Il est heureux de voir que, vingt ans après l'essai fondateur de Jean-Luc Einaudi et vingt-sept ans après le roman de Didier Daeninckx, on commence à évoquer au "grand public" le 17 octobre 1961. La radio est très loquace en ce 17 octobre 2011. J'ose espérer, sans trop y croire, qu'il en est de même à la télévision. Il y a deux ans néanmoins, j'en ai parlé autour de moi, à l'affût des réactions. À ma grande surprise, j'ai constaté que, même à Paris, puisque ces faits se sont déroulés dans la capitale, cette date ne signifiait rien pour un grand nombre de personnes. Je crois bon de le rappeler: il faut beaucoup de temps et d'efforts pour qu'une connaissance comme celle-là devienne réellement commune, qu'elle se change en un point de repaire de notre histoire.

Il suffit cependant d'avoir croisé une seule fois dans sa vie le récit de cet événement pour ne plus jamais s'en départir. Plus que tout autre, cet épisode de la guerre d'Algérie est  le symbole de l'écart entre l'image que la nation française se fait d'elle-même et une réalité qui, bien trop souvent, lui fait outrageusement défaut.

Vous trouverez ici, sur l'excellent site de la Ligue des droits de l'homme de Toulon, un résumé très clair, une bibliographie commentée et une filmographie. Ce triste anniversaire s'accompagne de la sortie de deux films de Yasmina Adi et de Jacques Panijel. J'ajoute, parmi tant d'autres, un excellent article d'Olivier Le Cour Grandmaison. Ce dernier est par ailleurs l'auteur d'un livre important sur la question, qui, je ne sais pourquoi, n'est pas cité dans l'article.

Le documentaire d'Agnès Denis et Mehdi Lallaoui, réalisé en 1991, Le silence du fleuve, est consultable sur le site de Médiapart. Nuit noire, d'Alexandre Tasma, une fiction, est elle aussi en libre accès. Évoquons pour finir les terribles et précieuses images d'Elie Kagan, dont Actes Sud avait fait un livre en 2002. C'est à ce courageux journaliste qu'on doit l'image "sur le vif" de l'inscription sur un mur du bord de Seine: "Ici on noie les Algériens". Une image au fond plus définitive que celles de ces hommes entassés dans des autobus, ou  même roués de coups et baignant dans leur sang. Et pourtant, une question demeure. Comment se fait-il que tant de films, de photographies et d'écrits, souvent admirables, ne soient pas parvenues à extraire cette histoire de sa presque confidentialité?

Rappelons ceci:  pour l'état français, il y a eu ce jour-là officiellement trois morts. Au moment du procès Papon, Libération a publié en couverture les photocopies des non-lieux qui répondaient aux enquêtes sur les disparitions. Le préfet vichyste de Bordeaux est en effet le même qui, parisien et gaulliste, orchestrera moins de vingt ans plus tard les massacres du 17 octobre 1961. Les estimations sérieuses oscillent aujourd'hui entre cent et près de trois-cents morts -ce dernier chiffre valant sans aucun doute pour l'ensemble du mois d'octobre, et ce qu'on a appelé la "Bataille de Paris". Au-delà d'un bilan définitif sans doute impossible à établir, ces incertitudes en disent long sur ce que valait, et vaut encore souvent, la vie d'un homme né du mauvais côté de la Méditerranée.

Deux pétitions circulent, l'une destinée aux organisations et associations sur Bastamag, l'autre à vous et moi sur le site de Médiapart. Toutes deux ont pour but une reconnaissance officielle des faits par la République française.

Vous trouverez ici et là les chiffres repris de Daniel Lefeuvre, le grand pourfendeur autoproclamé de la "repentance coloniale". Il est vrai qu'à regarder les commentaires des articles sur les indépendances, on se rend bien vite compte qu'un sentiment de faute inavouable étouffe, à leur corps défendant, les nostalgiques de la colonisation. Ce retour du refoulé, insupportable par définition, se meut presque aussitôt en aggressivité. Aussi voit-on les orphelins de la "mission civilisatrice" s'en prendre jusqu'à l'absurde à ceux-là même qui, désolidarisés depuis toujours de ce passé, essaient d'en faire l'histoire, sans orgueil et sans honte, par simple souci de vérité. Aux yeux de monsieur Lefeuvre, les études postcoloniales sont ainsi, en l'absence de tout rapport logique, peuplées de "repentants".

Pour Lefeuvre et consorts, la méthode est toujours la même, reconnaître en partie pour mieux minimiser. Leur terrain de prédilection demeure la comptabilité macabre. "Il y a eu seulement" 40 000 morts dans la répression à Madagascar en 1947, et "il y en a eu seulement" 50 cette nuit du 17 octobre 1961. Quant au Cameroun, bien sûr, "il ne s'y est rien passé".

Espérons qu'un jour prochain "il n'y aura plus" que quelques imbéciles pour oser citer ces gens-là sans mépris. À voir leur signature ou leur caution apparaître régulièrement dans la presse, généraliste ou pas, ce n'est malheureusement pas tout à fait pour demain.

 

Ailleurs sur la toile:

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Nous sommes bien d'accord...

http://blogs.mediapart.fr/blog/grain-de-sel/171011/triste-anniversaire