Qu'est-ce que le fascisme?

J'ai mon idée là-dessus, que je m'en vais vous exposer.

Dans le billet en cours «Qui raconte l'Histoire?» j'indiquais que j'allais «suspendre un peu cette discussion pour en lancer une sur une question qui m'intrigue: qu'est-ce que le fascisme?». En présentation j'indique que j'ai mon idée là-dessus. Tout ça est inexact, la question ne m'intrigue pas et je n'ai pas vraiment d'idée là-dessus. Historiquement, le fascisme est une idéologie apparue en Italie après la première guerre mondiale, qui fit des émules dans d'autres pays, essentiellement en Europe et dans les Amériques, essentiellement dans la période allant environ de 1925 à 1960, avec un prolongement de quelques lustres puisque certains pouvoirs d'inspiration fasciste se maintinrent quelque temps. Le fascisme est une des variantes d'un mouvement plus large qui partagent certaines caractéristiques mais ne sont pas assimilables les uns aux autres, entre autres ils ont tous employé des moyens de prise du pouvoir repris des mouvements révolutionnaires d'inspiration communiste au service d'une idéologie qu'on peut dire contre-révolutionnaire et anticommuniste, mais aussi anti-démocratique et autoritaire, dictatoriale ou totalitaire. Rien que de banal, c'est tout ce que j'ai à dire du fascisme au sens strict. L'idéologie est morte en Europe dans les années 1970 mais était agonisante dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Non qu'il n'y ait des partis actuels se réclamant de ces idéologies mais ils n'ont aucune chance de rétablir des pouvoirs autoritaires, dictatoriaux ou totalitaires de la même manière qu'à l'époque. La question qui a mon intérêt serait plutôt: quels sont les processus favorisant l'émergence et la prise de pouvoir d'un groupe à idéologie “totalitaire”?

Tout d'abord, une mise au point: aucune analyse valant pour un phénomène de type totalitaire à une époque donnée ne vaudra pour un phénomène de même type à une époque ultérieure. Qui chercherait les signes du totalitarisme de ce temps en s'appuyant sur, entre autres, les analyses de Hannah Arendt, ce qui est devenu courant depuis un ou deux lustres, se trompera; qui chercherait les nouveaux fascismes, nazismes, stalinismes, en considérant les moyens et méthodes de ceux passés, ne les trouvera pas, c'est idiot à dire mais apparemment ça ne frappe pas tellement les bons esprits de ce temps, il faudrait être un imbécile pour utiliser un instrument qui a échoué hier en vue de réussir aujourd'hui ou demain. Marx et Engels, qui n'ont pas écrit que des choses pertinentes, en ont quand même pas mal à leur actif quand il s'agit d'analyser, disons, le “mouvement de l'Histoire”. Entre autres, cette remarque judicieuse dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, au tout début de l'édition de 1869 reprise en 1885:

«Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce».

Quoi que j'en aie dit précédemment, on peut en effet voir sinon toujours du moins souvent une même méthode de prise du pouvoir reprise presque à l'identique une seconde fois, parce que ses tenants ou leurs héritiers ont tendance à supposer que le premier échec n'est pas intrinsèque, qu'il a des causes externes, “les circonstances” ou “les opposants” ou autre cause magique ou secrète; de même, quand un pouvoir défait parvient à se rétablir il tendra à vouloir “restaurer l'ordre ancien”, ce qui ne réussira jamais, voir le cas de ce qu'on nomma la Restauration, le premier des monarques de cette période, Louis XVIII, eut l'intelligence politique de ne pas proprement tenter une restauration, formellement le régime de 1815 change peu par rapport à celui mis en place par Napoléon, les administrations et les armées sont très peu “épurées” et même, un part non négligeable des ministres et conseillers du Premier Empire continuent d'œuvrer sous la Restauration; ce n'est qu'en un second temps, quand le futur Charles X commence à diriger en sous-main le régime puis, à partir de 1824 plus fortement, quand il succède à son frère, que les “ultras” tentent une réelle restauration de l'Ancien Régime, qu'il ne réussirent jamais vraiment à mettre en place; dès 1826 Charles X se voit contraint de “libéraliser” le régime car il a contre lui non seulement l'opposition officielle mais une partie des “ultras”, tant ceux modérés qui ne souhaitent pas qu'on revienne sur certaines mesures libérales que ceux extrémistes qui le trouvent trop mou et louvoyant; début 1829 il décide de revenir à une politique “ultra” qui mécontente presque tout le monde, et un an plus tard il se trouve amené à une course en avant vers un durcissement du régime qui finira par le conduire à l'abdication forcée, et conduira à la fin du régime. Je ne vous en ferai pas la liste mais on voit régulièrement ce type d'échecs même quand le pouvoir “restaurateur” semble disposer de tous les atouts. Cela dit, souvent ces farces sont des farces tragiques où le sang qui coule sur la scène de l'Histoire n'est pas du sang de théâtre...

Le fascisme, le nazisme, le stalinisme, le maoïsme et autres variantes du totalitarisme tel qu'analysé par Arendt et quelques autres dans les deux ou trois décennies qui suivent la deuxième guerre mondiale sont morts et ne subsistent que comme des zombis ou des vampires, des simulacres au service d'une autre cause que celle qu'ils prétendent défendre ou des partis parasitaires qui “se nourrissent du sang de la société” et ne doivent donc pas l'abattre s'ils comptent survivre. Je parle dans divers billets de la prestation désastreuse de Marine Le Pen lors du débat de second tour de la présidentielle en disant que quand on constate que dans une série de situations similaires une et une seule déroge au cas moyen constaté avant et après, on doit se poser une question simple, accident ou acte délibéré? Le ci-devant Front National est un parti qui ne peut survivre que dans l'opposition, dans le contexte de cette élection présidentielle il n'était vraiment pas assuré que l'adversaire de Le Pen soit en tête au second tour (on évoque toujours sa prestation désastreuse lors de ce débat, on ne relève pas que Macron y fut à peine moins lamentable), et elle aurait été fort ennuyée de la chose, à mon avis. Le problème des vampires est le même de tout temps: ils ne survivent pas longtemps quand ils sont exposés à la pleine lumière du jour... Allez, si vous n'apprécier pas ma comparaison je vais vous en proposer une autre, moins marquée: le FN (ou RN si on veut...) est un parti d'escrocs, ils promettent un voyage gratuit vers la Lune ou vers Mars et ne vous demandent qu'une petite somme pour financer le pas de lancement de la fusée spatiale et son entretien, pour le reste tout se fera en très peu de temps “une fois au pouvoir”. Raison pourquoi ils ne doivent pas accéder au pouvoir. Tant que ça en reste à un niveau élémentaire, la commune ou le canton, pas de problème, si ça ne marche pas aussi bien que prévu c'est à cause des “gens d'en haut”, mais si on est “les gens d'en haut” l'explication de la réussite imparfaite ou de l'échec ne fonctionne plus.

Le totalitarisme... Je reprends ici le passage de l'article «Totalitarisme» de Wikipédia qui expose l'analyse de Hannah Arendt:

«Ces régimes n'admettent qu'un parti unique qui contrôle l'État, qui lui-même s'efforce de contrôler la société et plus généralement tous les individus dans tous les aspects de leur vie (domination totale). D'un point de vue totalitaire, cette vision est erronée: il n'y a qu'un parti parce qu'il n'y a qu'un tout, qu'un seul pays, vouloir un autre parti c'est déjà de la trahison ou de la maladie mentale (une forme de trouble dissociatif de l'identité, amenant à se croire plusieurs alors qu'on est un).
Le totalitarisme tel qu'il est ainsi décrit par Hannah Arendt n'est pas tant un “régime” politique qu'une “dynamique” autodestructrice reposant sur une dissolution des structures sociales.
Dans cette optique, les fondements des structures sociales ont été volontairement sabotés ou détruits: les camps pour la jeunesse ont par exemple contribué à saboter l'institution familiale en instillant la peur de la délation à l'intérieur même des foyers, la religion est interdite et remplacée par de nouveaux mythes inventés de toutes pièces ou recomposés à partir de mythes plus anciens, la culture est également une cible privilégiée. Hanns Johst avait ainsi écrit dans une pièce de théâtre : “Quand j'entends le mot culture, j'enlève le cran de sureté de mon Browning” (cette phrase a également été prononcée en public par Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes).
L'identité sociale des individus laisse place au sentiment d'appartenance à une masse informe, et est sans valeur aux yeux du pouvoir ou même à ses propres yeux. La dévotion au chef et à la nation devient la seule raison d'être d'une existence qui déborde au-delà de la forme individuelle pour un résultat allant du fanatisme psychotique à la neurasthénie. La domination totale est réalisée: les “ennemis objectifs” font leur autocritique pendant leurs procès et admettent la sentence. Les agents du NKVD russe arrêtés avaient ainsi un raisonnement du type “si le Parti m'a arrêté et désire de moi une confession, c'est qu'il a de bonnes raisons de le faire”. Arendt remarque en outre qu'aucun agent arrêté n'a jamais tenté de dévoiler un quelconque secret d'État, et est toujours resté fidèle au pouvoir en place, même lorsque sa mort était assurée».

La réalisation concrète de ce totalitarisme est tributaire du contexte. Dans d'autres textes j'expose la relation forte entre l'organisation d'une société et les conditions effectives de diffusion des biens et des idées, de la “communication”. Dès lors que ces conditions se modifient qualitativement les parties de l'analyse qui portent sur la réalisation concrète deviennent obsolètes. Dans cette citation, peu d'éléments valent d'être retenus pour le présent comme pour le futur d'une dérive totalitaire, importent avant tout les éléments qui concernent le schéma et la visée, la fin recherchée; les moyens et méthodes ne sont dictés que par les circonstances, le contexte de réalisation. Par exemple, dans le moment “totalitaire” de l'entre-deux-guerres et encore durant les deux à trois décennies qui suivent la deuxième guerre mondiales les moyens de communication sont disparates et séparés, ce qui oblige un mouvement de type totalitaire à exercer un contrôle direct de tous les moyens de création et de diffusion des biens et des idées à tous les sièges et les nœuds; depuis le milieu des années 1960 ces moyens se sont unifiés et fondus progressivement et sont largement contrôlables à distance, sans le dater précisément on peut dire que cette unification est clairement une réalité concrète depuis le milieu des années 1990; depuis, on sépare encore symboliquement les différents médias mais de fait, à partir d'un même instrument on peut contrôler, créer, diffuser tout bien ou toute idée. Que l'on téléphone, que l'on fasse du cinéma, de la radio, de la musique, de la littérature, que l'on lance une ligne de production de biens, que l'on gère leur circulation ou leur vente, tous ces processus sont pris en charge par un même type d'instrument du début à la fin, ce qu'on peut nommer un outil informatique intégré à un vaste réseau mondial unifié. Dans le contexte actuel, peu importe où est localisé un “centre de pouvoir”, où qu'il soit il est en situation de contrôler et diriger. Il ne sert à rien de chercher des signes effectifs de “totalisation” similaires à ceux en vigueur jusqu'au début des années 1980, ils ne seront pas démonstratifs d'une situation totalitaire. À quoi s'ajoute une autre limite de l'analyse courante dans les décennies d'après la deuxième guerre mondiale, la supposée singularité du mode d'organisation des sociétés totalitaires, toute société est “totalisante”, vise à l'unité du “corps social”. Ce qui singularise proprement le totalitarisme est de n'être «pas tant un “régime” politique qu'une “dynamique” autodestructrice reposant sur une dissolution des structures sociales».

