L'obstacle Mélenchon

Ce billet allait être posté quand, patatras, apparaît sur les écrans, hagard, le « personnage charismatique » chargé de « cristalliser les affects » (ainsi parle son amie Chantal Mouffe). Apparition médiatique qui tombe à propos comme ponctuation exclamative mais qui, en somme, n’impose que peu de modifications au texte initial.

 

 

Depuis que les professeurs de sciences politiques et néanmoins militants de Podemos propulsèrent Gramsci sur le devant de la scène politico-médiatique pour tenter de donner un débouché politique au mouvement des « indignados », le concept « d’hégémonie culturelle » s’est mué en une sorte de lieu commun auquel chacun, de Mélenchon à Sarkosy ( c’est tout dire) sacrifie à tout hasard.

Pourtant ne semble-t-il pas que sous le clinquant du signifiant se dissimule de fait un signifié passablement banal que l’on peut me semble-t-il énoncer fort simplement à la forme interrogative : Comment se fait-il que les « dominés » ( il y a bien longtemps quand les choses étaient simples on disait les exploités d’où les guillemets) acceptent leur domination ? Alors qu’il suffirait, etc. ( Voir La Boétie qui lui aussi est en train de devenir une sorte de lieu commun ).

Cette perplexité s’accompagne nécessairement de la question que tout(e) militant(e) s’est inlassablement posée : comment aider le peuple, les exploités donc, à rompre leurs chaînes (un peu désuet tout de même comme formulation…), à s’émanciper (puisque l’émancipation est à la mode) ? Ou pour le dire à la manière de Georges Sorel dans sa préface au Manifeste du Parti communiste, comment aider à ce que « ces idées (celles de Marx) pénètrent profondément la conscience populaire » ?

Pour le Marx-Engels du Manifeste, rien de plus simple : sachant que « les idées de la classe dominante sont aussi à toutes les époques les idées dominantes », il suffit de changer de classe dominante, de remplacer la Bourgeoisie au pouvoir par le Prolétariat. Lequel remplacement est inéluctable si l’on en croit les prédictions du « matérialisme historique ». On le sait maintenant mieux que jamais, c’était sans compter avec les ressources innombrables du système capitaliste et particulièrement sa capacité à « embourgeoiser » une population dominée, exploitée, certes, mais avide de consommation et qui, au fond ne demande rien d’autre que toujours un peu plus d’objets de toutes sortes à consommer.

Et c’est ainsi que le « système » produit du consommable plus qu’il n’est raisonnable et, ceci aussi nous le savons aujourd’hui mieux que jadis, se nourrit de l’avidité compulsive du consommateur au risque, ni plus, ni moins de la catastrophe planétaire qui pointe à l’horizon. Adieu donc à la « conscience de classe » au développement de laquelle travaillaient inlassablement les militants.

Vint alors Antonio Gramsci grommelant du fond de sa prison que si l’on devait attendre que le prolétariat soit au pouvoir pour que ses idées (quelles idées d’ailleurs?) deviennent dominantes on risquait d’attendre longtemps. D’où la nécessité impérieuse d’agir sur la superstructure c’est-à-dire cette « hégémonie culturelle » constituée par les idées dominantes, agir qui sera ou devrait être l’activité inlassable «d’intellectuels organiques » qui, issus du peuple ou s’immergeant dans le peuple, battront en brèche les idées dominantes c’est-à-dire essentiellement le discours consumériste.

Mais les choses ne sont pas si simples. On a beau tenter de vivifier les « affects » en lisant depuis la tribune, comme le fit un jour JLM, un passage des « Misérables » ou en reprenant en chœur « La Marseillaise » et en agitant les drapeaux tricolores (puisque ça marche dans les stades!) on n’arrive pas vraiment à « construire un peuple ».

On a beau comme le fait magistralement Pablo Iglesias en Espagne se saisir du mot Patrie et tenter de le débarrasser des scories nationalistes, on ne parvient toujours pas à faire un peuple et nous savons bien pourquoi puisque Chantal Mouffe nous explique la nécessité dans ce processus de constitution d’un peuple d’un élément essentiel qui n’est autre que le personnage charismatique sur lequel vont se « cristalliser » les affects jusque-là épars dans la foule.

C’est cette cristallisation qui d’une multitude fera un peuple, c’est-à-dire une foule encore mais en pleine conscience de sa puissance et de sa capacité à faire irruption dans l’histoire comme ne cesse de le proclamer le personnage charismatique, le chef, le caudillo, le leader, comme on voudra.

La question qui se pose alors est celle de savoir ce que deviendra le chef parvenu au pouvoir grâce à la mobilisation populaire. Ceci bien sûr si d’aventure il parvenait au pouvoir ce qui, sous nos latitudes, semble très peu probable. On le sait bien, le personnage providentiel parvenu au pouvoir n’a d’autre soucis que de se maintenir au pouvoir parfois même sincèrement convaincu que son retrait, son abdication serait la pire des catastrophes pour le pays. Nous le savons bien, le personnage charismatique providentiel est toujours une graine de dictateur qui germera s’il parvient au pouvoir, qui s’asséchera s’il n’y parvient pas.

Ainsi Pablo Iglesias en Espagne, après avoir combattu la « caste » et voulu « asaltar a los cielos » (donner l’assaut au ciel), s’est installé au cœur de cette caste honnie mais douillette pour, quittant le ciel, ahaner à ras de terre en compagnie de Pedro Sanchez qu’il vouait aux gémonies il n’y a pas si longtemps. Non que les quelques mesures prévues dans le budget (pas encore voté) en faveur des plus pauvres soient négligeables mais nous sommes loin, très loin de, souvenons-nous, de la « Revolución ética » du 15-M. Le charismatique Pablo est en train de se dessécher en politicien ordinaire toujours sans cravate certes, ce qui n’a plus rien de subversif.

Quant à JLM dont chacun savait depuis longtemps, mais le sait aujourd’hui mieux que jamais, « qu’il ne sera jamais Président de la République », il confirme si besoin était qu’il n’est pas de « sauveur suprême » et par là-même que le « populisme de gauche » cher à Chantal Mouffe est tout simplement pure fantasmagorie.

C’est en ce sens que JLM est aujourd’hui un obstacle à toute construction d’un nouvel idéal émancipateur et qu’il est urgent que ses camarades appliquent promptement à son égard le processus de révocabilité inscrit dans les principes de LFI et, du même coup, renvoient Chantal Mouffe à ses chères études.

 

 

 

 

 

 

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