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Billet de blog 11 septembre 2019

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Les mots qui piègent.

Qui a récemment diffusé l'expression “fake news” dans le débat public? Donald Trump. Je ne sais si l'expression existait avant en anglo-américain, en tout cas une chose est sûre, sa forte diffusion récente a cette source. Du coup, que font les supposés anti-trumpistes qui en usent? Du trumpisme.

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On attribue à diverses personnes une sentence de ce genre, «qu'importe qu'on parle de moi en bien ou en mal, tant qu'on parle de moi». À dire vrai, que des personnes aient réellement énoncé ce type de sentences ou non importe peu, le fait est: quand on aspire à la notoriété peu importe la voie. Pardon, non à la notoriété mais à la célébrité, la première requiert un talent dans le domaine où l'on agit, la seconde ne nécessite d'autre talent que de se faire connaître, et pour cela les “célébrités” tendent à ne pas faire dans l'originalité, à user de moyens éculés ou dans l'air du temps. Combien de “célébrités” de la supposée “télé-réalité” (supposée en ce sens qu'elle a peu à voir avec la réalité, tout avec la fiction) qui ont eu ce que Warhol nomma le quart d'heure de célébrité, et qui sombrèrent aussi vite dans l'ombre qu'ils accédèrent à la lumière? Il y a une autre manière d'accéder à la célébrité, un peu plus durable et beaucoup plus efficace dans un projet à moyen ou long terme, qu'on peut nommer «imposer les termes du débat». Le cas de l'expression fake news en est un exemple récent. Aucune idée donc de son ancienneté en anglais, en tout cas son équivalent en français, “fausses nouvelles”, a de la bouteille. Incidemment, c'est un vieux procédé là aussi de reprendre une expression dans une langue étrangère pour donner l'aspect de la nouveauté à un procédé ou concept ancien: si au lieu d'utiliser l'expression fake news nos commentateurs de l'écume des jours avaient parlé de fausses nouvelles, il leur aurait été malaisé de faire passer ça pour de la nouveauté. Or, les médias sont avides de nouveauté et n'en trouvent pas tant, d'où la nécessité de nommer de nouvelle manière ce qui est déjà bien connu, par exemple rebaptiser le mensonge ou la désinformation (mot somme toute récent mais déjà bien usé à force d'être usité – de ce que donne cette page de Ngram Viewer, il semble apparaître vers 1940 mais n'explose dans l'usage qu'après 1980, pour connaître une brève et moins haute remontée vers 2000 et depuis, redescendre) “post-vérité” ou “vérité alternative”: dire, même négativement, qu'une mensonge est une vérité, quel paradoxe! Dire qu'un mensonge est une information, même négativement, une dés-information, quelle aberration!

Donc, les fake news. En anglais, l'expression est ancienne, voir encore sur Ngram Viewer, mais comme je le supposais, relativement peu usitée avant ces dernières années, après une brève et bien moins haute incidence entre les années 1930 et 1950; en français son adoption est récente, à mon jugé au plus cinq ou six ans, et pour “fausses nouvelles”, comme je le supposais elle a perdu en importance ces derniers temps – comme l'indique le graphique, elle s'imposa pendant et juste après la première guerre mondiale, reprit brièvement de la vigueur durant et juste après la seconde, pour revenir à son étiage antérieur dès la fin des années 1950. Intéressant de noter que son incidence la plus haute correspond aux trois principaux conflits récents où la France fut engagée, ceux de 1870, de 1914-1918 et de 1939-1945, ce qui se comprend: les guerres sont propices aux fausses nouvelles...

