JuanMa (suite)

La guerre d'Espagne (1936-1939) a été pour moi un événement primordial. Elle a fait ce que je suis. Je lui ai consacré plusieurs ouvrages. Voici le dernier (non encore publié) que je donne ici, en feuilleton, sur cette terre accueillante quoique virtuelle.

 

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2

Adrienne

 

Dessin de SIM Dessin de SIM
Je me suis arrêté là, observant la bâtisse adossée à la roche qui, au-delà, s’élève en une faible colline. J’hésitais. Je résistais à la tentation d’aller frapper à la porte quand elle apparut au débouché du sentier que j’avais emprunté un instant plus tôt. Elle traînait de sa main droite un sac de jute rebondi de la gueule duquel s’échappaient des touffes d'herbes tout en maintenant sur son épaule gauche quelques branches de bois mort liées en un fagot par une corde trop lâchement nouée pour remplir efficacement son office.

Parvenue à ma hauteur la vieille femme laissa tomber le bois d’un geste plus dépité que las et prit le temps de m’examiner de la tête aux pieds, sans la moindre retenue, comme l’on examine une vieille bâtisse pour en évaluer l’épaisseur des murs, avant de m’apostropher dans cette langue, ce patois, dont je m’étonnais de saisir approximativement le sens : Et d’où tu sors, mon pauvre ? D’Espagne ? Ah, diable, alors tu as fait la guerre, j’en ai entendu parler, il paraît que vous avez tué beaucoup de curés là-bas, ils ne l’ont pas volé va…

Je nouai correctement les branchages, les chargeai sur mon dos et l’accompagnai jusqu’à la maison, ma maison précisa-t-elle, celle de ma famille, mais moi, mila diou, je n’ai pas eu la chance d’avoir des enfants…

Quelques braises rougeoyaient faiblement dans la cheminée sous une marmite noircie pendue à une forte crémaillère. Elle raviva le feu d’une poignée de bois sec avant de disposer deux assiette creuses, blanchâtres dont le fond était rayé par l’usage, sur la longue table flanquée de ses deux bancs. Elle disposa ensuite une tourte de pain entamée à côté d’une bouteille de vin sans cesser un instant de vilipender les gouvernants de la planète qui « jettent sur les champs de bataille la jeunesse du monde ». Elle emplit une soupière en puisant dans la marmite dont le contenu frémissait puis, la tourte fermement tenue contre la poitrine, elle y tailla de fines lamelles qui tombaient dans la soupière.

Je n’avais jamais connu de telles saveurs, celle de la soupe légumineuse rehaussée, je l’appris plus tard, de l’arôme d’abats de volailles mijotant, celle du jambon découpé en tranches épaisses et celle de petits fromages ronds qui emplissait la bouche d’un suave mélange laiteux de paille sèche, d’herbe humide et de feuillages se décomposant. Elle me garda, comme elle dit, je te garde, tu seras en sécurité ici.

Je ne sortais de la maison qu’avec son autorisation après qu’elle se fût assurée que personne ne rôdait alentour. Je travaillais au potager dont je doublai la superficie, je raffermissais le grillage du poulailler, j’aérais la litière des chèvres avant de les traire. Je goûtais cette nouvelle vie dont le paisible ordonnancement était égayé par le bavardage incessant d’Adrienne que j’écoutais d’une oreille distraite comme l’on écoute une inépuisable ritournelle. Cependant, peu de temps après mon adoption, Adrienne, remontant du village où elle allait les jours de marché vendre des fromages et quelques légumes, m’annonça qu’ils étaient arrivés, que les Allemands étaient partout. Il fallait me cacher.

Ce qu’elle appelait la souillarde était une vaste grotte creusée dans la roche derrière la maison, à laquelle on accédait depuis la cuisine par une porte de fortes planches à peine équarries munie d’un verrou qui venait se loger dans un trou creusé dans la roche. Dans cette grotte s’entassaient à côté d’empilement de bûches séchant un amoncellement d’antiques meubles délabrés parmi lesquels une monumentale armoire dont la glace reposant contre son flanc semblait veiller tel l’œil attentif d’un chien tourné vers son maître. De tout cela nous fîmes un rempart derrière lequel nous aménageâmes un recoin suffisant pour y étendre un vieux matelas. Les Allemands n’apparurent qu’une fois, brièvement, sans doute rassurés par cette vieille femme qui marmonnait. Nous continuâmes à vivre comme si le monde alentour ne venait pas de s’embraser, comme si le feu ne pouvait parvenir jusqu’ici, jusque chez nous.