Il m'arrive de dire que les sociétés forment des organismes mais c'est une description symbolique; le totalitarisme peut se décrire comme la volonté de réaliser cette conception symbolique, de transformer réellement la société en organisme, de faire du symbole la réalité effective. Pour ce faire, il faut inventer des procédés qui induisent les membres de la société à se comporter non plus comme des individus mais comme les cellules de l'organisme, les groupes comme ses organes. On appelle ça le conditionnement. Je n'en parlerai pas extensivement ici parce que je le fais suffisamment par ailleurs, le conditionnement est une nécessité sociale, on ne naît pas être social, tout du moins dans les sociétés de mammifères, on le devient, cela à l'issue d'un conditionnement plus ou moins long. Pour les primates notamment ça prend plusieurs années. Mais il faut aussi procéder à un déconditionnement au moins partiel parce que précisément les sociétés de mammifères les plus complexes ainsi que certaines sociétés d'oiseaux ne fonctionnent pas strictement comme des organismes, à l'instar par exemple des sociétés d'insectes. Le processus assez complexe de socialisation de ces espèces peut se décrire comme une alternance de conditionnements et de déconditionnements, en un premier temps on inculque un comportement réflexe, puis en un second temps, disons, on “l'explique”, on amène l'individu à intérioriser le comportement, à “intégrer la société en lui”. L'intérêt de ce processus est de restaurer l'autonomie des individus, les amener à “maintenir le lien social” de manière délibérée en-dehors de tout contexte social immédiat. Bien sûr, tant le niveau de restauration de l'autonomie que le nombre de processus de conditionnements et déconditionnements varient selon les espèces et selon les individus. Sans détailler, pour les humains il faut en passer par au moins quatre phases complètes pour acquérir un type de socialisation proprement humain mais formellement il n'y a pas de limites, chaque phase complète est une sorte d'initiation et cela peut se poursuivre tout au long de sa vie. Et bien sûr, on n'a pas nécessité à accomplir une socialisation achevée pour intégrer la société, les humains sont très tolérants à l'écart aux normes, ce je qualifie de socialisation proprement humaine est un optimum mais non une obligation, pour les qualifier, la première phase est celle de la petite enfance, la seconde celle de l'enfance, la troisième celle de l'adolescence, et à l'issue de la quatrième on est censément un adulte. Or, beaucoup d'individus n'ont pas les capacités physiologiques ou mentales qui leur permettent de devenir pleinement adultes, c'est-à-dire pleinement autonomes. Soit précisé, le statut formel d'adulte, la “citoyenneté entière”, est très accessible aux personnes ayant des limites physiologiques, moins accessible quand il s'agit d'une limite mentale, car ce qu'on requiert d'un individu est la compréhension du processus et non nécessairement sa réalisation: on peut toujours inventer des prothèses ou des soins pour permettre à une personne de passer sur ses limites physiologiques, on ne peut pas en faire autant quand ce sont des limites mentales. À considérer qu'il faut sans cesse œuvrer pour tenter de déterminer si ce qui, dans un certain état des connaissances, apparaît comme une limite mentale, n'est pas une limite d'un autre type, par exemple physiologique ou relationnelle, lesquelles limites sont souvent remédiables ou compensables.

Une société totalitaire est fondamentalement antisociale, du moins en tant que société humaine, car elle œuvre à faire d'une majorité des ses membres des individus incomplets, des enfants ou au plus des adolescents. En même temps elle se trouve devant cette contradiction, un humain incomplet n'a pas une utilité sociale éminente. Outre cette question d'utilité il y a une considération pragmatique éminente pour déconditionner: un conditionnement doit être assez souvent renforcé pour persister. Or, seul un individu de niveau social égal ou supérieur peut procéder à ce renforcement. Puisqu'on vise à l'autonomie des individus à chaque niveau, l'optimum sera atteint si chaque individu procède à son propre renforcement, d'où le déconditionnement; passé la quatrième phase, les individus sont censés pouvoir eux-mêmes procéder aux possibles phases ultérieures car il ne s'agit plus strictement de changer de niveau mais plutôt, de se réorienter ou d'acquérir d'autres capacités de même niveau; pour exemple, l'acquisition première d'un langage humain nécessite la présence d'humains ayant déjà acquis un langage humain et acquis la compréhension de la méthode, mais une fois acquise cette compréhension ont peut acquérir par soi-même un autre langage humain, même s'il sera toujours plus facile de l'acquérir en interaction avec d'autres humains. Une société totalitaire est sur un point une société comme les autres, elle veut une utilité optimale de ses membres, donc une majorité d'adultes, mais contrairement à une société non totalitaire elle veut une minorité d'adultes accomplis, autonomes, d'où la mise en place de structures de contrôle et de renforcement externes. Le cas des enfants largement soustraits au contrôle de leurs parents est une de ces structures, leurs adultes référents sont leurs éducateurs, et si leurs parents ont des propos ou des comportements “déviants” ils courent le risque d'être “dénoncés innocemment”, l'éducateur interrogera l'enfant sur sa vie de famille sans nécessairement paraître inquisitorial, comme ça, pour discuter, ou invitera ses pupilles à faire des rédactions sur le thème de la vie familiale. Bien sûr, passé un certain âge et en tout cas passé une certaine phase, celle de l'adolescence, l'individu est censé devenir autonome et d'une certaine manière il l'est, mais il est aussi conscient de vivre dans une société où on ne sait jamais à qui on a affaire et où en tout cas on ne peut pas faire confiance aux non adultes, donc il maintiendra son comportement conformiste et “délateur”, que ce soit par conviction ou pour sa propre protection: une société totalitaire ne requiert pas de ses membres d'adhérer à l'idéologie sous-jacente mais de s'y conformer.

Toute société est totalisante et requiert un comportement “normal” dans la limite de ses capacités, pour exemple je vis dans une société qui voue un culte au veau d'or, ce qui est selon moi admissible dans certaines limites; je ne partage pas l'idéologie associée à ce culte mais je partage l'idéologie de base et suis assez satisfait de vivre en société, donc j'accomplis les rites a minima, pour ménager à la fois le niveau minimal requis dans cette idéologie et mon autonomie relativement à ce culte. Ça n'est pas tellement différent de ce qu'on fait par exemple dans les rites de politesse: que l'on considère la chose comme gratifiante ou comme astreignante, si l'on souhaite préserver les avantages de la vie en société on s'y conformera. Pour mon compte, j'adhère à cette idéologie-ci mais je connais pas mal de gens qui n'aiment pas trop, ce qui ne les empêche pas de dire bonjour, merci, au revoir quand le faire est absolument requis pour lisser les rapports sociaux. Je connais aussi pas mal de gens qui ont du mal à vraiment comprendre le système, à se régler, et qui, comme on dit, “en font trop” en matière de politesse, ce qui peut être parfois assez agaçant. À quoi s'ajoutent les coutumes locales, dans telle région, tel pays, la politesse requerra de sembler ne pas voir une personne même connue qu'on croise dans un espace public, dans tels autres elle requerra que l'on fasse assaut de politesses avec toute personne que l'on croise, même parfaitement inconnue. Les sociétés totalitaires requièrent un comportement normé, elles attendent de ses membres une totale adéquation entre leur être social et leur être intime, qu'ils “soient” ce qu'ils paraissent, toujours et partout. D'un sens, on peut dire que la tendance totalitaire est l'exacerbation d'un modèle social assez courant, celui des sociétés de caste: chacun à sa place, toujours et pour toujours, sauf rares exceptions. Dans ce type de sociétés, on peut sortir de sa caste ou en être exclu relativement facilement mais on ne peut que difficilement entrer dans une autre caste, sinon bien sûr la “caste des sans caste”. De caste, ou d'ordre, ou de privilège. Même si le système était moins rigide, dans l'Ancien Régime on ne pouvait pas si aisément changer de classe ou d'état ou de corporation.

Le problème des sociétés totalitaires ou de celles excessivement totalisantes est donc le coût du contrôle et son inefficacité grandissante, le temps passant. Difficile de trouver l'équilibre entre la nécessité de disposer d'adultes et celle de ne pas leur accorder de réelle autonomie. Heureusement pour elles, les humains sont très inventifs en matière de perfectionnement des moyens de communication. Pendant une période, une société va améliorer autant que se peut le système existant mais intervient toujours un moment où l'on passe d'une amélioration qu'on dira quantitative, faire mieux ou plus avec le même, à une amélioration qualitative, faire autrement. Ces moments représentent toujours une opportunité pour les porteurs d'un projet totalitaire ou excessivement totalisant, car ce type d'amélioration modifie radicalement les modes de communication sans modifier beaucoup les structures de communication, ce qui instaure une situation anomique, “sans règles”, puisque pour l'essentiel les règles concernent la régulation des communications. Les premiers à maîtriser les nouveaux modes seront aussi ceux qui fixeront les règles nouvelles. La longue crise qui va d'un peu avant la première guerre mondiale à un peu après la deuxième en gros de 1905 à 1955, même si elle a ses racines un peu avant, alentour de 1865, et se poursuivra un peu après, alentour de 1975, a pour origine une bascule qualitative des modes de communication, qui mettra un certain temps à s'établir (le début est le moment de la pose du dernier câble de télécommunication transcontinental, vers 1870, la fin le moment de l'invention de la “téléphonie sans fil”, la radiophonie, vers 1920) mais induira une rapide et intense modification structurelle des sociétés. Toutes ont connu une “tentation totalitaire” durant cet entre-deux-guerres mais celle les plus anciennement “démocratisées” sont parvenues, non sans soubresauts, à franchir le cap sans trop de déstructuration; d'autres n'ont pas eu cette chance.

Sans que ça explique tout, du moins il apparaît assez logique que pour des raisons opposées l'Italie et l'Allemagne aillent vers la totalisation excessive ou le totalitarisme: l'Italie n'avait pas encore accompli son unité politique et sociale et la voie “fasciste” (de longue date en Europe occidentale et centrale les “faisceaux” sont le symbole de l'unité de la société) sembla un moyen d'y aller plus rapidement; à l'inverse, l'Allemagne d'avant 1914 et encore celle de 1918 est une société très unifiée et très régentée, avec une organisation calquée sur l'organisation militaire; la défaite met à bas cette structure et induit des dissensions internes qui s'apparentent à une guerre civile mais la fin du système ne change pas les mentalités d'un coup d'un seul, d'où l'aspiration, très vite après le début de la République de Weimar, d'un retour à une société d'ordre du même type que celui d'avant la défaite. Factuellement, l'Allemagne aurait aussi bien pu aller vers un totalitarisme de type stalinien que fasciste, la brusque montée électorale du parti nazi en 1931 n'était pas inexorable et dès l'année suivante il connut un recul, mais tant les dissensions à gauche que l'union des droites et un soutien financier important lui permettent de progresser de nouveau en 1933; mais ce n'est qu'après son accession au pouvoir qu'il pourra, par des modifications de la loi électorale, obtenir artificiellement une majorité au Reichstag et imposer sa mainmise sur les administrations et l'armée, puis assez vite sur toutes les structures économiques et sociale. Disons, l'Histoire n'était pas écrite d'avance mais il y eut une forte conjonction de groupes assez hétérogènes pour en orienter un peu le cours...

En 2019, où se trouve la tentation totalitaire? Au même endroit qu'en 1919, là où se trouvent les centres de contrôle des communications. Et comme en 1919, elle est contradictoire et n'est pas inéluctable. La communication est comme la langue, comme la démocratie, comme toute institution humaine, la pire et la meilleure des choses. C'est un instrument, en ce cas un instrument favorisant la cohésion des sociétés, elle n'est rien par elle-même et n'est que ce qu'on en fait. Comme dit, seul un individu de niveau social égal ou supérieur à un individu peut assurer son renforcement de conditionnement, et comme dit le plus efficace des renforcements est celui que l'individu exerce sur lui-même. Une opération impossible si elle n'est pas volontaire. Non nécessairement consciente mais nécessairement volontaire.