Quelle différence entre une fausse nouvelle ou fausse information et un mensonge? Aucune. Par contre, l'usage du terme par Donald Trump et son équipe a sa logique, que n'a pas son réemploi par les médias et les commentateurs patentés qui s'y expriment. Que vise Trump? Les médias. Quand il parle de fake news ils évoque les informations diffusées par les médias qui n'ont pas sa faveur, spécialement ceux qui le dénigrent. En toute honnêteté, je ne puis lui donner tort: beaucoup de médias “anti-Trump” ont tendance à diffuser des fausses nouvelles. Mais il en va de même chez ceux qui le soutiennent, on peut même dire que nombre d'entre eux en diffusent beaucoup plus que ceux qu'il n'apprécie pas. Sans vouloir médire, la diffusion de fausses nouvelles forme le fonds de commerce le plus constant, et le plus rentable, des médias. Ce qui pose problème à Trump, lui-même grand diffuseur de fausses nouvelles, est que tels et tels médias en diffusent qui vont contre lui ou contre son discours. Donc, diffuseurs de fausses nouvelles. Le billet «Propagande médiatique» en traite abondamment, le principal biais chez les médiateurs est de diffuser des informations, et parfois des non informations, non en fonction de leur valeur ou de leur validité mais en fonction de la représentation propre ou corporative de la réalité qu'en a chaque médiateur ou chaque média. Sans considérer les autres segments des médias qui se consacrent à des domaines très limités et de ce fait ne prétendent pas donner une représentation fiable de la réalité, tout au plus, parfois, une représentation à-peu-près fiable de ce segment limité de la réalité – à considérer que ce n'est pas le cas de ce qu'on peut placer sous le terme général de la “critique”, qui revendique explicitement sa subjectivité, son parti-pris –, le postulat des médiateurs, spécialement ceux qui sont dans la corporation des journalistes et assimilés, et qui œuvrent dans des médias généralistes, est de donner une représentation fiable et objective de la réalité, notamment de la réalité sociale. Ce qui n'est pas évident. Dans les faits, une part prépondérante des informations, et des commentaires et analyses de ces informations, concerne des faits sans grande valeur et dans l'ensemble assez prévisibles ou de faible niveau informatif. Dire que les médias tendent préférentiellement à diffuser des fausses nouvelles c'est pointer le fait que, selon mes termes, ils diffusent de la non information. Ce qui se déploie en... Ah zut! Comme souvent quand je veux faire des catégories le nombre que j'envisage en premier tend à s'étendre, au départ je pensais deux, puis je me suis pensé, non, plus que deux. Alors, trois, quatre? Plus? Peu importe, si on va vers le réel le plus réel le nombre est ∞, dans le cadre de cette discussion on peut se limiter au nombre, qui en ce cas est aussi un chiffre, de quatre cas. Il y a la non information pure, celle cyclique, celle fallacieuse, celle fausse. Pour le dire autrement, le fonds le plus massif des “nouvelles” ce sont les faits passés, présents et futurs sans surprise ou hautement prévisibles, ce qui ressort de l'almanach ou de l'éphéméride et ce que dans le milieu des journalistes on nomme les “marronniers”, plus toutes les informations institutionnelles qui pour une part sont d'une haute prévisibilité, pour une autre part sont tellement ressassées que leur caractère informatif tend progressivement à la nullité.

Exemple récent, en ce début de septembre 2019, le “sommet du G7”: on m'en a parlé tous les jours environ deux semaines avant et huit à dix jours après, et bien sûr pendant les deux ou trois jours où il dura. De certaines “réunions au sommet” de ce genre on peut espérer vaguement qu'émergeront quelques informations, pour les “sommets du G7” ça n'arrive jamais, même les “surprises” qui y ont lieu sont peu surprenantes car elles s'inscrivent dans un contexte plus large et lui aussi assez prévisible. Pendant deux semaines on m'a raconté ce qui se ferait et dirait durant ce sommet et durant le “contre-sommet” qui se déroulait à proximité, pendant ce sommet et ce contre-sommet, et bien, on a vérifié que ce que prévu s'est réalisé tel que prévu, la longue semaine qui suivit on disséqua la portée de ce qu'on savait de longue date devoir sortir de ces deux sommets – de fait une portée nulle puisque dans ces sommets et contre-sommets on se garde de prendre quelque décision engageante que ce soit. Fondamentalement, le “G7”, le “groupe des sept”, est un reliquat de la période dite de la Guerre froide, et de la phase de décolonisation qui s'y inscrit. Justement, la décolonisation a quelque peu complexifié le cadre général des relations internationales en faisant émerger un nouvel acteur, le “tiers-monde”, et un nouveau groupe, le “mouvement des non-alignés”, les deux se recouvrant en partie. Clairement, ledit G7 est à la fois une réponse à ce qu'on peut nommer la “crise des matières premières” dont la ”crise pétrolière” est un des aspects seulement. Malgré la mention “économie” entre parenthèses dans le titre de l'article de Wikipédia, le G7 est avant tout une association politique, de même que la crise pétrolière de 1973 est à la base une crise politique où l'économique apparaît un moyen plutôt qu'une fin. C'est que, si leur usage a lieu avant tout dans ces pays du G7, sinon bien sûr l'URSS et ses satellites proches ou stratégiques (notamment Cuba), leur extraction a lieu dans des pays du tiers-monde, sinon de nouveau l'URSS.Les «pays du Golfe» sont un cas moins tranché, ceux de la Péninsule arabique sont, hormis le Yémen, nominalement des pays riches mais la grande masse de leur population, indigène comme immigrée, ne l'est pas; en outre leurs intérêts économiques les lient en premier aux membres du G7 et aux autres pays dits développés, mais leurs intérêts politiques sont plus contrastés, due notamment leur insertion dans le contexte géopolitique local. Pour mémoire, la cause initiale de la “crise pétrolière” de 1973 fut la défaite arabe lors de la guerre du Kippour. Comme le dit l'article sur le “premier choc pétrolier”, son origine est plus lointaine et liée à la situation financière générale suite à la forte et rapide dépréciation du dollar dès 1971 mais dans cette première phase la hausse – somme toute modérée au départ – du prix du pétrole n'est qu'un élément dans le cadre d'une crise plus large, le principal problème au départ étant plutôt, donc, la dépréciation du dollar qui fait, à prix presque égal la valeur du pétrole s'effondre, ce à quoi s'ajoute que les réserves en devises des pays pétroliers étant pour l'essentiel en dollars, la valeur de ces réserves s'étiole grandement. Cela dit, on ne peut guère séparer l'économie et la politique, spécialement la politique internationale.