Car très vite Adrienne dans son éternel monologue dit « chez nous », ou « notre maison ». Je ne protestais pas, j’étais chez moi. Mais elle refusait de prononcer mon nom, Jesús, par pur besoin de manifester son « mécréantisme ». Elle disait « fils », va chercher du bois, fils, j’étais le fils qu’elle n’avait jamais eu, qu’elle aurait tant voulu avoir avec Marcel, son mari, l’homme de sa vie, tué dans les derniers jours de la guerre précédente. Depuis, elle n’avait jamais quitté ses jupes noires, ses corsages noirs et son foulard noir noué sous le menton. Elle vivait son absence quotidiennement depuis le jour où elle avait reçu cette lettre lui annonçant que Marcel était mort au champ d’honneur. Marcel qu’elle avait eu à peine le temps de connaître et qu’elle pouvait ainsi aimer idéalement, aimer la douceur de ses yeux dont elle me disait, le soir, devant la cheminée qu’ils étaient d’un bleu « que tu peux pas savoir », et elle s’emportait une fois de plus me racontant comment elle avait jeté sur le bureau du maire la médaille décernée à titre posthume et comment elle avait dit son fait au curé venu la voir pour la réconforter et l’assurer de la miséricorde divine, comment elle lui avait dit son fait à ce Dieu par l’intermédiaire de son serviteur, comment elle lui avait demandé où était son infinie justice quand elle se voyait privée, elle, de cet amour unique, irremplaçable, de l’enfant qu’elle aurait pu avoir et qu’elle n’avait pas eu. Elle était restée seule dans cette maison, sur cette terre où ils avaient vécu tous les deux « que le temps à peine de se connaître », du reste, quand il était parti elle avait eu une mauvaise impression, le premier soir surtout, seule dans cette vaste cuisine, devant la cheminée, son assiette de soupe sur les genoux.

Je lui racontais notre guerre, notre défaite, notre enthousiasme aux premiers jours de la révolution, pardi, approuvait-elle, je comprends bien, et notre rancœur contre tous ces pays qui refusaient de nous aider, pauvres couillons va ! s’insurgeait-elle, vous avez été bien naïfs, personne ici ne se souciait de vous, bien naïfs mila diou, bien couillons…

La guerre, la grande, passa ainsi, chaque saison nous sollicitant pour de menus travaux de sorte que nous ne recevions que des échos atténués du drame que d’autres étaient en train de vivre. Il ne me venait pas une seconde à l’esprit de m’engager dans cette tourmente, je vivais dans une sorte de sérénité, curieux de chaque geste quotidien, de chaque variation du ciel, accueillant avec autant de bonheur le soleil, la pluie et le vent. J’étais attentif, maintenant, à chaque manifestation de la réalité qui, jusqu’ici, étaient occultés par je ne sais quelle incapacité à observer le monde. Les choses m’apparaissaient maintenant dans toute leur nudité, toute leur consistance, ce manche de pioche lissé par la rude caresse des mains m’exposait ses veinures immuables, cette touffe d’herbe dont j’examinais en chaque brin la texture colorée et dont je respirais le parfum, cette feuille sur le limbe de laquelle un rayon de soleil faisait advenir les nervures qui le striaient, cette goutte d’eau sur une feuille luisante de laurier qui était là de toute éternité qui serait là après comme elle était là avant, ces choses que je ne savais plus nommer quand je les contemplais, parce que je les observais comme des apparitions précédant les mots qui, les nommant, les dépouillaient de leur virginité, je les contemplais comme l’on adresse une prière à l’éternel innommable, au mystère inéluctable. Le monde s’ouvrait à moi dans sa vérité, son insaisissable vérité que l’ignorance et les fracas de la guerre avaient si longtemps occultée. J’en découvrais la consistance dans les senteurs de l’automne, dans les noix ramassées sous l’herbe ornée de la rosée du matin, dans mes doigts noircis par le brou odorant, dans l’éclat de la terre retournée au printemps, dans les bûches fendues aux courtes journées d’hiver et empilées avec l’application du maçon alignant ses briques, dans l’écorchage d’un lapin suspendu au clou du poulailler et dans les entrailles fumantes s’écoulant dans la bassine, dans ma peau brûlée par le soleil de l’été, dans ces noix cassées selon les indications d’Adrienne de manière à préserver le cerneau dans la contemplation duquel, ondoiements et boursouflures, gorges profondes et renflements incongrus, inexplicables, je m’absorbais et qui n’était rien d’autre que la contemplation du monde car, me venait-il à l’esprit, le mystère surgit aussi bien des viscères du lapin que de la coquille de noix éclatée sous le maillet et qui, vidée de son contenu, gît sur le billot le ventre nu comme un cadavre anonyme que l’on chasse d’un revers de main et qui tombe dans la fosse commune du sac de jute où elle rejoint les cadavres de la nuit.