Pour exemple, la consommation de tabac: au départ on ne sait trop pourquoi on décide de fumer, souvent les premières cigarettes n'ont rien d'agréable, on tousse, on trouve le goût peu ou pas plaisant, on a parfois des malaises, bref, ça ne semble pas la meilleure chose à faire; dans cette phase la conformité aux pratiques du groupe et le désir de faire une chose socialement valorisante sont de puissants moteurs. Dans une possible mais non nécessaire seconde phase on peut trouver un agrément à fumer, il se peut mais là non plus ça n'est pas nécessaire, qu'en tout cas on n'y trouve plus de désagrément; quel que soit le cas, on continue à fumer au moins pour continuer à se conformer ou se valoriser aux yeux de ses pairs, notamment pour un lycéen voire collégien, dans une période où fumer constitue souvent une transgression – c'est notamment le cas en France et dans nombre de pays d'Europe occidentale depuis bien des décennies. Arrive le moment où le geste même, le rituel, constitue le moyen de l'auto-renforcement; il y a certes la question de l'accoutumance physiologique, la nicotine inhalée remplace une molécule normalement produite par l'organisme pour une fonction vitale, l'organisme cessant ou réduisant la production de cette molécule et mettant un certain temps ou un temps certain à en relancer la production en cas de cessation de tabagie: ça ne constitue pas toujours un motif premier de conservation de la pratique, avant tout le geste entraîne le geste. J'en parle en connaissance de cause: le plus souvent je roule une cigarette, l'allume et la fume sans que le processus émerge à ma conscience. On pourrait croire que rouler ses cigarettes, une opération assez complexe et très volontaire, ”élève le niveau de conscience”, or il n'en est rien; pour anecdote, durant l'écriture de ce passage j'ai entamé le processus et ce n'est qu'au moment où j'allais sceller la feuille en humectant sa partie gommée que j'ai pris conscience de l'action en cours, probablement parce que j'étais en train d'en écrire; les phases antérieures, qui pourtant ont nécessité d'interrompre plusieurs fois des actions parallèles en cours, je n'en ai aucun souvenir. Pour parallèle, quand un automobiliste décide de prendre son véhicule pour effectuer un trajet, il est largement inconscient de la série d'actes volontaires nécessaire à réaliser ce projet, c'est inscrit dans son corps à force de répétition des mêmes gestes. Il m'arrive, selon les circonstances, de passer un temps assez long, et en tout cas bien plus long que celui habituel, de ne pas fumer, et en tous les cas ça m'arrive tous les jours pendant près du tiers de ma journée de ne pas le faire, entre le moment où je me couche pour dormir et quelques temps après mon réveil, sans que ça m'incommode.

D'un point de vue objectif, je constate que ma pratique de la tabagie est un conditionnement par auto-renforcement, volontaire mais assez inconscient, et sans autre motif déterminable que de maintenir mon conditionnement. C'est nécessairement volontaire car on ne fume pas comme on respire ou comme on fait fonctionner son cœur, par un conditionnement inscrit dans le corps de manière innée; ce n'est pas nécessairement inconscient mais ça l'est souvent. Le cas de la conduite automobile, ou même celui de la marche à pied ou du déplacement à vélo, constituent aussi des conditionnements complexes requérant un niveau assez élevé de décisions volontaires qui au départ n'ont rien de très évident, on doit “penser” chaque action nécessaire pour mettre en œuvre le processus, mais à force de répétition on le fait “sans y penser”. Bien sûr, il ne s'agit pas proprement de “penser le déplacement”, par contre il s'agit de mobiliser sa conscience pour effectuer les opérations nécessaires à réaliser le processus, alors que dans des conditions ordinaires, après un apprentissage parfois long on effectue des opérations assez ou très complexes sans mobiliser sa conscience. On ne “pense” son déplacement, le processus n'émerge à la conscience, que quand il y a des accidents, que le processus est entravé ou qu'on a une déficience temporaire.

Le processus totalitaire tire le plus possible parti de cette capacité inconsciente d'auto-renforcement. Aucune opération complexe conditionnelle ne peut s'acquérir inconsciemment; par contre le maintien de ce conditionnement inconscient requiert un renforcement régulier. La fameuse sentence «C'est comme le vélo, ça ne s'oublie pas» appliquée à ce type de conditionnements inconscients est inexacte, le vélo, la capacité de déplacement à vélo, ça s'oublie/ Pas strictement la capacité, mais son “innéisation”, si on n'a pas roulé en vélo pendant un temps assez long il faut restaurer le type de comportement qui en fait une action largement inconsciente; généralement on le retrouve assez vite mais non sans transition, en revanche on sera son propre instructeur parce que le corps en conserve quand même la mémoire. Dans le conditionnement social de type totalitaire, et même dans les autres d'ailleurs, il en va de même. Pour exemple encore, j'alterne ma résidence entre une petite village, plutôt un village désormais à force de se dépeupler, 1.400 habitants, et une ville nettement plus grande, environ 80.000 habitants dans la conurbation; chaque fois que je change de résidence il me faut un temps d'adaptation, d'autant plus long que l'alternance est de durée étendue; de fait, ça va toujours plus vite lors de l'alternance village-ville que celle ville-village mais dans tous les cas il me faut “retrouver mes habitudes”, parce qu'on ne peut pas se comporter de la même manière dans un environnement à forte densité de peuplement où presque tous les habitants sont inconnus et un environnement à faible densité où presque tous sont des connaissances. Et les rares fois où je vais à Paris, je me demande comment, à une époque désormais lointaine, j'ai pu y vivre en me conformant au mode de comportement qu'on y considère normal, et de m'y conformer en toute inconscience, “sans y penser”. Certains se demandent comment une société peut passer assez vite d'une organisation non totalitaire à une organisation totalitaire; la réponse est: l'habitude du conditionnement par auto-renforcement.


J'en discute parfois avec des connaissances, voire des inconnus, et j'ai fait un billet sur cette question: même les plus radicaux des opposants à l'actuel gouvernement ou plus largement à l'organisation générale de la société ne considèrent pas problématique de confier leurs enfants à cette société, à ce gouvernement, dans la période de socialisation la plus cruciale, entre trois et six ans. Non que je sois du genre “complotiste” ni d'ailleurs que je suppose que les parents sont nécessairement les meilleurs éducateurs, simplement je fais le constat que par leur conditionnement social même les parents et tous les adultes se révèlent pour beaucoup d'entre eux incapables d'imaginer une autre forme de socialisation “normale” ou quand ils approuvent ce type de questionnement, qu'ils le trouvent pertinent voire justifié, incapables de considérer recevables mes propositions de méthodes alternatives, non en soi mais parce que “c'est trop compliqué”, que supposément “ça ne peut pas se faire”. D'évidence ça peut se faire parce que ça se fait, généralement ce que je propose se fait, ici même dans des écoles dites expérimentales ou dans des écoles privées, dans des pays proches de manière assez générale, bref non seulement ça peut se faire mais donc, ça se fait, et avec profit le plus souvent. Quelles que soient mes propositions elles ont en commun d'être des variations sur le mode le plus ordinaire de socialisation, une alternance entre des moments formels avec des éducateurs estimés spécialement compétents, les moments plus ou moins formels avec l'ensemble des aînés, des individus de niveau social supérieur, des moments plus ou moins formels avec des pairs et des moments intimes avec les aînés référents, généralement mais pas nécessairement les parents, dans cette période de petite enfance.

La question n'est pas tant celle de la séparation des enfants d'avec leurs référents, leurs “tuteurs”, que de la manière de le faire. De longue date les humains savent que la socialisation procède par l'alternance des référents et leur variation, depuis avant même leur spéciation, c'est un comportement commun à tous les grands primates simiformes d'Afrique, la branche des Homininés, et de quelques autres branches phylogénétiquement plus distantes, notamment parmi les Catarhiniens. Non que ça ne se fasse dans d'autres espèces sociales de tout autres embranchements mais de manière moins délibérée souvent, la question de la durée de dépendance aux aînés intervient beaucoup en l'affaire, tous les grands primates ont en partage de naître très immatures, on peut même dire de naître prématurés, spécialement en ce qui concerne l'organe prépondérant dans le processus de socialisation, le cerveau. Les humains ont même cette particularité de continuer à “construire leur cerveau” presque toute leur vie. Probablement ce n'est pas la seule espèce dans ce cas mais chez eux elle est particulièrement élevée et le rapport entre volume du cerveau et du corps est presque unique, il me semble sans le certifier que seuls quelques céphalopodes atteignent ou dépassent ce rapport. Cela a un coût, un coût énorme, parce que le cerveau est très consommateur d'énergie: en moyenne il représente chez les humains adultes environ 2% de la masse corporelle pour plus de 20% de la dépense énergétique avec des crêtes à près de 40%, mais dans les trois premières années la proportion est bien plus importante en masse et en coût. Par après, s'il représente encore une part plus importante de la masse corporelle il a un coût énergétique décroissant mai toujours disproportionné par rapport à sa masse. Il y a un problème avec le cerveau, cet organe ne peut pas significativement réduire sa dépense énergétique pendant un temps long sans risquer de graves dommages. Il a d'autres contraintes, entre autres il supporte une variation de température faible, pour abréger, il a une tolérance au changement de conditions très limitée. Naître très immature a ses avantages et ses inconvénients, la capacité d'apprentissage étendue est un avantage prépondérant, la dépendance extrême au groupe pendant un temps très long un inconvénient majeur, chez les Homininés elle atteint ou dépasse les quatre à cinq ans. Factuellement, les petits Homininés peuvent parfois acquérir une autonomie avant cela mais en cas de séparation de leur groupe spécifique ils n'auront pas l'opportunité d'acquérir le type de socialisation qui lui est propre, qui s'acquiert par imitation et éducation pendant ces longues années de dépendance.

Cette capacité d'apprentissage procédant pour l'essentiel du conditionnement et de l'imitation, d'évidence les contextes importent, leur variété aussi. La France ne représente pas tous les cas, néanmoins elle figure dans la moyenne, avec un peu plus de “totalisation” que certains, un peu ou beaucoup moins que d'autres, mais donc plutôt dans la moyenne. Et la moyenne, actuellement, c'est tendanciellement la “militarisation”, ou le “cléricalisme” comme dirait l'actuel pape de Rome: l'endoctrinement et le conformisme assez poussés. Une vieille tendance cela dit, et un encore plus vieux projet mais qui mit du temps à se réaliser de manière extensive. Le rêve de la société de semblables, “un seul corps et un seul esprit”, est probablement presque aussi ancien que le mode de socialisation propre aux humains. Des semblables, mais des semblables inégaux. Dans la société comme organisme la bonne place est celle du système nerveux, des groupes de contrôle et de régulation des communications symboliques: beaucoup de ressources et peu de travail. Dans une société de peu de membres, quelques unités à quelques centaines, si ça n'a pas toujours lieu les occupants de “la bonne place” ne sont pas nécessairement les mêmes tout le temps; dans des sociétés plus étendues en nombre de membres et en occupation d'espace les positions tendent à se figer. Au cours des temps eurent plusieurs fois lieu pour des sociétés données et pour l'humanité entière des alternances entre “mobilité sociale” et “sociétés d'ordres” où les positions sociales varient faiblement. C'est en ce sens que le totalitarisme n'est que l'aspect paroxystique d'une organisation “normale”, celle allant dans le sens de la société d'ordres, les situations d'anomie étant l'exacerbation des sociétés mobiles. C'est aussi pourquoi l'inflexion totalitaire ou anomique est imprévisible et souvent indiscernable quand elle se produit: jusqu'à quel point le conditionnement reste-t-il normal, à quel point devient-il anormal? À quel moment et de quelle manière la liberté des individus devient-elle le ferment de la dislocation du “corps social”? Avec le temps les sociétés apprennent à mettre en place des règles qui anticipent ces possibles, ces toujours probables dérives, mais quand on “change d'univers”, quand la communication passe un cap qualitatif dans sa structuration, les règles perdent toute pertinence.