Ce rapide rappel du contexte initial pour comprendre la fonction réelle de ces “sommets du G7”: au départ ses membres n'ont pas nécessité à mettre en place ce sommets «afin de traiter les questions économiques et financières de façon informelle», comme le dit l'article, ils le font déjà et souvent, dans cette configuration ou dans d'autres avec moins ou plus de membres: sans que ce soit le seul sujet, traiter les questions économiques et financières de façon informelle et, de loin en loin, de manière formelle, est une des principales activités dans le cadre des relations entre États. Comme dit, ces sommets ne résultent jamais sur des décisions significatives ni sur des déclarations de grand intérêt, ce qui est logique puisque précisément ce sont des rencontres informelles, on se réunit pour discuter le bout de gras entre (plus ou moins) copains... Le caractère politique de cette association fut nettement mise en évidence en 1994, moment ) partir duquel «la Russie est régulièrement présente, en marge du G7 [...] jusqu'à ce qu['elle] rejoigne formellement le groupe en 1997, donnant ainsi naissance au G8»: comme précisé dans l'introduction de l'article, «La Russie est ajoutée pour son influence politique, et non pour son poids financier négligeable», et sa suspension en 2014, puis son éviction en 2017, répond aussi à une logique politique. D'ailleurs, de 2015 à 2017 certains États (Allemagne, Japon) et même l'ensemble du G7 peu avant le retrait définitif de la Russie, ont tenté de reconstituer le “G8” mais pour des raisons autres qu'économiques; comme l'a dit le ministre des Affaires étrangères allemand en 2016, «les conflits internationaux ne peuvent être résolus sans la Russie» – où l'on voit que l'économie n'est pas nécessairement le sujet premier pour le G7...

Les fausses nouvelles donc. Les “sommets du G7”, avec leur pendant du “contre-G7”, sont un bon exemple de non information “institutionnelle”: les rares décisions qui y sont annoncées n'ont pas spécialement de liens avec l'économie et ne peuvent être le résultat de ces rencontres informelles de deux ou trois jours, pour cas notamment, «en juin 2005, les ministres de la Justice et de l'Intérieur se sont mis d'accord sur le lancement d'une base de données internationale des pédophiles», qui n'est pas une décision économique et ne peut en aucun cas résulter de discussions rapides lors de ce sommet. Lors du même, on eut certes une décision “économique”, avec «l'engagement de procurer à l'Afrique une aide au développement supplémentaire de 25 milliards de dollars», dont le suivi devait être assuré par l'Africa Progress Panel; malheureusement, «en juin 2008, cet organe constate par voie de rapport que l'engagement pris en 2005 n'a pas été tenu» – factuellement, la décennie 2000 est le moment où presque tous les pays dits développés vont au contraire réduire le niveau de leur aide financière au développement. Cela dit, l'aide au développement est avant tout une action politique mais comme dit, on ne peut guère séparer économie et politique. Toujours est-il, mettre le projecteur sur ces sommets n'a pas de valeur informative évidente, comme il ne s'y passe pas grand chose de significatif les médias n'informent pas mais commentent. Principalement, ils commentent les “petites phrases” et les “petits gestes”. Ils “cherchent des Signes” et, comme je le dis parfois, «qui cherche trouve». Généralement, ces commentateurs y trouvent ce qu'ils y cherchent, sinon qu'un ou deux jours après un nouveau Signe démolit leur hypothèse du moment. Pas grave: à partir de ce nouveau Signe ils cherchent, et ils trouvent. Ils y trouvent ce qu'ils y cherchent. Jusqu'au prochain Signe. Je me moque, je me moque, cependant nous le faisons tous et tout le temps, de “chercher des Signes”. Et d'en trouver, et de leur donner un sens. L'univers n'est pas transparent et disponible, pour guider notre action dans le monde il nous faut sans cesse l'interpréter. Bien sûr l'univers est assez stable et régulier, certes changeant, certes évolutif, mais somme toute assez prévisible dans son ensemble et assez lisible localement. Mais il y a l'au-delà du global, et l'en-deçà du local, et la distance entre le global et le local.