Je n’aspirais à rien d’autre, je me prélassais dans cette quiétude bercé par le bavardage d’Adrienne qui revenait du marché le cabas garni de quelques victuailles, d’une tourte de pain dont la croûte craquante sollicitait le tranchant du couteau et la bouche pleine des nouvelles du monde qui me laissaient de marbre comme si mon cœur, ou mon esprit, je ne sais, ne manifestait qu’indifférence à tout ce qui n’était pas le monde des choses immédiatement perceptibles, que je pouvais toucher, qu ‘il me suffisait de tendre la main pour en apprécier la consistance en même temps que, non pas l’angoissant mais le stimulant mystère, stimulation qui me poussait à caresser avec tendresse l’écorce du tilleul qui ombrageait le pas de porte et sous lequel, dès le printemps, alors que les fleurs s’épanouissaient pour répandre leur arôme, nous disposions des chaises et une table claudicante autour de laquelle se tenaient des palabres elles aussi, parfois, claudicantes.

 

 

 

 

 

3

 

Papiers

 

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Les échos de la guerre, des massacres qui se perpétraient non loin de notre causse me parvenaient affaiblis après s’être heurtés non pas à mon indifférence mais à la conscience du privilège qui était le mien et ma volonté de vivre enfin ce qu’il m’avait été donné de vivre ici, sur ce causse, dans cette maison en compagnie de cette vieille femme qui, quotidiennement, soir et matin, comme une oraison adressée à la terre psalmodiait ses inépuisables : quelle folie, mon pauvre, quelle folie !, non sans que, parfois, m’envahisse un sentiment diffus de honte quand surgissait, je ne sais selon quel cheminement de ma pensée, l’image de Juan Manuel troublée par un sourire sarcastique qui pourtant n’était pas le sien et que je m’appliquais à effacer en humant une poignée de cette terre que je retournais cérémonieusement avant de l’ensemencer.

La fin de la guerre, pour nous, ne signifia que peu de choses, ne changea rien à notre vie, à notre paix. Adrienne refusa de participer à la fête de la Libération célébrée au village, tous des saloupiaux, ronchonnait-elle, ils sont tous devenus résistants maintenant !, les saloupiaux, les saloupiaux… Un matin cependant elle m’entraîna jusqu’au bourg, « pour les papiers », dit-elle, « pour les papiers !» De sorte que peu de temps après, dans un bureau qui sentait le rance solennellement, on me remit un long accordéon de carton bleu qui m’accordait, pour dix ans, le droit de vivre dans ce pays.