Au moment où, alentour de 1965, avec la mise en place rapide des premiers satellites artificiels de télécommunication à partir de 1962, nous avons assez vite “changé d'univers”, ce qui n'était jusque-là qu'une hypothèse en tant que fait social, l'unité de l'ensemble de l'humanité, son intégration dans une seule et vaste société englobant toute la biosphère et un peu au-delà, devint une réalité effective autant que symbolique. Bien sûr, ça ne convint pas aux tenants de l'état des choses contemporain, car lors de ces changements la question qui se pose est toujours la même: quelle option? Le milieu de la décennie 1960 est aussi le point culminant de la Guerre froide, celui de la “catastrophe imminente”, de la possible guerre nucléaire, non que c'eut été réellement le cas, bien que l'on sache aujourd'hui qu'au-delà de la propagande de part et d'autre il y eut effectivement deux ou trois moments assez tangents, mais c'est toujours ainsi quand on change d'univers, les individus et les sociétés perdent leurs repères, “la fin du monde” apparaît imminente. Dans les fait elle a déjà eu lieu puisqu'on a changé d'univers mais il faut un certain temps et même un temps certain avant que l'on parvienne à établir les nouvelles règles adaptées à la nouvelle configuration, et aussi pour qu'on finalise le changement, qu'on installe l'infrastructure adaptée au nouveau mode de communication. Tous les événements ont des explications diverses et des causes multiples, on peut cependant dire que la fin de la Guerre froide (elle ne finit pas proprement à ce moment, en 1989, ce fut un phénomène bien plus long, commencé à la toute fin de la décennie 1970 et à-peu-près achevé au tout début du troisième millénaire) est aussi le moment de finalisation du changement. Les humains lisent souvent les événements en termes de causes et d'effets, en premier les “responsables”, spécialement les responsables politiques, qui ont pour beaucoup d'entre eux une conception téléologique et millénariste, voire parfois eschatologique, du “sens de l'Histoire”: en 1989 et dans les années suivantes, les dirigeants du “Monde Libre”, en tout premier le président des États-Unis de l'époque et son successeur, ont lu ça comme, justement, «la Victoire du Monde Libre», selon la logique un peu courte: dans une lutte, si un des lutteurs est vaincu l'autre est vainqueur, donc auteur et bénéficiaire de la victoire. Dans la réalité effective ça ne se déroule pas ainsi: ce qui fait la cohésion des deux camps n'est pas la convergence de ses membres mais la divergence de tous avec les membres de l'autre camp. La fin de l'URSS et de son bloc est nécessairement la fin de l'autre bloc, qui n'a plus d'ennemi commun pour le fédérer. En outre, et comme on le voit en ce moment et depuis deux ou trois lustres déjà, non seulement la défaite des uns ne signe pas toujours, ne signe pas souvent la victoire des autres, mais la défaite est un leurre, une étape pas toujours très longue, tandis que la victoire ne dure que le temps qu'on la célèbre, autant dire rien ou presque: moins de deux ans après que “le Monde Libre” eut promulgué le Nouvel Ordre Mondial les choses commencèrent à se dégrader et l'on vit plutôt le Nouveau Désordre Mondial, et depuis, et bien, certains des anciens vaincus et certains qui parmi les vainqueurs étaient des seconds couteaux, comme la Chine, l'Inde, le Brésil, ont vu leur position se renforcer au point de rejoindre ou dépasser les anciens champions du Monde Libre en économie, en puissance militaire, en diplomatie...

L'Histoire n'a pas de sens, pas de téléologie, comme tout ce qui ressort du vivant les sociétés ne sont pas des entités isolées qui resteraient inchangées quand tout change, d'autant moins quand elles sont une des sources du changement, les triomphes sont courts parce que ce que l'on change nous change, que l'on soit individu, groupe ou société. Elle n'a pas de sens mais les acteurs lui en donnent un et souhaitent le voir se réaliser. Problème, il y a beaucoup d'acteurs sur la scène de l'Histoire et chacun a son propre récit sur l'Histoire et la direction qu'elle prend, prendra, doit prendre. Carl Schmitt, dont je parle beaucoup (et même, dont je parle trop) dans d'autres billets, avait raison, d'une certaine manière, en proposant que «la distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi». Ce qui suit est bien moins valable mais peu importe, d'autant que je le cite rarement pour dire qu'il a raison. Dans un certain état des choses cette discrimination détermine la structuration des sociétés et des groupes de sociétés; quand le contexte change elle cesse souvent d'être cette “distinction spécifique”: dans le contexte éminemment polémique au sens propre où il fit cette proposition, en 1927, ça semblait fondé; trente ans plus tard et après un deuxième échec encore plus retentissant que le précédent initié par les mêmes fauteurs de guerre et chercheurs d'ennemis, les principaux belligérants des deux conflits mondiaux ont opté pour une autre distinction spécifique, la communauté, trente-cinq ans plus tard pour l'union, et apparemment ce fut nettement plus profitable que l'option discriminatoire et hostile antérieure. Schmitt m'intéresse ici en tant qu'exemple d'une idéologie qui par ses présupposés fondamentaux induit une propension à la totalisation extrême et le cas échéant, au totalitarisme, qui l'amena peu après la republication du texte cité, en 1932, à devenir membre du parti nazi. Schmitt fait partie de cet ensemble hétéroclite de groupes et de personnalités qui, pour des motifs divers, favorisa la prise de pouvoir des nazis et donc, les conséquences de cette mainmise. Il affirma par la suite n'avoir jamais adhéré à l'idéologie nazie, ce qui me semble assez vraisemblable, autant que je le comprenne il espérait encore, au début des années 1930, le retour de l'ordre ancien, celui d'avant 1918, et les nazis ont du lui apparaître un court moment nécessaire, un moyen pour sa propre fin. Carl Schmitt est un sophiste et comme tel a l'art de dire sans dire, entre autres il ne dit jamais avoir eu le moindre regret dans son engagement au service de la propagande nazie ni dans le parti, assez clairement s'il n'avait pas les mêmes fins il n'a pas eu les mêmes réticences quant aux moyens, qui étaient justement ce que l'on condamna après cet épisode désastreux.

Le monde est rempli de Schmitt, de personnes qui estiment que la société serait mieux dirigée si chacun restait à sa place et les Meilleurs “en haut”, et qui ont quelques idées sur la manière de faire régner l'ordre et la discipline. On peut souhaiter que rien ne change et constater que tout change, ou l'inverse – quel que soit le contexte, les partisans du changement estimeront toujours que ça ne change pas assez, ceux de la stabilité que ça change trop, cf. la Restauration, qui mécontenta autant les “ultras” que les “libéraux”, quelle que soit la tendance dominante pendant ces trois lustres. Vers 1965 le monde a changé. En fait, il a changé vers 1945. En fait non, il a changé vers 1920. En fait non il... En fait, le monde, l'univers, Ma Pomme et vous changeons tout le temps. En fait, l'univers, le monde, vous et Ma Pomme sommes remarquablement stables. En fait, tout ça est affaire d'opinion, l'univers est, le monde est, vous êtes, je suis, tout ce qui est est. Des fois ça change, des fois non. En 1995, ou en 1965, ou en 1945, ou à quelque moment que ce soit l'univers est resté ce qu'il était, ce qui changea est notre rapport, nous autres humains, à cet univers.

Dire que vers 1965 nous avons changé d'univers résulte d'un constat simple: à quelque distance physique est le plus lointain humain? À quelle distance informationnelle est-il? En 1492, il est à plusieurs mois, presque un an, en distance physique, le double en distance informationnelle. En 1805 il est à peine moins loin en distance physique, moitié moins loin en distance informationnelle. En 1890 il est à moins de deux mois en distance physique, moins de deux semaines en distance informationnelle. En 1965 (et en 2019) il est à moins de 24h en distance physique, au plus une seconde en distance informationnelle. Entre, il y a des gradations mais du moins, entre 1492 et 2019 le monde physique s'est réduit d'un facteur 300, le monde informationnel d'un facteur, bon, je calcule vite fait... D'un facteur 25.920.000. C'est nominal, effectivement on ne peut pas communiquer (de l'information, s'entend) aussi vite, pour de multiples raisons il y a un délai effectif plus important que celui nominal, censément la vitesse de la lumière, mais du moins on peut communiquer avec le plus lointain humain (du moins, tant que celui-ci ne dépassera pas l'orbite lunaire) en moins de dix secondes. L'univers effectif d'avant et d'après le milieu des années 1960 est le même, l'univers qui nous intéresse le plus, l'univers social et symbolique, s'est considérablement réduit en un siècle, dans le temps même où l'univers perceptif, observable, s'est considérablement étendu: ce n'est qu'en 1917 qu'émergea l'hypothèse que la Voie lactée n'était pas la seule galaxie et en 1920 seulement qu'on en eut la confirmation observationnelle; les progrès à la fois conceptuels et observationnels au cours du siècle firent que le nombre et l'éloignement des galaxies fut grandement réévalué, conséquemment les dimensions de l'univers, donc son âge, due la théorie de l'expansion qui implique une durée depuis son début; les premières estimations furent d'environ deux milliards d'années puis, toujours grâce aux progrès théoriques et d'instrumentation, à aujourd'hui environ quatorze milliards d'années. Les deux processus vont de paire.

Communiquer c'est à double sens, c'est émettre et recevoir. Je parlais précédemment des cas de distance extrême, jusqu'au moment où on se mit à user de liaisons électriques et à poser des câbles intercontinentaux, communiquer entre continents était nécessairement parcourir de grandes distances par voie de terre ou de mer, ça implique qu'on ne recevra une réponse à une émission (message écrit ou oral) qu'après un voyage aller-retour du messager, donc deux fois le temps de parcours jusqu'aux destinataires; pour des distances moindres, à l'échelle d'un pays, d'un empire ou d'un continent, on a développé depuis assez longtemps (au moins six à sept millénaires) des moyens pour accélérer le processus, notamment des services de poste rapide avec relais, qui permettent aux messager de parcourir de grandes distances au galop en changeant régulièrement de monture, les transports de personnes ou de bien étant généralement beaucoup moins rapides, de ce fait, pour les (assez rares) personnes pouvant entretenir ces services ou payer le transport la communication informationnelle pouvait être du tiers ou du quart d'une communication ordinaire; par après on inventa d'autres méthodes, comme le sémaphore ou le télégraphe Chappe, le message étant pour le télégraphe relayé d'un poste d'observation à un autre, distant de dix à quinze kilomètres: pour communiquer de Dunkerque à Cannes (si du moins le trajet était rectiligne), environ 80 relais auraient suffi; si chaque relais transmet le message en 5mn il mettra environ 400mn, moins de sept heures, contre plus de deux jours dans le meilleur cas par voie de poste. Bien sûr, la durée de transmission dépend de la longueur du message, pour une utilisation optimale émetteur et récepteur ont avantage à convenir d'un code quand les échanges sont des confirmations, ça abrège le message donc ça accélère sa transmission. Une limite de ce système est qu'on ne peut en user que de jour et par temps clair. Le télégraphe électrique est un progrès considérable, la distance entre deux relais n'a pas de limite autre que la continuité territoriale et sauf rupture du câble on peut transmettre par tout temps et à toute heure. Factuellement les distances entre relais sont moindres mais la transmission possible à tout moment et bien plus rapide que par le maniement de grands bras articulés comme dans le système Chappe. En outre, et comme déjà dit, le câble intercontinental met virtuellement tout point des terres émergées à quelques secondes, effectivement non parce qu'il faudrait que chaque point soit relié directement à tous les autres mais du moins on peut informer toutes les zones côtières d'un fait d'importance universelle en très peu de temps puis, par voie terrestre, tous les relais en quelques heures. Bien sûr, le cap décisif est l'invention de la TSF, d'abord télégraphie puis téléphonie sans fil, le transport des signaux morse puis de la voix par les ondes hertziennes, qui met alors virtuellement tout point occupé par des humains, y compris les navires et les îlots, à portée de tout autre point de manière quasi immédiate. Le virtuel devint réel avec les satellites artificiels.

Dans le même temps, il y eut des améliorations notables dans les transports physiques, d'abord par voie maritime ou navale avec les bateaux à vapeur puis la propulsion par moteur diesel; par voie terrestre les machines à vapeur n'eurent pas des performances énormes jusqu'à la création des chemins de fer, par contre les moteurs à explosion eurent assez vite une grande efficacité, permettant une vélocité trois ou quatre fois plus importante que par chevaux, avec l'avantage d'un véhicule infatigable tant qu'il dispose de carburant, puis au XX° siècle l'avion réduisit bien plus les distances par une encore plus grande vélocité, un saut qualitatif supplémentaire venant avec les turboréacteurs qui permirent une vitesse supérieure à celle du son.

