMa, tes accusations contre les dirigeants du Parti et les chefs du « Quinto » ne sont pas passées inaperçues. Après l'Ebre le Parti t'a donné pour mort. Nous n'entendions plus parler de toi. Et puis tu es réapparu en compagnie de Luna. Personne n'a osé s'en prendre à toi, Luna, par son prestige, te protégeait mais tu étais sur la liste des ennemis à abattre à la première occasion. Je regrette d'avoir à vous le dire mais vous n'êtes plus en sécurité au sein du Parti. Moi non plus d'ailleurs. Certains camarades ici considèrent que je vais trahir ou que j'ai déjà trahi. Nous le regardions, incrédules, et une nouvelle fois il a baissé la tête.

Il a posé ses mains l'une sur l'autre pour en maîtriser le tremblement puis il a de nouveau levé les yeux et nous a observés un instant, indécis, je l'ai encouragé, tu nous connais, tu sais qui nous sommes, que se passe-t-il dans le Parti ? Il a pris une profonde inspiration comme un nageur le fait avant de se jeter à l'eau. Vous le savez sans doute, les dirigeants principaux sont dispersés un peu partout dans le monde. Dolores est à Moscou, son compagnon, Antón, est ici, quelque part en France mais on ne sait jamais exactement ce qu'il fait, il voyage beaucoup semble-t-il, Santiago Carrillo voyage beaucoup lui aussi, Jesús Hernandez est, dit-on, également à Moscou et, pour l'instant, c'est Jesus Monzón qui semble avoir la confiance de Dolores et donc de Carrillo. C'est lui qui est chargé d'organiser ce que certains appellent déjà « la Reconquista ».

Ignacio se tait un bref instant comme pour évaluer ce qu'il peut ou ne pas dire, puis il reprend, il s'agit ni plus ni moins que de commencer à constituer une armée qui le moment venu, pénétrera en Espagne... Seulement cette perspective ne fait pas l'unanimité, ni au sommet ni à la base du Parti. Il suspend à nouveau son exposé comme si le plus dur restait à faire, comme pour prendre un nouvel élan, je suis de ceux qui pensent, mais rares sont ceux qui osent le dire, que l'urgence pour le moment est de sauver le plus possible de militants,ceux qui ont réussi à fuir et qui errent dans la montagne des deux côté de la frontière. Il faut aller les chercher. C'est ce que je fais avec quelques camarades. Seulement ces camarades ne sont pas tous communistes. Des libertaires de la CNT et de la FAI ont créé un groupe qui s'est donné pour tâche de faire passer la frontière aux évadés d'Espagne mais aussi de récupérer les évadés des camps et des Compagnies de travailleurs étrangers, ici en France. Il nous regarde, nous examine à nouveau comme pour déceler nos pensées qui seraient inscrites sur nos visages. J'ai pris contact avec eux. Je travaille, ou plutôt nous travaillons, quelques copains du Parti se sont joints à moi, nous travaillons avec eux.

Pour nous il ne peut être question d'abandonner à leur sort des femmes et des hommes pourchassés par les fascistes en Espagne et par la gendarmerie en France. Pour le reste, le retour en Espagne, il s'agit de pure propagande, il s'agit de préserver l'image héroïque du Parti, comme toujours est intervenu JuanMa, comme à Teruel, comme à Brunete, nier les échecs pour en faire des victoires ou rejeter les fautes sur les autres, les trotskyste, les anarchistes ou la cinquième colonne, tu as eu raison Ignacio, il faut sauver ces femmes et ces hommes perdus dans la montagne, des deux côtés de la montagne, il était soudain enthousiaste comme je ne l'avais jamais vu. Mais il est vrai qu'il avait eu une grande sympathie pour les militant de la CNT, qu'il admirait Durruti, qu'il avait été bouleversé par sa mort. Moi, vous le savez a poursuivi Luna, je n'appréciais pas beaucoup la spontanéité comme ils disaient des anarchistes, surtout au début de la guerre avant la militarisation même si je reconnaissais la valeur d'hommes tels que Durruti, Mera, García Oliver, ils avaient été capables ces hommes de faire accepter la militarisation par des miliciens en espadrilles, arborant fièrement le foulard noir et rouge autour du cou. Mera a-t-elle ajouté, m'avait beaucoup impressionnée à Guadalajara, par son sérieux, son idéalisme, mais aussi son réalisme et son intelligence en ce qui concernait la stratégie et la tactique militaires. En réalité le vainqueur de Guadalajara c'était lui et c'est encore lui qui a eu le courage de dire à Negrín en le regardant dans les yeux qu'il était facile de parler de résistance « quand on avait placé judicieusement des valeurs et des biens à l'étranger, que l'on avait fait sortir sa famille d'Espagne et que l'on se préparait à quitter Madrid dans un avion dont les hélices tournaient déjà à Monóvar ».
Ignacio s'est levé a serré JuanMa dans ses bras et je me suis levée à mon tour pour les serrer tous les deux dans mes bras. C'est ainsi que nous avons intégré ce groupe dans lequel j'ai retrouvé cette chaleureuse fraternité que j'avais connue au Parti avant la guerre et au début de celle-ci.