Comme nous sortions de la mairie Adrienne tira de son sac, ce sac qu’elle gardait dans son armoire enfoui sous les chemises et les caleçons de son défunt Marcel et qu’elle avait exhumé ce jour-là à l’occasion de notre escapade en ville en quête de papiers, elle en tira une enveloppe qu’elle me tendit. Prends ça m’intima-t-elle, et garde-là bien insista-telle en prenant mon bras pour me conduire par les rues sombres et humides encore de la dernière pluie jusqu’au seuil d’une maison cossue dont la porte de bois massif était ornée de sculptures taillées dans la masse sur lesquelles les siècles n’avaient laissé aucune trace de leur écoulement, et surmontée d'une enseigne dorée. Tu te rappelleras, eh ! S’il m’arrive quelque chose, si je disparais quoi, tu viendras ici avec la lettre que je viens de te donner. L’adresse est sur l’enveloppe. Garde-là bien surtout, ne l’égare pas, eh ! Nous rentrâmes à la maison, cette maison dont je savais, en cet instant, qu’elle serait un jour ma maison. Tout est en ordre maintenant maugréa-t-elle en rangeant son sac sous les chemises de Marcel.

Tout était en ordre. Je pouvais maintenant descendre avec elle au marché, porter ses paniers et la soulager de trop pesantes fatigues car, disait-elle accrochée à mon bras, mes jambes ne me portent plus, mais refusant orgueilleusement de s’asseoir un instant, prenant un malin plaisir à me présenter à ses connaissances, mon fils disait-elle, malicieuse et provocatrice.

Un jour, cependant, elle ne parut pas comme elle le faisait, ponctuellement, pour se réjouir du déjeuner tout au long duquel elle ne cessait de m’exposer les mille détails qui avaient fait l’objet de son attention depuis le lever et de s’étonner que je n’aie pas remarqué le rose pâle et éphémère de l’aurore rehaussé à l’horizon d’une fine trace de mauve qui soulignait la rencontre de la terre et du ciel aux confins du causse, que je n’aie pas perçu le souffle qui, quoique léger, avait détaché quelques feuilles déjà brunies de l’imposant noyer dont une branche venait frôler la façade et que je m’étais promis d 'élaguer, que je n’aie pas noté le passage d’un vol de palombes qui piquaient à l’Ouest.

Une douloureuse contraction opprima soudain ma poitrine alors que je guettais sous l’ombre du tilleul le débouché du chemin qu’elle empruntait quotidiennement au retour de sa quête de bois mort, une sorte de rétractation musculaire qui progressait vers le ventre et jusqu’aux jambes semblable à celle que j’éprouvais aplati dans la caillasse d’Aragon entre deux touffes de thym sauvage.

Je partis à sa recherche m’enfonçant dans la chênaie où elle accoutumait à ramasser le bois mort par le chemin longeant le muret de pierres sèches que les premières frondaisons ombrageaient. Elle était là allongée au pied d’un vieux chêne la tête reposant sur l’épaisse écorce du tronc. Elle me regardait venir. Dès que je fus à genoux elle se dressa et saisit mon bras avec une vigueur brève mais insoupçonnable pour prononcer un mot, un seul mot, mêlé à un souffle rauque qui semblait parvenir du plus profond de son être, la lettre… Mot que je devinai sur ses lèvres plus que je ne l'entendis et auquel j’acquiesçai avant que sa tête ne retombe lentement alors que ses yeux se fermaient comme à regret. Je la soulevai, étonné de sa légèreté, du menu de son corps enfoui dans la noirceur de ses fichus et de ses jupons.

Parvenus à la maison elle désigna d’un faible geste de la main le lit clos qui faisait face à la cheminée et dont je n’avais jamais vu ouvertes les portes coulissantes ornées de ramures aux couleurs éteintes. Quand je l’eus déposé sur la blancheur repassée du drap qui couvrait la paillasse dont les feuilles de maïs séchées gémirent et qu’elle eut posé sa tête sur la blancheur immaculée de l’oreiller, elle désigna d’un faible mouvement de la main le manteau de la cheminée sur lequel trônait la photographie encadrée de son mariage. Je me précipitai et quand elle l’eut contemplé un bref instant elle la posa sur sa poitrine et la couvrit de ses mains aux doigts entrelacés.

Quand je revins du village en compagnie du docteur, comme disent les gens ici, qui avait délaissé sa tournée pour « monter chez Adrienne », je la trouvai dans la même position, doigts croisés sur la photo, la tête posée sur l’oreiller qui s’en creusait à peine. Sans vie.

                                                                                                                                                                                          (A suivre)

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