Colombie : au pic du Covid, on ne parle que du « Paro »

Au moment où la Colombie traverse le plus gros pic du Covid depuis le début de la pandémie (plus de 500 morts par jour depuis début juin, un nombre de nouvelles contaminations quotidiennes qui augmentent de manière explosive), l’épidémie n’intéresse personne. Tous les yeux, tous les cœurs sont tournés vers le « paro », le plus grand mouvement social des dernières cinquante années.

Je propose une tribune sur la Colombie à une journaliste française, responsable internationale d’un grand journal en ligne. Elle me demande le pourquoi, qu’est-ce qui s’y passe. Elle ignore tout sur les événements. Je la renseigne, lui parle d’un des plus grands mouvements sociaux qu’ait connu la Colombie depuis 50 ans. Elle me dit : « Peut-être oui pour la tribune, en tout état de cause il faudrait aborder les sujets qui intéressent nos lecteurs, le Covid et la pandémie ».

C’est mal parti. Car au moment où la Colombie traverse le plus gros pic du Covid depuis le début de la pandémie (plus de 500 morts par jour depuis début juin, un nombre de nouvelles contaminations quotidiennes qui augmentent de manière explosive), l’épidémie n’intéresse personne. Tous les yeux, tous les cœurs sont tournés vers le « paro ».

Le « paro » : mouvement social, bien sûr. Mais encore : « paro », littéralement, l’arrêt des activités. Il ne s’agit pas simplement d’une grève, mais de manifestations, cortèges, occupations, barrage des axes de communication[1]. De fait, les grévistes au sens propre sont minoritaires dans les paros colombiens. Les raisons sont très simples. Les travailleurs formels, salariés d’une entreprise, sont minoritaires dans l’économie colombienne (plus de 60% des travailleurs sont dans l’informalité) ; les syndicats sont très faibles dans les entreprises (les syndicalistes font l’objet de grosses campagnes de diffamation, de menaces sur leur vie, d’intimidations légales) .

 Cependant, c’est bien suite à l’appel d’un Comité de paro, composé essentiellement de dirigeants d’organisations syndicales, que ce mouvement social a été lancé. De fait, dans son appel du 28 avril 2021, ce Comité reprenait les questions centrales du dernier grand « paro », celui de novembre 2019, lequel cherchait à faire reculer le gouvernement dans un « paquet » de lois néolibérales (réforme fiscale généreuse pour les plus grandes fortunes du pays, réforme des retraites nuisible au plus grand nombre, etc).

 En 2019, le paro avait été très largement suivi par une grande frange de la population. La composition sociologique variée (jeunes, classes moyennes, féministes), l’éventail des modalités de protestation (dont le cacerolazo[2]), avaient surpris les observateurs. Et dans une dynamique qui n’allait que s’aggraver en 2021, le mouvement avait été réprimé par les forces de l’ordre, causant notamment la mort d’un jeune manifestant à Bogota, Dilan Cruz[3].

Manifestant à Bogota: "Ceux d'en bas, en haut" (mais aussi: "Bravo ceux d'en bas") © Nelson Cardenas @cantarranasur Manifestant à Bogota: "Ceux d'en bas, en haut" (mais aussi: "Bravo ceux d'en bas") © Nelson Cardenas @cantarranasur
Le paro de la fin 2019 s’inscrivait dans un mouvement plus large : le Chili, l’Équateur, le Liban, l’Algérie, Haïti, Hong Kong… plusieurs pays dans le monde vivaient des formes inédites et simultanées de contestation sociale. A partir de motivations de départ circonscrites (augmentation du prix du tiquet de métro au Chili, annonce de nouveaux impôts sur l’essence au Liban, loi d’extradition vers la Chine à Hong Kong...), ces mouvements ont rapidement exprimé une colère plus profonde (révolte sociale anti-austérité, crise de légitimité politique, insurrection anti-élites). De plus, ces mouvements succédaient aux grandes manifestations des gilets jaunes en France, retransmises dans le monde entier. Elles ont suivi des étapes similaires (contestation d’un aspect ponctuel, large diffusion via les réseaux sociaux -désormais partie intégrante des révoltes- installation dans la durée, radicalisation au-delà des réclamations initiales).