 

 

 

 

 

7

Huesca

 

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Et nous avons parcouru les montagnes. Vous vous souvenez, bien sûr, de cette bâtisse délabrée haut perchée, comme celle-ci, où nous nous sommes retrouvés alors que vous vous étiez évadés du camp de San Marcos, le pire de tous, grommelle El Rubio, ils tuaient les prisonniers à la grenade, pour aller plus vite... Quelle joie quand je vous ai vus, sales dépenaillés, maigres, hirsutes mais vivants.

Et vous vous souvenez, le mois d'août est arrivé, ce 23 août qui est resté gravé dans ma mémoire. Ignacio est venu nous rejoindre dans cette bâtisse délabrée dont nous avions fait l'un de nos refuges. Nous avons immédiatement senti qu'il se passait quelque chose de grave, il nous regardait les uns après les autres, il ouvrait la bouche mais semblait incapable de prononcer un mot, puis après un instant de silence il a laissé tomber ces quelques mots terribles : Staline vient de signer un pacte avec Hitler, puis après un bref silence, un pacte de non agression...

JuanMa, le premier, comme toujours, a réagi : je ne suis plus membre de ce parti, d'ailleurs je ne le suis plus depuis longtemps, depuis Brunete, depuis le saccage des collectivités en Aragon, depuis Teruel, puis il a poursuivi, véhément, nous le savions tous mais nous n'osions pas le dire, nous n'osions même pas le penser, le Parti à toujours été totalement soumis à Staline et Staline nous a sacrifiés sans le moindre scrupule comme il vient de signer ce pacte honteux avec Hitler. Pour lui nous n'avons jamais été qu'un pion sur l' échiquier de sa politique internationale, moins que rien...

La discussion a duré toute la nuit, la guerre était là, il était hors de question d'abandonner la lutte mais hors de question désormais d'obéir au Parti.

Luna s'est tue un instant comme pour reprendre haleine, nous avons lutté pendant ces années de guerre, nous avons fait passer des hommes, des femmes et même des enfants à travers cette frontière, dans les deux sens, nous sommes allés chercher les évadé des camps de Franco et nous les avons guidés dans la montagne, nous avons fait passer des aviateurs anglais et américains dont les avions avaient été abattus et nous les avons guidés jusqu'en Espagne pour qu'ils puissent regagner l'Angleterre et poursuivre la lutte contre le nazisme, nous avons participé à des maquis ici, en France, depuis Collioure jusqu'à Limoges, nous avons saboté des voies ferrées, nous avons attaqué des convois allemands et nous étions convaincus que les Alliés, la victoire acquise, nous aideraient à en finir avec le franquisme, à reconquérir l'Espagne. Mais eux aussi nous ont trahis, ils ont reconnu Franco les uns après les autres, Franco qui avait été l'allié d'Hitler, qui avait envoyé la «división azul » combattre à Stalingrad aux côtés des SS. Ils ont choisi sans le moindre scrupule, sans la moindre pitié pour la multitude de morts-vivants qui s'entassent toujours dans les prisons et les camps franquistes, sans le moindre regard pour ces fusillés de chaque aube qui paraît. Rappelez-vous De Gaulle, quand il a fêté la libération sur les Champs-Élysées, il a refusé que le drapeau de la République espagnole soit déployé alors que sa protection était assurée par des véhicules blindés manœuvrés par des camarades anarchistes et socialistes et communistes, qui les premiers étaient entrés dans Paris.