L'incidence de ces progrès sur la compréhension de l'univers et de son extension vient du fait que pour observer et évaluer l'éloignement d'un objet très lointain on doit faire des observations distantes; pour y parvenir les points d'observation doivent être coordonnés. Par la suite on inventa des outils qui observent autrement et pour la coordination, les horloges atomiques sont très efficaces car fiables. En ces domaines il y a une progression en alternance des hypothèses et des observations: quand Einstein propose sa théorie de la relativité générale il résout mathématiquement et conceptuellement un problème que soulève la physique de son temps mais ce n'est qu'après qu'il y aura une confirmation empirique par observation d'un phénomène que sa théorie postule; par la suite, ce sont d'autres avancées théoriques basées sur les hypothèses einsteiniennes ou de la mécanique quantique qui induisent des chercheurs à concevoir des instruments à même de les confirmer ou infirmer, etc.

Les humains n'aiment pas ce genre de changements, quand leur univers devient autre que ce qu'ils en croient. Ils aiment tellement peu ça que beaucoup en ont une conception en retard de trois ou quatre changements ou plus. Et ne parlons pas des sociétés: depuis que je suis né j'ai changé au moins trois fois de société sans changer de pays, et beaucoup de mes concitoyens ont la conviction de vivre dans la même société que Clovis voire Vercingétorix. Ce peu de goût pour le changement explique beaucoup le succès des idéologies fortement totalisantes ou totalitaires. Quelle est leur promesse? Demain sera comme hier en mieux et aujourd'hui sera aboli. Séduisant pour qui regrette hier, craint demain et déteste aujourd'hui. Dans la réalité réelle, sauf justement quand on a droit à des dirigeants qui ont ce genre d'idéologie, hier est pire qu'aujourd'hui et demain sera aboli. Ce qui dégrade le monde est ce désir que demain soit ce qu'on en imagine, parce que le plus souvent on ne peut que l'imaginer à partir de ce qu'on connaît, mais “en mieux”, or, cela est connu, «le mieux est l'ennemi du bien». Pas toujours, les proverbes ne valent pas en toute circonstance, si on est “dans le pire”, aller “vers le mieux” a des chances de mener au “bien”, mais si on est dans le bien ou au moins si on n'est pas dans le pire, croire aller vers le mieux est souvent une illusion. À quoi s'ajoute que quand on passe du bien vers le mieux on aura souvent le sentiment de se trouver dans le pire puisque le mieux implique un changement qualitatif...

La question du passé, du présent et de l'avenir est complexe. Quoi qu'il puisse être, quand l'avenir advient il ne correspond jamais à ce qu'on anticipe. Certes, si j'imagine l'avenir à court ou très court terme, le plus souvent il ne divergera que peu, si par exemple je prévois, ce jeudi 13 juin 2019 à 4h50 que dans dix minutes j'écouterai la suite du cours d'Anne Cheng entendu hier sur France Culture et que je poursuivrai la rédaction de ce billet, sauf accident important (panne de courant, grève surprise à France Culture, malaise ou accident corporel, chute de météorite, orage avec un éclair qui provoque une surtension sur ma ligne et endommage mon boîtier ADSL – ça m'est déjà arrivé) ou de moindre incidence mais modifiant le contexte suffisamment, peu de risques que ce segment de l'avenir, jeudi 13 juin 2019 à partir de 5h00 et dans les instants qui suivent, ne se réalise pas. D'ailleurs, il vient tout juste de se réaliser – je n'ai pas mis dix minutes à rédiger ce passage, j'ai fait une pause de quelques minutes, mais bon, je ne compte pas ici faire un rapport précis de tout mon contexte, une version simplifiée de ma réalité immédiate suffit en tant qu'exemple. Plus le moment envisagé sera distant et le segment de réalité concerné étendu, moins mes prévisions et prédictions auront des chances de correspondre à l'avenir, il faut que le segment de réalité soit beaucoup plus large, énormément plus large, même, ou/et le moment très lointain, pour que mes anticipations (enfin, non proprement les miennes mais celles de personnes qui ont le savoir nécessaire pour établir ce genre de prévisions) soient assez fiables dans leurs grandes lignes. Par exemple, je puis (et là c'est bien une de mes anticipations, elle ne requiert pas de calculs savants) vous prédire que le 13 juin 2020 à 5h14 la position relative de la Terre au Soleil sera la même que celle du moment où j'écris cette prédiction. Remarquez, rien de certain là-dedans, mais si un événement arrivé entretemps et autre que celui purement législatif évoqué ci-après invalide cette prévision, je puis faire une autre prévision: en ce cas il n'y aura personne sur cette Terre pour venir me titiller sur mes prédictions qui ne se réalisent pas... Une dernière remarque sur cette prédiction ou prévision: elle peut être infirmée si les instances décisionnaires de l'Union européenne valident la requête des Européens consultés sur le sujet et décident d'abroger la décision antérieure sur l'alternance heure d'hiver/heure d'été, et si la France décide que l'heure constante sera l'actuelle heure d'hiver, mon pronostic sera invalidé puisque ce 13 juin 2020 il y aura un décalage d'une heure à l'horloge quand la Terre sera à cette même position relative. L'avenir est un faisceau infini de possibles...

Pourquoi, hors cas de forte ou extrême tendance totalisante dans une société, hier est-il pire qu'aujourd'hui? Parce que demain ne peut pas être comme hier puisque ce qui n'est plus ne pourra plus jamais être. De ce fait, vouloir que demain soit comme hier c'est vouloir le pire, vouloir ce qui ne peut être. Si je considère mon propre demain au sens strict (en fait, mon aujourd'hui en ce sens que j'ai commencé cette partie de la discussion en cours le 12 juin, au moment ou “demain” représentait la journée tout juste entamée) il ressemblera assez à aujourd'hui et hier, avec certes des péripéties autres mais assez peu de différences dans les grandes lignes. Je ne veux pas que demain soit comme hier, j'anticipe simplement qu'il a de bonne chances de lui ressembler assez. Si je considère le surlendemain effectif désormais, celui qui correspond au 15 juin 2019, contrairement à mon anticipation pour demain qui, de ce que je puis en savoir, ressemblera beaucoup à mon actuel hier et mon actuel aujourd'hui, devrait être assez semblable sinon les péripéties, si donc je considère ce samedi 15 juin, j'anticipe une journée assez différente parce que j'envisage une translation vers mon chef-lieu de sous-préfecture, événement qui est, de mon point de vue, d'une variété plus importante qu'une simple péripétie, mais il se peut que non, il se peut que mon projet ne se réalise pas. Plus le point visé est distant et plus il concerne des projets non habituels, plus il sera indéterminable. De ce fait, tout projet concernant une société aussi vaste que la France, ou l'Allemagne, ou l'Union européenne pour une durée d'un lustre et plus n'a aucune chance de se réaliser et beaucoup de chances d'être invalidé en grande part. Pour exemple, je ne sais pas quel était le projet réel de Nicolas Sarkozy quand il postula à la fonction de président de la République mais je sais qu'une série d'événements d'ampleur nationale, internationale et mondiale, totalement imprévus par lui et très contraignants ont fait que quel que fut ce projet, très vite il perdit toutes chances d'advenir. On ne peut pas imaginer un avenir de cette ampleur à partir de son présent et son passé.


Même si ça se rapporte à quelque chose de similaire mon sujet ici n'est pas proprement le fascisme mais, comme dit, ce qu'on peut nommer totalitarisme. Et plutôt le processus que le fait, puisque l'on ne peut imaginer le présent ou l'avenir à partir du passé comme série d'événements. Je moque parfois les personnes qui “cherchent des signes”, celles justement qui cherchent dans le présent des signes qui ressemblent au passé pour “lire l'avenir”, mais des signes on en peut percevoir, pour autant qu'on ne les cherche pas. Tiens, une citation de mon pool d'auteurs préféré, ceux de la Bible:

« Comme quelques-uns parlaient des belles pierres et des offrandes qui faisaient l’ornement du temple, Jésus dit: Les jours viendront où, de ce que vous voyez, il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée.
Ils lui demandèrent: Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et à quel signe connaîtra-t-on que ces choses vont arriver? Jésus répondit: Prenez garde que vous ne soyez séduits. Car plusieurs viendront en mon nom, disant: C’est moi, et le temps approche. Ne les suivez pas. Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement. Mais ce ne sera pas encore la fin.
Alors il leur dit: Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel.
Mais, avant tout cela, on mettra la main sur vous, et l’on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous mènera devant des rois et devant des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous arrivera pour que vous serviez de témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préméditer votre défense; car je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire. Vous serez livrés même par vos parents, par vos frères, par vos proches et par vos amis, et ils feront mourir plusieurs d’entre vous. Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom. Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête; par votre persévérance vous sauverez vos âmes»
(Luc, 21, 5-19, traduction Segond 1910).

La dernière prédiction de ce passage ne vaut que pour qui accepte la notion d'âme et la situe sous les cheveux, pour le reste l'orateur ne fait qu'énoncer des truismes. Ce qui a son utilité, car les vérités d'évidence ont ce défaut même de leur évidence. Ce n'est pas le sujet de ce billet mais plutôt des deux autres en cours, «La farce du changement climatique» et «Qui raconte l'Histoire?», il y a comme pour beaucoup de textes qui ont un but d'enseignement, plusieurs niveaux de lecture et plusieurs interprétations possibles – je veux dire, d'interprétations prévues par l'orateur, pour les autres elles sont tout aussi prévisibles mais l'orateur n'en est pas maître, un numérologue acharné fera la somme de chaque mot, chaque phrase, chaque verset, chaque division du texte correspondant à ses manies en ce domaine et de cela tirera une interprétation imprévisible pour l'orateur, spécialement ici où il a probablement livré son enseignement en araméen, donc le calcul sur le texte français de cette traduction-ci ne rendra pas compte d'un “sens caché” originel. Le contexte de ce passage s'insère dans un récit dont le héros, qui est l'orateur de cet enseignement, se verra mettre la main dessus, sera persécuté, livré à la synagogue, jeté en prison, mené devant des rois et des gouverneurs, et finira mal, mais à la fin il n'aura perdu aucun cheveu de sa tête et par sa persévérance son âme sera sauvée – et en son cas, son corps aussi. Il y a cette lecture immédiate possible de l'anecdote, vous qui m'écoutez, mes disciples, serez à votre tour des christs, des “oints du seigneur”, et aurez un destin aussi ignoble et glorieux que le Fils de Dieu en portant sa parole. Une des leçons pratiques qu'on en peut tirer est d'ordre rhétorique, quand vous parlerez en mon nom, n'hésitez pas à vous servir des faits d'actualité considérés couramment comme des “signes” en les associant à votre message en tant que preuve que “les temps sont venus“. Une version farcesque de cette leçon est donnée par Jean Cocteau dans Les Mariés de la Tour Eiffel: «Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur». Et une autre leçon encore, que je retiens ici, est possible, celle du constat: quand “les temps sont venus”, les temps du changement, tout semble aller mal en ce monde, de ce fait les gens qui portent un message difficilement acceptable seront assez mal reçus parce qu'ils vont contre le sentiment général en disant que cela n'est qu'apparence, que rien n'est pire ou meilleur que dans l'ordinaire des temps, et que ces temps sont plus annonciateurs du bien que du mal, du meilleur que du pire.