Le paro d’avril-mai 2021 peut donc être vu comme la continuité de ce grand mouvement social initié en 2019 un peu partout dans le monde. Sauf qu’entretemps la pandémie est passée par là, avec son bilan catastrophique en termes économiques, sociaux, et dans les niveaux de violence. Pour ne donner qu’un chiffre : les pauvres sont passés de 36% en 2019 à 43% en 2021 : les spécialistes affirment que la pandémie a effacé huit années de lents progrès en matière de limitation de la pauvreté.

Par ailleurs, l’année de la pandémie n’a pas impliqué, comme dans d’autres pays de la région, une baisse significative de la violence. Ainsi, malgré une baisse globale du nombre d’homicides en Colombie (en raison du confinement prolongé), les violences et les assassinats ciblés ont continué (voir par exemple le massacre de 23 prisonniers à Bogota en mars 2020[4], ou le chiffre de 182 leaders sociaux assassinés[5]).

Les manifestations de 2021 durent plus longtemps que celles de 2019. Elles ont monté en puissance et en radicalité. Ceci se reflète dans les formes même de la contestation : ainsi, alors que le « cacerolazo » avait été la forme dominante de la protestation en 2019, ce sont les barrages qui se sont imposés en 2021. Selon le gouvernement, au bout de un mois de manifestations, il y avait 2500 barrages en Colombie. Cette modalité de protestation (blocage d’un axe routier) était dans le passé réservé aux grandes routes qui relient les villes. Désormais, les blocages se déploient aussi à l’intérieur des villes.

A Bogota, le monument aux héros de l'indépendance est devenu le point de ralliement des manifestants. A la place de la statue de Bolivar, une fresque représente un indien. © Nelson Cardenas @cantarranasur A Bogota, le monument aux héros de l'indépendance est devenu le point de ralliement des manifestants. A la place de la statue de Bolivar, une fresque représente un indien. © Nelson Cardenas @cantarranasur

Les acteurs le plus en vue dans les rues ont été, sans conteste, les jeunes. Les Colombiens ont découvert la « première ligne », ces jeunes manifestants armés de boucliers faits maison et de casques bariolés qui, à l’instar des Chiliens en 2019, s’organisent pour « se défendre de la police et permettre aux gens de manifester ». Grâce à ces mobilisations, à leurs voix portées par les médias indépendants, certains secteurs du pays politique et du monde de l’entreprise semblaient découvrir que la Colombie est un pays sans espoir pour les jeunes[6]. Et pour cause : selon un sondage de mai 2021, 75% des 18-30 ans en Colombie considèrent que le chômage est le principal de leurs problèmes[7]. Les moins de 28 ans ont les taux de chômage parmi les plus élevés chez les actifs. Ces jeunes subissent de plein fouet la série de mesures pour la « flexibilisation du travail » prises par pratiquement tous les gouvernements depuis les années 1990.

Les manifestations de 2021 ont donné lieu à des débordements de violence (attaques et pillages de commerces, de stations de transport, déboulonnement de statues, incendies de palais de justice locaux, violences sur les forces de l’ordre). La répression a été féroce : les ONG comptaient une soixantaine de morts, une centaine de dénonciations d’agression sexuelles, des centaines de blessés, un nombre élevé de personnes disparues[8]. De nombreuses attaques par la police ont été filmées[9]. La complicité de la police avec des civils armés a également été largement documentée. L’ONU a exprimé sa préoccupation sur les violations des droits humains[10] ; enfin, après une intense campagne de l’opposition, la Commission Interaméricaines des Droits Humains, CIDH, s’est rendue en Colombie[11]. Conséquence sur le plan politique : en raison de cette répression, la question de la violence est venue sinon se substituer aux réclamations proprement sociales, du moins à occuper la première place dans les discussions entre le gouvernement et le Comité du Paro.

