L'Ukraine et les médias : une réactivité trompeuse.

La crise ukrainienne, dont aucun média ne peut dire que l'évolution de ces derniers jours ne l'a pris par surprise, révèle, une fois de plus, combien la rapidité de nos moyens d'information est trompeuse, nous fournissant quantité d'images et d'informations en direct, mais n'ajoutant que fort peu à l'analyse et à la compréhension de ce qu'il se passe vraiment. 

La crise ukrainienne, dont aucun média ne peut dire que l'évolution de ces derniers jours ne l'a pris par surprise, révèle, une fois de plus, combien la rapidité de nos moyens d'information est trompeuse, nous fournissant quantité d'images et d'informations en direct, mais n'ajoutant que fort peu à l'analyse et à la compréhension de ce qu'il se passe vraiment. 

Faisons le point sur les lectures idéologiques:

  • le schéma pro-Européens / pro-Russes: la version officielle, relayée notamment par Bernard-Henri Lévy qui "n'a pas vu de néonazis" à Kiev, quand plusieurs drapeaux du parti national-socialiste ukrainien Svoboda flottaient autour de lui. 
  • le schéma régime certes autoritaire / contestation contôlée par les néo-nazis, relayée jusqu'à l'outrance par certains sites militants, qui vont puiser leurs sources dans des sites pro-gouvernementaux et pro-russes avec pour conséquence évidente de donner du grain à moudre aux "anti-conspirationnistes", défenseurs de la thèse précédente.
  • l'exaltation insurrectionniste qui, pas plus que les précédentes lectures, ne se préoccupe d'évaluer les forces en présence à l'intérieur du mouvement et surtout se refuse à introduire dans son analyse les intérêts internationaux majeurs, lesquels donnent à cette crise des enjeux plus proches par leur importance des modèles syriens ou égyptiens -le gaz tenant là un rôle géostratégique constant depuis la chute du mur de Berlin - que du modèle tunisien par exemple.

À ce qu'on peut lire dans quelques articles fouillés,  par exemple, une des questions majeures de l'escalade de la violence est le rôle joué par une extrême-droite nationaliste minoritaire -10 à 15%, isolée électoralement, mais contrôlant certaines petites villes de l'ouest du pays, aux avant-postes de la contestation à Kiev, très organisée et armée- qui jouerait la carte d'une radicalisation du conflit, perçue comme sa seule chance d'accéder au pouvoir.

Isolée sur le plan international -le Front national affichant par exemple une ligne clairement pro-russe- elle n'a évidemment aucune chance de parvenir à ses fins à court terme, d'autant que né à Lviv, le parti national-socialiste ukrainien Svoboda n'a d'appui réel que dans l'ouest du pays, galicien, et non dans l'est russophone (carte de ses résultats électoraux ci-dessous, d'autres cartes ici).

Par ailleurs, un collectif de chercheurs ukrainiens, spécialistes de la question, invite à ne pas surestimer leur poids dans le contexte actuel.

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Le risque que cette mouvance représente est triple:

  • discréditer une contestation dont la grande majorité lui est pour l'instant étrangère.
  • rallier une partie de la dite contestation par son engagement réel dans les manifestations.
  • amener -scénario du pire- à une guerre civile sur le modèle du conflit des années 1992-95 en ex-Yougoslavie. Un scénario encore peu probable si l'on tient compte de la menace d'une intervention militaire russe.

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Les médias occidentaux, très présents cette semaine en Ukraine, ont donné sur cette crise des images impressionnantes ou choquantes -dont beaucoup resteront des icônes- et des récits où l'émotion a pris le pas sur toute vélléité d'analyse.

Je prendrai deux exemples:

  • le 19 févrierun photoreporter filme des militants visés par des snipers. Ces images de morts en direct, jointes au risque couru par le journaliste, font oublier que ce dernier ne connaît pas la motivation et l'engagement politique des personnes qu'il accompagne.
  • le 20 février, une jeune infirmière, Olesya Zhukovskaya, tweete "je meurs" après avoir reçu une balle dans le cou et devient aussitôt le symbole de la Révolution ukrainienne. La presse se préoccupe dans les heures qui suivent des informations contradictoires sur son décès avant d'annoncer qu'elle a finalement survécu à sa blessure. Deux jours plus tard, le Manifesto révèle qu'il s'agit en fait d'une militante néonazie du mouvement "Secteur droit" -à droite du parti d'extrême-droite précédemment cité. Elle l'a elle-même racontée au lendemain de sa blessure sur un réseau social, ce qu'aucun média français n'a jusque là relevé. On pourra légitimement s'horrifier qu'on ait tiré sur une jeune femme portant un uniforme d'infirmière, se montrer soulagé qu'elle ait survécu, mais s'inquiéter non moins légitimement, au vu de ses convictions politiques affichées, qu'elle ait été aussitôt changée en héroïne.

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J'ajoute à cela quelques éléments importants:

  • au-delà de l'extrême-droite, la motivation nationaliste -et non pro-européenne- est largement présente dans le discours de l'opposition. La situation pourrait amener à confondre toujours davantage des critères ethniques -communautaires- et politiques -diplomatiques.
  • Viktor Ianoukovytch, le président contesté, discrédité par les violences, est néanmoins élu. La libération ce jour de Ioulia Tymochenko, ex-Première Ministre, ne doit pas faire oublier que l'un comme l'autre appartiennent à une classe d'oligarques hautement corrompus, ainsi que la propension généralisée à régler par la manière forte les différends politiques.
  • le schéma dominant précédemment cité -l'opposition serait "pro-européenne"- laisse "paradoxalement" peu de place dans les médias aux partisans de la démocratie et d'une solution politique. Il est assez significatif, au fond, que ce soit Bernard-Henri Lévy, et non les écrivains et intellectuels ukrainiens, qu'on ait entendu parler "en leur nom".
  • une autre rivalité internationale est elle aussi largement passée sous silence, celle de l'Union Européenne et des États-Unis. Quelle part de responsabilité ont-ils dans la crise actuelle?
  • on regrettera enfin l'absence de solidarité -même symbolique- des athlètes internationaux avec les sportifs ukrainiens dont la majorité a quitté les Jeux Olympiques de Sotchi.

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En attendant en Bosnie, un printemps des Balkans est possible, semble-t-il détaché de toute considération ethnique. Reste à savoir qu'elle sera l'attitude de l'Union européenne face à un mouvement social porteur de valeurs qu'elle semble bien peu disposée à défendre.

Voir aussi: 

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