Considérons ce milieu d'année 2019: y a-t-il plus de troubles en ce monde ce jour qu'il n'y en avait, je ne sais, en 2007 ou en 1994? Pas vraiment. On peut même dire qu'il y en a beaucoup moins qu'en d'autres périodes, notamment entre le début des années 1950 et la fin des années 1970, qui fut une période plutôt instable et plutôt agitée, une longue “période d'ajustement”. En ce moment et depuis, en gros, le début du millénaire, “les temps changent” de nouveau; comme dit, ça se passe plutôt avant, dans la décennie 1960 pour le changement effectif, dans la décennie 1990 pour celui symbolique; les temps ont déjà changé mais les tenants de “l'ancien temps”, je veux dire, à la fois cette majorité qui n'apprécie pas de changer d'univers et cette minorité qui tirait profit de l'état des choses antérieur et compte préserver ses intérêts. D'un sens, on ne peut pas dire que “les puissants” sont vraiment partisans de “l"ancien temps”, simplement ils constatent que cet état des chose leur était favorable et ont des doutes sur le nouvel état des choses, anticipent qu'il risque fort de leur être moins favorable. On peut même dire qu'assez paradoxalement “les puissants” sont des agents autant que des acteurs du changement, des acteurs par nécessité parce que si on veut vivre ou survivre on doit le faire en tenant compte de l'état des choses, agents parce qu'ils ont nécessité à user des outils convénients à l'état des choses pour tenter de préserver leurs positions, donc par leur action même ils les favorisent. La prédiction de l'orateur est de l'ordre de l'évidence: quand les temps seront venus, ça semblera aller vers la catastrophe et les agents sincères et désintéressés du changement, qui diront que si on l'accepte tout ira vers le bien, auront des problèmes; que dans ces temps, tout “fera signe”, fera signe que les temps ont changé.

Je discutais ce lundi 10 juin 2019 avec une personne fort intéressante. À un moment, un de mes propos a eu un aspect déterminé en ce moment dans la classe “complotisme”, ce qui a provoqué chez lui un refus immédiat, un blocage, et lui a fait dire quelque chose comme, «moi, le complotisme je n'y crois pas»; ce n'est pas verbatim mais le sens y est. Je me présente parfois comme un bon rhéteur et lors de la même interaction je lui ai dit un peu plus tard (le sujet était, «tous les “croyants” qui ont dans leur bloc de “textes sacrés” la Torah, donc les chrétiens et les musulmans, sont des juifs»), quand il me dit que dans le contexte local il valait mieux ne pas dire des trucs de ce genre parce que les gens du coin sont assez antisémites, que je ne craignais pas de le faire parce que je suis un assez bon rhéteur. Voyant son raidissement et son blocage sur ce point, j'ai fait mon rhéteur en reprenant son propos et en ajoutant que j'étais “comme lui” sur cette question. Peu importe que ce soit exact ou non, ce qui compte est de mettre ses auditeurs de son côté, donc de parler de la manière qui leur convient et dans des termes qu'ils sont en état de recevoir, et bien sûr de mentionner des trucs du genre «on se ressemble», «on pense pareil», bref, des formules qui expriment une convergence de vue. Cela dit, en la circonstance c'était assez exact, je veux dire: précédemment dans la même interaction nous avions évoqué des cas similaires à celui qui provoqua le blocage, donc des cas de l'ordre du “complotisme”, et comme ces cas étaient pour lui de l'ordre de l'évidence effective, il en avait une lecture autre que «de la classe du “complotisme”».

Cette anecdote pour expliquer comment savoir “interpréter les signes” en faveur de son propre discours, de sa propagande. Tout “fait signe”, éminemment quand les temps changent, la question est donc de déterminer, dans un contexte donné, ce qui “fait signe” pour ses interlocuteurs ou auditeurs. Si on veut convaincre, pas de miracle, il faut s'harmoniser aux présupposés, interprétations et discours de ses interlocuteurs. La question n'est pas de savoir si on veut convaincre, on le veut quand on dialogue, sinon on monologue sans tenir compte de l'interlocution – ce qui n'est pas si rare. La question est double, pourquoi et de quoi veut-on convaincre? Si quelqu'un veut me convaincre que la Lune est en fromage de Gruyère, aucune chance qu'il y parvienne. Ce qui ne sera pas le cas pour tout le monde. Certains prétendent (de mémoire, environ 10% des personnes interrogées là-dessus en France, beaucoup plus en Grande-Bretagne, encore plus aux États-Unis) que selon eux la Terre est plate. Bon. En ont-ils tous la conviction sincère? Pas sûr. On peut prétendre penser une certaine chose sans la penser réellement, sans penser que c'est de l'ordre du fait observable. Si on me posait la question, selon sa formulation et selon le contexte ou mon humeur du moment je peux dire que oui, selon moi la Terre est plate. Pas strictement plate, plutôt légèrement bombée. Un dos de tortue, comme forme. Pour la partie inférieure, pas d'idée, peut-être la même forme, peut-être plate, peut-être me laissè-je abuser par mes sens et la Terre serait plutôt sphérique ou ovoïde, ou forme-t-elle une pointe, plus ou moins la forme d'une toupie. Disons, pour le dessus, la partie ou je vis, elle me semble plutôt plate, au-delà je n'ai pas d'opinion. Factuellement, je la sais plutôt sphérique, mais selon la question je puis dire que oui, en effet, elle me semble assez proche de la platitude, considérant la perception que j'ai de mon environnement.

Si vous avez déjà répondu à des enquêtes d'opinion à base de questionnaires à choix fermé, qu'il soit multiple ou simple, vous aurez probablement été dans le même cas que moi, avec certaines questions pour lesquelles aucun choix possible ne vous convient. Parfois on a l'opportunité du choix élusif, «autre», «aucun de ces choix», «sans opinion», «ne se prononce pas», parfois non; quand on ne peut pas éluder, on fait un choix qui ne correspond pas à ce qu'on pense de la question, si du moins on en pense quelque chose; puis, on peut donner une réponse qui correspond à ce qu'on pense mais non à ce que pense ou croit le questionneur quant à ce qu'on pense. Dans le cas de l'enquête qui comporte une question sur la possible platitude de la Terre, telle que formulée, «Il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école», j'aurais probablement fait partie des 9% de personnes qui ont répondu «d'accord», que ce soit «tout à fait» ou «plutôt», et versé dans la catégorie qui “croient ou pensent que la Terre est plate”. Ce qui n'est pas le cas. Déjà, je sais une chose, la Terre n'est pas ronde, perceptivement et observationnellement elle est globalement sphérique, un peu aplatie et légèrement déformée, “patatoïde tendance sphéroïde”, ensuite je sais que nos sens sont trompeurs, on perçoit l'univers de manière imparfaite, savoir à quel point imparfaite est peu décidable, enfin la plus récente théorie générale de l'univers, celle de la relativité einsteinnienne, pour peu qu'on la prenne au sérieux, induit à considérer que la forme de l'univers est indécidable mais du moins, autre que celle perceptible: autre à quel point? M'est avis que notre perception de la Terre correspond de très près à, disons, sa forme réelle, mais il me semble possible qu'elle soit “genre plat” ou “genre linéaire” ou autre, pas d'opinion précise là-dessus; peu vraisemblable qu'elle soit sinon plate, du moins très aplatie, mais possible. Autant j'ai un avis assuré sur la possibilité que la Lune soit en fromage de Gruyère ou non, autant je me réserve sur une affirmation quant à la rotondité (selon l'acception “sphéricité”) de la Terre: je suis tout-à-fait d'accord pour considérer que sa forme perceptive est hautement vraisemblable, sans pouvoir le certifier. Si la question avait été plus tranchée, du genre, «La Terre est plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école», j'aurais été tout-à-fait pas d'accord. Malgré ma réserve sur le mot employé, elle est sphérique, non pas ronde. Serait-elle ronde qu'elle pourrait être plate, une boîte de camembert vue sous un de ses aspects est ronde, sous un autre rectangulaire, dans l'ensemble proche de la platitude, sous tous ses aspects la Terre est ronde, donc sphérique.

Là-dessus, on peut douter de l'honnêteté intellectuelle des concepteurs de l'enquête, qui ont sensiblement un rapport équivalent à la notion de complotisme que d'autre (et souvent les mêmes) à la notion de populisme: toute personne qui agrée à une proposition que je rejette quant à de possibles déformations de faits ou tentatives concertées de dissimulation de faits ou de menaces contre des institutions ou des personnes est «complotiste». Voici la liste des propositions, nommées dans l'enquête des “opinions”, de la section «L’adhésion à différentes théories complotistes»:

  1. Le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins
  2. La CIA est impliquée dans l’assassinat du président John F Kennedy à Dallas
  3. Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde
  4. Les groupes terroristes djihadistes comme Al-Qaïda ou Daech sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux
  5. La révolution française de 1789 et la révolution russe de 1917 n’auraient jamais eu lieu sans l’action décisive de sociétés secrètes tirant les ficelles dans l’ombre
  6. Il existe un projet secret appelé le “Nouvel Ordre Mondial” et consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire
    Certaines traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandus pour des raisons tenues secrètes
  7. Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10000 ans
  8. Les États-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde
  9. Les Américains ne sont jamais allés sur la lune et la NASA a fabriqué des fausses preuves et de fausses images de l’atterrissage de la mission Apollo sur la lune
  10. Il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école

Mises à part les formulations, qui sont parfois trop tranchées, parfois trop évanescentes, j'aurais tendance à être plutôt ou tout-à-fait d'accord avec les propositions 1, 4, 5, 6 et 10, sans opinion sur les propositions 2, 3 et 8; finalement, les deux seules pour lesquelles j'aurais été plutôt ou tout-à-fait pas d'accord avec opinion sont les propositions 7 et 9. Les propositions 1, 4 et 6 ne ressortent pas proprement du “complotisme” parce qu'elles dérivent de faits avérés:

  • le ministère de la santé, ou du moins plusieurs administrations qui lui sont attachées, “sont de mèche” avec l'industrie pharmaceutique et il leur est arrivé plusieurs fois de dissimuler des fautes graves, dont certaines volontaires, de certains industriels du domaine, dont une fois au moins pour un vaccin; ça ne dit rien sur la validité en soi de la vaccination mais beaucoup sur les compromissions entre industriels et pouvoirs publics;
  • Les groupes “jihadistes” qui constituèrent par après le mouvement Al-Qaïda furent effectivement armés, formés et financés par les services secrets des États-Unis et de quelques autres États, cela sans dissimulation (non pas sans dissimulation des actions effectives, qui devaient nécessairement se faire discrètement, mais sans dissimulation du fait), dans le cadre de la lutte contre le “bloc de l'Est” durant la guerre froide, notamment lors de la guerre soviétique en Afghanistan suite à son invasion – à cette occasion, il y eut aussi une aide apportée aux écoles de formation des futurs talibans installées au Pakistan –; sans que ce fut (sinon de la part de certains États du Golfe persique) directement, l'action de certains États en Afghanistan dès 2001 et en Irak à partir de 2003 contribua à créer la situation qui permit à “l'État islamique” de se créer et de prospérer;
  • Le «projet de “Nouvel Ordre Mondial” consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire» n'est pas un projet secret, et si on ne peut pas proprement parler de dictature, du moins il fut, et pour partie est encore, un projet visant à imposer un «ordre mondial» favorable à une oligarchie, on peut même le dater: il se met en place au lendemain de la dislocation du bloc soviétique.

Les propositions 2, 3 et 8 sont indécidables:

  • Il se peut, et des indices existent, que certains services spéciaux étasuniens, en ce cas plutôt en charge de la sécurité intérieure, notamment le FBI, aient été compromis dans l'assassinat de JFK; pas proprement ces services mais certaines de leurs officines; c'est que, dans cette période allant de la fin de la deuxième guerre mondiale à la fin de la décennie 1970, et peut-être encore un peu au-delà, ces services spéciaux avaient des pratiques plutôt complotistes, que leurs propres archives et les témoignages de certains de leurs agents révélèrent par après; il semble peu vraisemblable que le FBI en tant que tel, et moins encore la CIA, aient suscité cet assassinat, mais de là à assurer qu'aucun de leurs agents n(aient quelque chose à y voir, je ne m'avancerais pas autant – dans la période la plus chaude de la Guerre froide, il se fit bien des choses curieuses...
  • Il me semble assez peu vraisemblable mais non impossible que le virus du SIDA soit un “accident de laboratoire”, là aussi parce que durant cette période on fit dans bien des laboratoires de par le monde des expériences “NBC” (nucléaire, biologique, chimique), toujours dans le cadre de la Guerre froide, et parfois hors de ces laboratoires, certaines expériences, plutôt effrayants, qui résultèrent parfois en utilisation sur le terrain; pour le SIDA c'est donc peu vraisemblable mais on ne peut l'exclure entièrement;
  • Je ne sais pas si «Les États-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde», m'est avis que non, ce qui ne signifie pas qu'ils n'ont pas mis en place un projet pour tenter de développer une telle arme, disons, il est très vraisemblable que cet État, et d'autres, ont développé un projet de mise au point d'une telle arme, mais tout aussi vraisemblable qu'ils y ont échoué, sinon ça se saurait – je veux dire: si vraiment un État mettait au point une telle arme ça ne resterait pas secret, tant que le «Projet Manhattan» ne déboucha pas sur un résultat concret et militairement utile il demeura secret, dès qu'il donna ces résultats il devint public, parce qu'on ne peut pas secrètement bombarder une ville, ça irait contre la logique même de la guerre...