Au cours de cette crise, le pouvoir en place et les partis politiques proches de lui, ont rejoué un scénario vu maintes fois dans le passé, à savoir : qualifier de « terrorisme » les violences observées, accuser les anciennes ou actuelles guérillas d’organiser les blocages et le saccage ; dénoncer l’intromission de gouvernements de l’étranger (et notamment, du Venezuela). Simultanément, néanmoins, le gouvernement Duque s’est dit ouvert au dialogue. Il a reçu des représentants politiques de l’opposition et a ouvert des négociations avec le Comité de Paro. En réalité, le gouvernement Duque ne semble pas s’en tenir à une ligne propre, mais modifie ses déclarations selon les différentes pressions qu’il subit, aussi bien à l’extrême droite (personnalités proches de Uribe) que de la part des ONG, de l’opposition et des acteurs internationaux. Il peut compter, par ailleurs, sur le soutien des États-Unis : en dépit de fortes réclamations faites par 55 élus démocrates à leur gouvernement pour faire respecter les droits humains et demander de cesser l’aide militaire à la Colombie, le président Biden n’a pas condamné formellement le gouvernement colombien. Ce pays est un partenaire privilégié, aussi bien pour l’assistance militaire qu’il reçoit, que dans l’affrontement avec le Venezuela de Maduro[12].   

Au bout d’un mois de protestations, le 28 mai, le gouvernement a émis un décret pour « rétablir l’ordre public » : dans treize villes et huit départements, il a donné aux militaires la faculté de lever les blocages. Ce décret a été fermement contesté par les ONG.  

Ce grand mouvement social, inédit dans l’histoire de la Colombie par sa durée et son soutien, reflète les graves problèmes sociaux et exprime un cri de rage contre un système profondément inégalitaire. Cependant, il est de plus en plus submergé par la violence. D’abord la violence policière, responsable d’une gigantesque répression et de la majorité des morts. Mais aussi par la violence de type paramilitaire (comme celle qui a coûté la vie à Lucas Villa[13], ou celle qui s’est exprimée à Cali lors de l’arrivée des indiens -la Minga- dans cette ville[14]). Enfin, certains manifestants ont également exercé une grande violence (nous songeons par exemple au viol d’une femme, agent de police[15]). Les dégâts matériels ont été nombreux.

En mai 2021, le paro avait obtenu le retrait des projets de loi de réforme fiscale et de réforme à la santé, et provoqué la démission de deux ministres. Le gouvernement avait promis la gratuité dans l’éducation universitaire pour les plus pauvres. Les négociations avec le Comité de Paro continuaient, alors même que ce Comité était désavoué par nombre de manifestants, car jugé non représentatif. Enfin, le paro était soutenu par la majorité des Colombiens (mais le mode le plus en vue de la contestation, les barrages, étaient fortement critiqués). 

Mai 2021: nuit d'émeutes à Bogota © Nelson Cardenas @cantarranasur Mai 2021: nuit d'émeutes à Bogota © Nelson Cardenas @cantarranasur
Cinq ans après les accords de paix avec les Farc, et alors que le mouvement politique issu de cette guérilla (Comunes) est inexistant dans le paysage politique, les questions de fond (inégalités, jeunesse sans avenir, contestation d’un système politique perçu comme essentiellement corrompu, concentration de la terre, etc.) parviendront-elles enfin à émerger dans le débat politique ? Les grandes manifestations au Chili ont abouti à la convocation d’une Assemblée Constituante (qui doit, entre autres, modifier le statut des forces armées). En Colombie, la convocation d’une telle assemblée ne semble pas d’actualité.

Est-ce que les forces armées, qui par ailleurs sont relativement épargnées du discrédit général des institutions, sortiront renforcées de cette crise ? Elles permettent au parti de l’ancien président Uribe, auparavant en déclin, de se présenter comme le garant de l’ordre, car depuis le début il a fait appel à elles. L’armée n’a aucune prétention de prendre le pouvoir, mais les partis de droite et d’extrême droite en ont besoin, pour conserver leur pouvoir (il n’y a pas eu de président de gauche depuis 90 ans).

En 2022 doivent se tenir des élections (présidentielle et législative). Le paro est, d’ores et déjà, intégré au débat électoral. Les revendications sociales qui ont émergé réussiront-elles à être discutées au cours de la campagne électorale ? Ou bien, est-ce que, à l’instar des années 1990-2010, dominées par la rhétorique du « terrorisme des Farc », le débat se fera entre les défenseurs de « l’ordre » face aux « exactions » du paro, entre les « défenseurs des droits humains » face à la « répression policière et militaire » ?