Ils nous ont trahis parce qu'ils préféraient la stabilité sanglante de Franco à une turbulente nouvelle République.

Elle s'est tue de nouveau un bref instant avant de reprendre comme dans un dernier effort, nous sommes là, dans cette bergerie livrée aux vents alors que dans ce pays tout le monde fête la victoire, leur victoire qui n'est pas la nôtre. Nous sommes là mais nous ne sommes pas tous là, il en manque un, oh, si vous saviez combien il me manque. Ils ont gardé le silence contemplant dans le fond de leur verre un reste de liqueur. L'orage s'était éloigné, il ne subsistait par instants qu'un sourd et lointain râle. La pluie, cependant n'avait pas cessé, elle tambourinait sur les tuiles disjointes dont les interstices suintaient.

Ce fut par une nuit noire, idéale. Ils étaient venus jusqu'à Huesca récupérer les deux militants évadés alors qu'ils travaillaient avec des centaines de prisonniers à la construction d'une nouvelle prison selon le procédé typiquement franquiste qui consistait à traiter les prisonniers comme des esclaves et à leur faire creuser leur propre tombe. JuanMa les poussait dans les voitures quand ils sont arrivés annoncés par le claquement sec du verrouillage de leurs armes. Tous étaient montés sauf JuanMa. Ils ont tiré au moment où il atteignait la portière. Il s'est abattu. Luna s'est précipitée, elle s'est agenouillée à côté de lui et a tiré de courtes rafales comme elle savait si bien le faire, comme sur le pont du Jarama, et les gardes civils sont tombés, les uns sur les autres. Elle a soulevé sa tête et l'a posée sur ses genoux. Il a tendu la main et caressé la mèche de ses cheveux si blonds qui retombait sur son front. Ils ont dû la traîner, la porter jusque dans la voiture et lui par terre ne cessait de hurler, partez ! Partez ! Et soudain sa tête s'est posée lentement sur le pavé.

La pluie et le vent ont cessé comme souvent quand pointe l'aube. Ils se sont ébroués, Luis a rajouté une bûche dans la cheminée tandis que Luna murmurait comme pour elle-même, je vais aller le chercher... Ils n'ont rien dit, ils l'ont regardée, il n'y avait rien à dire, ils le savaient depuis que la nouvelle leur était parvenue deux jours plus tôt. Des évadés assuraient l'avoir vu dans la vieille prison de Huesca où s'entassaient les détenus qui construisaient la nouvelle. Il l'avaient vu transporté sur une civière, bien vivant, ils allaient le soigner, pour avoir le plaisir de le juger, de le condamner à mort et de l'exécuter.

Je vais aller le chercher a-t-elle répété comme pour elle-même, comme pour s'assurer de sa détermination. Ils savaient qu'elle refuserait mais ils lui ont tout de même proposé de l'accompagner. Elle a dit non, bien sûr, non, pour vous la guerre est finie, vivez, maintenant, nous ne retournerons pas en Espagne avant longtemps, plus jamais sans doute. Si la chance est avec nous nous nous retrouverons ici, en France, à Toulouse ou ailleurs. Les camarades de Huesca m'aideront.

Ils ont attendu la nuit comme ils l'avaient fait tant de fois ces quatre dernières année. Ils ont serré Luna dans leurs bras et ils l'ont regardée s'engager dans la pente qui menait à l'Espagne, à JuanMa, son sac sur le dos, son naranjero à l'épaule. Elle s'est retournée, a agité sa main alors qu'un souffle de vent soulevait sa chevelure dorée.

FIN

Biliographie : Outre la multitude d'ouvrages consacrés à la Guerre d'Espagne et consultés depuis de nombreuses années, outre les nombreuses conversations avec des acteurs de l'événement, les faits historiques évoqués dans cette fiction proviennent essentiellement de la somme de Antony Beevor : La guerra civil española, ed. Critica, Barcelona 2006.

Encarnacion Luna Encarnacion Luna

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