La proposition 5, «La révolution française de 1789 et la révolution russe de 1917 n’auraient jamais eu lieu sans l’action décisive de sociétés secrètes tirant les ficelles dans l’ombre», est plus délicate à déterminer. Disons, des “sociétés” plus ou moins cohérentes “tiraient les ficelles” sans être proprement secrètes ni proprement dans l'ombre, en toute hypothèse quelque chose comme la Révolution française et la Révolution d'octobre aurait eu lieu avec ou sans elles, parce qu'elles ont, factuellement, eu lieu sans elles, en revanche elles ont pu, à la faveur de ces événements, prendre l'ascendant à des moments décisifs pour en orienter l'évolution. On peut donc dire qu'avec ou sans ces sociétés pas tellement secrètes si du moins discrètes, ce qui est toujours le cas pour des associations qui ont le projet d'aller contre les institutions, ces révolutions auraient eu lieu, de ce point de vue elle n'eurent rien de décisif quant au fait qu'elles aient eu lieu, mais quelque chose de décisif quant à ce qu'elles devinrent.

Ne pas trop tenir compte de mes remarques sur les propositions 2 et 3, je n'y adhère guère, c'est plutôt pour illustrer le fait qu'on ne peut certifier faux ou vrai ce sur quoi on n'a pas d'informations décisives, poser comme nos enquêteurs que ces deux affirmations sont assurément des «théories complotistes» au sens de «hypothèses postulant qu'un événement est un complot ou le résultat d'un complot» me semble douteux; il ne me semble pas vraisemblable que ce soient des complots ou des résultats de complots mais je ne le certifierai pas. Sans supposer d'intention maligne, cette enquête commandée par la Fondation Jean-Jaurès et par Conspiracy Watch participe d'un mouvement plus large de disqualification des suppositions ou affirmations de complots, qui mélange allègrement ce qu'on peut qualifier de «complotisme actif» et de «complotisme passif», les mises en lumières ou mises en causes de pratiques qui ont des aspects complotistes et des positions politiques abusivement rapprochées des “complotismes” actifs et passifs. Il m'arrive de l'écrire, les seules véritables “théories du complot” qui existent sont ces pseudo-théories qui tentent de mettre dans un même ensemble les diverses pratiques citées, de faire un «théorie du complotisme», car les tenants d'hypothèses qualifiées de complotistes comme les dénonciateurs de complots se passent de théorie, soit ils croient, soit ils savent ou croient savoir, mais ne théorisent pas leur croyance ou leur savoir.

Reprenons la liste, qualifiée tout uniment de «thèses conspirationnistes les plus répandues» par un des ses commanditaires, le créateur de Conspiracy Watch, un certain Rudy Reichstadt:

  1. Compromission du ministère de la santé avec l’industrie pharmaceutique pour cacher la réalité sur les vaccins
  2. CIA impliquée dans l’assassinat du président John F Kennedy à Dallas
  3. Virus du sida créé en laboratoire et testé sur la population africaine
  4. Groupes djihadistes comme Al-Qaïda ou Daech manipulés par les services secrets occidentaux
  5. Révolutions française de 1789 et russe de 1917 suscitées par des sociétés secrètes tirant les ficelles dans l’ombre
  6. Projet secret de “Nouvel Ordre Mondial”
  7. Traînées blanches créées par le passage des avions composées de produits chimiques répandus pour des raisons tenues secrètes
  8. L’homme et la Terre créés par Dieu il y a moins de 10000 ans
  9. États-Unis développant une puissante arme secrète capable de provoquer des cataclysmes n’importe où dans le monde
  10. Fabrication de fausses preuves et de fausses images d’alunissages de la mission Apollo
  11. Possibilité que la Terre soit plate

 Les seules proprement qualifiables de «thèses complotistes» sont les propositions 3, 5, 7 et 10, avec un doute sur la 10, car elles ne reposent sur aucun fait avéré et ne tiennent que si on accepte toutes les suppositions impossibles à démontrer qui en font des hypothèses ou des affirmations. Sauf la 7 qui est démontrable comme fausse elles ne sont pas strictement invraisemblables mais elles sont indémontrables et d'une très faible vraisemblance. Toutes les autres propositions sont des hypothèses sans thèse, ou s'appuyant sur une thèse démontrable, des faits ou des opinions. Le reste se discute, en revanche les propositions 4 et 6 sont de l'ordre du fait, il y a bien eu un certain nombre d'actions ou de décisions qui aidèrent ou favorisèrent la mise en place de Al-Qaida et de DAESH, et il y eut bien, et cela publiquement, un projet de “Nouvel Ordre Mondial” au tout début des années 1990, avec les États-Unis comme tête de file et les principaux acteurs de la Guerre froide côté “Monde Libre” comme bénéficiaires. En outre, ce ne sont pas des complots, sauf à dire que toute la séquence “Guerre froide et fin de l'Histoire” (pour mémoire, la dislocation de l'URSS fut vue, et pas seulement par Francis Fukuyama, comme une “fin de l'Histoire” à l'époque – ce qui ne se confirma pas par la suite...) fut un vaste complot – remarquez, cela se dit... Les propositions 1 et 2 ont un rôle dans des, que dire? Des complots? On dira ça provisoirement. Elles ont donc un rôle dans des sortes de complots mais s'appuient sur des faits avérés pour se donner de la crédibilité, de fait il y a des liens malsains entre certaines instances des pouvoirs publics et certains industriels, dont ceux de la pharmacie et des services du ministère de la santé, de fait il y eut beaucoup de pratiques de type complotiste de la part des services secrets étasuniens durant la Guerre froide, ce qui donne de la vraisemblance à ces propositions. Quant à celles 8 et 11, ce sont des croyances qui se passent de théorie et si elles s'inscrivent parfois dans des théories ou idéologies plus larges qui voient des complots partout, ce ne sont pas des thèses complotistes en soi. La proposition 9 est vraisemblable en tant que possible projet d'arme de ce genre et en outre, repose sur une réalité effective, invraisemblable comme fait, et en tous les cas ne constitue pas une thèse complotiste en soi.

Les “complotistes” actifs et passifs... Et bien, certaines hypothèses ou affirmations fausses ou fallacieuses ont des auteurs et relais, et certains les reçoivent comme des faits avérés et les relaient à leur tour. Les premiers ne sont pas des théoriciens mais des praticiens du complot, les seconds des personnes qui manquent de discernement et tendent à recevoir pour vrai tout ce qui renforce leurs convictions, comme faux ce qui va contre, qu'elles le fassent par conviction ou par intérêt. Le paradoxe des théoriciens du “complotisme” vient qu'il ne peuvent dire d'un complot quand c'est un complot puisque dans leur logique de discours le dire c'est faire du complotisme. Qu'est un complot? Je reprends ici la définition du TLF, le Trésor de la lange française:

«Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l'intention de nuire à l'autorité d'un personnage public ou d'une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté».

J'aurais quant à moi une définition un peu différente mais peu importe ici car les théoriciens du “complotisme” retiennent cette définition commune, le seul terme qui m'ennuie est “secret”, sauf à dire que l'on ne connaît pas le dessein des comploteurs: un complot en action ne peut pas être secret puisqu'il agit contre une personne, un groupe, une institution, et en tout cas un complot qui agit avant tout par la propagande ne peut pas l'être. Prenons le cas qui me semble le plus simple car le moins contestable, la proposition 1. Dans un épisode de La Méthode scientifique sur France Culture, sans le jurer ça doit être celle-ci, «Vaccins: pourquoi sont-ils si méfiants?», possible que je me trompe, ce pourrait être un des épisodes de La Fabrique de l'Histoire, bref, dans une émission de France Culture les invités retracèrent la longue histoire de la lutte contre la vaccination, laquelle commença avant même qu'on mit au point des méthodes efficaces de vaccination. Au départ, et comme pour tout ce qui se rapporte à la vie et au monde quand cela concerne les humains ou les dogmes fondamentaux (idéologiques, philosophiques ou religieux), il ne s'agit pas d'une contestation fondée en raison ou d'une querelle scientifique mais précisément d'une opposition dogmatique, à l'instar par exemple des oppositions diverses autour de tout ce qui concerne reproduction et gestation (au passage, je suis moi-même plutôt défavorable à l'avortement et à tout ce qui est assistance médicale à la procréation mais pour des motifs politiques, je ne suis pas contre en soi, j'estime seulement que ce ne sont pas les meilleures manières de résoudre socialement ces questions). Et très vite après les débuts des premières vaccinations efficaces et de leur diffusion il y eut mise en place d'un complot, d'une action pas très secrète mais très concertée entre divers groupes aux intérêts divergents pour diffuser une propagande anti-vaccins, des actions directes, du lobbying, et à un niveau international. Ce genre de machins, je ne les nomme pas des complots mais la coalition des cons et des salauds, ce dont je discutais précédemment pour la tentation totalitaire ou extrêmement totalisante face aux changements radicaux. Les salauds sont ceux qui veulent préserver leur position sociale éminente, les cons ceux qui veulent que rien ne change; les premiers s'organisent pour lutter contre les changements qui leurs semblent en leur défaveur et pour trouver de forts appuis dans la société ils axeront leur propagande en direction des seconds, en agitant précisément la peur des changements. C'est un des modes mise en œuvre de complots et l'un des plus courants, de mon avis le plus courant car le plus facile à réaliser. Toujours est-il, les dernières vagues de propagande contre les vaccins, au cours des trois ou quatre derniers lustres, sont la continuation d'un très ancien combat, près de trois siècles désormais, au départ contre une forme sauvage de lutte contre la maladie, l'inoculation; la première méthode de soin préventif qui donna son nom à la vaccination était une inoculation mais cette fois, au lieu de le faire avec des suppurations varioliques on utilisa celles de la vaccine, une maladie proche mais qui touchait les vaches et qui quand elle se transmettait aux humains était nettement moins virulente que la variole.

Dès l'époque de l'inoculation eut lieu cette coalition des salauds et des cons. Les salauds se recrutaient principalement parmi le clergé et les médecins et apothicaires parce que ça leur prenait de la clientèle, le clergé y perdait des âmes vu que la vaccination préservait mieux de la variole que les prières et le versement du denier du culte, les médecins et apothicaires y perdaient des corps vu que la vaccination soignait ou prévenait mieux et pour moins cher que le latin de cuisine et les remèdes d'apothicaire... Les cons, et bien, c'était les cons, que dire de plus? Les personnes qui préfèrent croire que savoir. Dans une de mes plaisanteries sur le sujet de la rhétorique et de la coalition des salauds et des cons, deux personnes (un couple du genre clown blanc-auguste) discutent des bateleurs de foire qui peuvent dire dans la même phrase tout et le contraire de tout, l'auguste demande au clown blanc, Toi, comment tu sais ce qui est du vrai ou du faux? L'autre, Ah mais moi j'ai appris à faire la différence! l'auguste conclut, Toi tu es un salaud ou un con, parce qu'il faut être un salaud pour prétendre qu'on sait faire la différence ou un con pour le croire. Heureusement pour les salauds qu'il y a des cons! Une manière plaisante de parler de la propagande et de la rhétorique qui va avec. Cet exemple va me permettre de définir ce que je nomme complots, et ce que je n'ai jusque-là pas nommé, qu'on pourra dire complotisme puisque le mot existe et que les complotistes en usent. Le complotisme est précisément l'arme “théorique”, en réalité l'arme rhétorique et sophistique, des partisans des complots mais non nécessairement des comploteurs.