[1] Le plus important des « paros » du passé, à l’allure mythique, est celui de 1977, contre le gouvernement d’Alfonso Lopez Michelsen, qui commençait à introduire des mesures favorables à la finance. La consigne de l’époque : « contre la vie chère ».

[2] Le cacerolazo consiste à se concerter à une heure donner pour faire du tapage avec les casseroles ou autres objets, en général depuis chez soi. Cette modalité d’action était davantage associée aux modes de protestation des classes huppées en Amérique latine (contre Allende dans les années 1970, contre Chavez dès 2002). En Colombie, les premiers grands cacelorazos datent de 2013 (contre la politique fiscale et la politique de paix du gouvernement Santos).

[3] Voir Jacobo Grajales, « Colombie : entre colère sociale et violences policières », AOC, vendredi 6 décembre 2019

[4] Olga L Gonzalez, « Acclimatation violente du virus en Colombie », 16 avril 2020.

[5] « Reportan 753 líderes sociales asesinados en Colombia de 2016 a 2020 », 20 février 2021.

[6] En effet, ces femmes et hommes politiques (comme la maire de Bogota, Claudia Lopez) et ces entrepreneurs faisaient leur « mea culpa » et annonçaient un changement radical de leurs priorités. Le syndicat patronal des industriels, ANDI, le syndicat des cultivateurs de canne à sucre et plusieurs autres entreprises ont proposé d’augmenter le salaire minimum, de mieux distribuer les dividendes, etc. Voir « ‘Cóbrennos a nosotros’: los salvavidas de los empresarios frente al paro ».

[7] Voir le sondage national « Tercera medición de la gran encuesta nacional sobre jóvenes », Universidad del Rosario, El Tiempo, Cifras y conceptos, mai 2021.

[8] Il est difficile de chiffrer ces tristes faits, les données variant sensiblement en fonction de la source. Ainsi, le Ministère de la Défense fait état de 2150 blessés, dont la moitié, de membres de la police ; l’ONG Temblores, parle d’environ 3 000 victimes de violences policières. Le nombre de disparus est très variable : 91 selon la Fiscalia (le ministère de la justice) et 200 selon les ONG.

[9] En septembre 2020, des manifestations contre une bavure policière ayant entraîné la mort d’un homme avaient été filmées et donné lieu à des manifestations contre les forces de l’ordre. Elles ont été réprimées dans le sang (13 morts en 2 jours). Voir : Olga L Gonzalez, « Septembre violent à Bogota », 12 septembre 2020.

[10] « Alta Comisionada de la ONU para los DDHH muestra preocupación por situación de orden público en Cali, Colombia », 30 mai 2021.

[11] « La CIDH anuncia visita de trabajo a Colombia en el contexto de las protestas sociales », 4 juin 2021. Le recours à cette Commission du système de l’Organisation des États Américains est devenu fréquent pour tenter de calmer les tensions lors de manifestations survenues dans les pays membres. En décembre 2019, après les dénonciations de violations des droits humains après les grandes manifestations d’octobre-novembre, le Chili avait reçu, de son côté, une visite de cette Commission. Voir : « CIDH condena el uso excesivo de la fuerza », 6 décembre 2019. 

[12] Voir Adam Isacson, « Cómo ven el paro Washington », mai 2021.

[13] Lucas Villa, manifestant très populaire à Pereira, a été tué par des hommes motorisés à Pereira (son cas n’est pas isolé). Les jours précédant les faits, le maire de Pereira avait appelé « les syndicats patronaux et les membres de la sécurité privée à faire un front commun avec la police et l’armée pour rétablir l’ordre et la sécurité citoyenne ». Voir « Ataque a Lucas Villa amenaza con una ‘mano negra’ contra las protestas en Pereira »

[14] Voir « Enquête en images : des hommes en civil tirent sur des manifestants indigènes à Cali, en Colombie », France 24 – Les observateurs, 16 mai 2021.

[15] Voir « Dramático testimonio de policía que fue abusada y brutalmente golpeada en Cali », 21 mai 2021. 

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