Depuis qu'il y a de la vie sur la Terre elle forme un ensemble indivisible, la biosphère, tout vivant est relié à tous les vivants, directement ou indirectement. Chaque acte de chaque vivant modifie la biosphère. Bien sûr l'action d'un vivant singulier, aussi vaste soit-il, modifie très peu l'ensemble, mais d'une part l'ensemble des actions de tous les vivants la modifie sans cesse, de l'autre, une action limitée et locale peut avoir des conséquences à long terme d'une tout autre ampleur, enfin il est des actes, délibérés ou non, qui modifient en profondeur la structure même de la biosphère. Jusqu'à une époque récente, en gros jusqu'à il y a... Ouais, je ne daterai pas car il est difficile de déterminer ce moment: il y a un peu plus de dix millénaire, ou environ ceux cent millénaires, ou entre un et deux millions d'années, ou un peu avant encore? Disons, en fonction de nos connaissances actuelles (qui à mon avis resteront assez valides les temps à venir, avec quelques ajustements et précisions), il y a entre 12.000 et 400.000 ans, avec une probabilité de début marqué du changement il y a entre 50.000 et 200.000 ans, bref, il y a “un certain temps”, a démarré un processus inédit. Jusqu'à récemment donc, les individus et même les groupes et les sociétés avaient une action directe limitée, une action indirecte de faible ampleur. Ça n'empêchait pas, localement, qu'ils puissent avoir une action très notable, il y a peu j'entendais une émission à propos des castors et de leur rôle non négligeable sur l'évolution de certains paysages. La lecture de l'article sur les barrages de castors vous l'expliquera très bien. On se trouve typiquement ici dans le cas «petite action, grande modification». Et bien sûr il y a aussi la question de l'intentionnalité: les castors ont l'intention de modifier leur environnement, non celle de réguler les écosystèmes à grande échelle, notamment en lissant les effets des crues, en contribuant à préserver des frayères très en aval, en favorisant le maintien des nappes phréatiques, l'enrichissement en apports alluvionnaires des sols. Le, disons, le “niveau de conscience” de chaque individu n'est pas nul, même la moindre bactérie a une conscience d'être et une conscience d'agir, mais d'évidence elle n'a pas la même extension pour tous. À remarquer que l'action collective peut augmenter et le plus souvent augmente le “niveau de conscience” de l'ensemble sans nécessairement augmenter celui de chacun, on ne peut pas supposer que chaque fourmi a une conscience plus élevée de son environnement que tout autre insecte similaire mais la fourmilière agit collectivement avec, disons, plus d'intelligence que n'en montrerait un ensemble équivalent d'individus ne formant pas un collectif coordonné. Pour revenir aux castors, on ne peut dénier leur conscience d'agir sur leur environnement et de le modifier, on ne peut supposer leur conscience de modifier «les processus clés des écosystèmes alluviaux et forestiers de l'hémisphère nord» à grande échelle, très au-delà de leur environnement. On n'en dira pas autant des humains. C'est cela que je visais bien sûr en parlant d'un processus inédit, la conscience de modifier son milieu très au-delà de son environnement local dans l'espace et dans le temps. Les humains peuvent mettre en œuvre des processus à très long terme ou destinés à se réaliser à très grande distance en sachant qu'il en sera ainsi, à des milliers de kilomètres ou dans deux, trois générations ou plus, et depuis quelques temps déjà au-delà ou en-deçà même de la biosphère et dans vingt, trente générations et plus.


Pareil que pour «Le piège des mots», je suis fatigué de ce texte, je l'arrête là sans même le relire. M'est avis qu'il mériterait quelques développements, je laisse le soin à mes possibles lectrices et lecteurs de les faire, s'ils le souhaitent. Peut-être (mais ça m'étonnerait) que j'y reviendrai par après. Censément, «Le piège des mots» et «Les mots qui piègent» se complètent l'un l'autre, mais je ne le certifierai pas. Tout au plus, à l'occasion, je corrigerai les fautes de frappe, de syntaxe ou d'orthographe et les formulations ambigües.

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