Un complot, nous dit le TLF, est donc un «dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l'intention de nuire à l'autorité d'un personnage public ou d'une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté». Dans une acception plus large, c'est un «projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.». Dans les deux cas, la question du secret n'est pas évidente, on ne peut pas dire que le complot des opposants à la vaccination fut proprement secret, sinon sous l'aspect de leur dessein réel, rarement explicité. Leur dessein commun explicite est donc de faire que la vaccination ne se répande pas mais leurs motifs varient. Je citais les personnes qui ont des motifs, disons, rationnels sinon raisonnables: qu'on partage leurs motivations ou non il apparaît rationnel que des groupes tirant parti d'un certain état des choses luttent contre des processus qui pourraient mettre en cause leur position. Mais il y a aussi beaucoup de mercenaires dans ces mouvements qualifiables de complots. Sans dire proprement que cela ressort du complot, on a par exemple le cas des publicitaires ou des avocats: certains d'entre eux – pour les publicitaires, beaucoup d'entre eux – peuvent mettre leurs talents de persuasion au service, non de ce qu'ils considèrent devoir être défendu mais de ce qui renforcera leur propre position sociale, tant pour le prestige que par la captation de ressources, bref, au service du plus offrant. J'en parlais à propos des situations totalitaires effectives, notamment dans l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie et le bloc soviétique, on peut participer parfois à un niveau élevé au renforcement du système sans adhérer à son idéologie ni à son projet, pour sa propre préservation ou pour acquérir des positions gratifiantes. Cela est tout autant le cas dans d'autres sociétés, on a pu notamment le voir de manière éminente durant la période de la Guerre froide où dans tous les principaux États les plus impliqués figurèrent des personnes à des positions très élevées qui furent des agents au service d'autres États, souvent par conviction, parfois par corruption: en tant que membres éminents de leur propre société ils agissaient en conformité à son projet et à son idéologie, tout en œuvrant secrètement en sa défaveur ou en faveur d'un autre État, souvent mais non nécessairement en faveur d'un adversaire – pour un cas récent, l'espionnage à grande échelle pratiqué par les États-Unis et quelques autres pays à l'encontre de pays “amis”, on a pu apprendre que même entre alliés il peut y avoir des pratiques de ce genre. Cela dit, il est vraisemblable, je dirai même, à-peu-près certain que les espionnés ont aussi quelques agents dans les administrations étasuniennes ou britanniques...

Il y a aussi la question de l'intention. Fondamentalement, un comploteur n'a pas l'intention de nuire, il agit “pour le bien”. La période de la Guerre froide en est un exemple paradigmatique: chaque bloc considérait ou prétendait considérer avoir le projet social le plus profitable à tous, et chaque bloc avait des pratiques complotistes au deux sens, fomentait des complots effectifs et disqualifiait les pratiques de l'autre bloc en tant qu'il serait un vaste complot contre le projet adverse et bien sûr contre son propre peuple. Du point de vue de chaque bloc, il était “le Monde Libre” et “le Camp du Bien”, son adversaire “le Monde Opprimé” et “le Camp du Mal”. Dans un schéma de lutte du Bien contre le Mal, tout ce qui renforce son propre camp renforce le Camp du Bien, tout ce qui affaiblit l'autre camp affaiblit le Camp du Mal; dans ce schéma, comploter n'est donc pas proprement avoir l'intention de nuire, si nuisance il y a c'est un effet secondaire ou une étape nécessaire pour augmenter la quantité de Bien dans le Monde. La fameuse sentence qui postule que d'un mal peut naître un plus grand bien. Pour la lutte contre la vaccination c'est moins binaire. Enfin, moins binaire, faut voir... Ma présentation dernière de la période de la Guerre froide oublie au passage les mercenaires, opportunistes, fatalistes, réfractaires et opposants: qu'ils le veuillent ou non, qu'ils y croient ou non, les citoyens et résidents d'une société doivent consentir à son idéologie et son projet, à sa structure et son organisation; ils peuvent y promouvoir une autre idéologie, un autre projet, mais le faire dans le cadre du projet en cours. Ça n'empêche pas d'œuvrer au renversement de la structure mais dans l'ordinaire des temps on doit agir “comme si”, agir en conformité avec le modèle social en cours. Je pense à une personne que j'ai connue il y a longtemps et perdue de vue depuis, Alexis Corbière, actuellement député pour le mouvement La France insoumise et un de ses membres éminents. Quand je l'ai rencontré il militait pour un parti “trotskyste”, le PCI, le Parti communiste internationaliste, et avait donc le projet de faire la révolution pour mettre à bas la structure politique française; autant que je puisse le comprendre, il a toujours le même projet mais depuis plus de trente ans se sont passés, ce qui implique qu'il a du tout ce temps se conformer a minima au projet social actuel de la France, et sa fonction actuelle de député montre qu'il a opté au moins en un premier temps pour une voie “réformiste” et pour “entriste”, changer le système de l'intérieur et dans le cadre de ses institutions politiques. Cela dit il n'est pas en rupture avec son idéologie initiale, dans l'idéologie trotskyste l'entrisme, le fait d'entrer dans un parti pour en orienter le projet, est une option, et en ce cas il est préférable de pénétrer un parti réformiste plutôt que révolutionnaire. Si vous souhaitez savoir pourquoi, lisez Trotski, j'en ai une vague idée mais n'ai jamais vraiment essayé de comprendre les méandres des idéologies, même celles que j'ai un peu côtoyées.

Donc, l'opposition aux vaccins comme moins binaire. De fait, dans une confrontation comme celle qui eut lieu durant la Guerre froide, même si les motifs des acteurs sont plus complexes les idéologies de base sont claires et assez simples; de même, un groupe d'opposition qui s'appuie lui-même sur un projet social précis et global est dans une confrontation assez binaire. La vaccination est un objet social complexe ne concernant pas tout le projet social en cours et on trouvera chez ses partisans et ses opposants des positions idéologiques divergentes voire opposées, des intérêts parfois contradictoires, des méthodes plus ou moins compatibles. Je le mentionnais, je suis plutôt en défaveur de l'avortement et de l'assistance médicale à la procréation mais pour des raisons politiques, philosophique, éthiques, morales, qui n'ont rien en commun avec celles d'une large majorité des groupes ou individus s'y opposant; du fait, s'il m'arrive de manifester quand la question de l'avortement est en jeu ce sera avec les défenseurs de sa liberté, et si la question de la procréation médicalisée est en débat, on ne me verra pas me ranger aux côtés de ceux qui s'y opposent.

Ce que dit dans le précédent alinéa m'amène à préciser pourquoi je me considère un analyste pertinent sur ce sujet: je ne m'exclus pas de ce que décrit. Je suis un humain socialisé donc je me comporte comme tous les humains socialisés, je pèse mes choix et mes décisions en fonction des circonstances. Mes options, disons, idéologiques n'ont pas toutes le même poids, et pour celles qui me semblent peser lourd, les circonstances peuvent m'amener à les écarter si m'en prévaloir me semble mettre en risque mes intérêts primordiaux. Vivre c'est faire sans fin des calculs d'opportunité à court, moyen et long termes. J'en parle plus ailleurs, la socialisation se fait en plusieurs étapes, depuis celle de base, savoir agir selon les normes élémentaires du groupe, jusqu'à celle optimale où l'individu devient virtuellement une société, “contient toute la société”. Or, les membres d'une société ne parviennent pas tous à cet optimum, soit qu'ils n'en aient pas les capacités, soit qu'ils aient eu des éducateurs d'une compétence limitée, soit que le contexte ne favorise pas cet optimum, soit que leurs éducateurs limitent sciemment leur socialisation. Vivre est une liberté. Vivre est une contrainte. Vivre va contre le mouvement général de l'univers qui tend à l'entropie; c'est une liberté puisque l'on a cette autonomie, cette possibilité d'aller contre ce mouvement général, une contrainte car conserver cette autonomie est une œuvre incessante, une lutte sans fin sinon celle dernière du retour au mouvement général, de la mort. Vivre en société augmente le “niveau de vie” de ses membres, donc augmente conjointement leurs niveaux d'autonomie et de contrainte. Pour exemple, un humain très déficient, très en-deçà des normes de l'espèce, a une espérance de vie nominale très basse, c'est son insertion dans la société qui augmente considérablement cette espérance de vie, ce qui induit conjointement une extrême dépendance à son environnement humain. Dans ce cas c'est très notable mais ça vaut pour tout humain, la société nous offre l'opportunité d'une espérance de vie moyenne assez ou très au-dessus de celle que nous aurions dans un autre contexte sous condition de respecter les règles et de rendre à la société une part de ce surplus de durée d'autonomie sous une autre forme. Il y a une réciprocité obligée entre la société et ses membres, ce qui lui permet de nous offrir ce surplus d'autonomie est notre consentement à respecter les contraintes qui vont avec, moins nous y consentons, moins elle nous garantira une autonomie supérieure. C'est en ce sens qu'on peut assimiler une société à un organisme: tant qu'une cellule “respecte les règles”, elle contribue au maintien de l'organisme, augmente son espérance de vie propre et plus encore celle de l'organisme; si elle rompt avec les règles ou si l'organisme ne lui assure plus sa subsistance, les deux verront leur espérance de vie réduite.

Bien sûr, il n'y a pas égalité dans la réciprocité: l'organisme peut se permettre de sacrifier des cellules “méritantes” pour sa propre préservation, et n'aura pas de bienveillance envers celles “déméritantes” s'il elles agissent mal; de l'autre bord il récompense indifféremment les bonnes et les mauvaises, assure indifféremment leur subsistance. L'organisme, la société, la biosphère ou Dieu c'est tout un, ils aiment tous leurs enfants et n'en préfèrent aucun, punissent ceux qu'ils surprennent à ne pas respecter leur loi mais s'il le faut frappent indifféremment les fidèles et les infidèles. Dans un organisme, une société, un écosystème ou la biosphère tout est affaire de régulation et de réciprocité. Comme le disait un écologue sur ma radio, la notion d'équilibre n'a pas de sens pour ce qui concerne la vie, on parlera plus justement de variation autour d'un état moyen, un système vivant, depuis le moindre virus jusqu'à la biosphère, est toujours en déséquilibre avec des limites de tolérance vers l'excès d'agitation ou de stabilité, les deux menant à l'entropie. Pour la biosphère, cela dit, la limite est très large, c'est un système extrêmement résiliant et il l'a plusieurs fois démontré depuis qu'il y a de la vie sur la Terre. Au niveau des systèmes de moindre importance, écosystèmes et en-deçà, le système global peut apparaître plutôt instable et imprévisible, cela dit, mais Dieu se rit des opinions de ses enfants ou s'en indiffère. En ce moment comme souvent auparavant les humains tendent à croire que par leur action ils mettent en péril la vie même, alors qu'une analyse moins sentimentale indique qu'au pire ils peuvent perturber les équilibres de leurs écosystèmes au point qu'ils risquent de provoquer leur propre disparition sans que ça perturbe grandement et durablement la biosphère. S'il exista parmi les dinosauriens des êtres capables d'anticiper sur l'avenir de leur espèce, il y a environ 65 millions d'années ils auront probablement supposé que sous peu ce serait la Fin du Monde alors que ce ne fut que la fin de leur monde. C'est ainsi, les humains ne cessent de lire les Signes qui disent que la Fin du Monde aura lieu la semaine prochaine depuis aussi loin qu'ils savent lire des signes, et deux semaines plus tard ils sont amenés à fixer une autre date...

Tiens, c'est comme ce classique de la Fin des Temps, la fameuse “chute de l'Empire romain”. Censément, il aurait disparu l'an 476 de l'ère commune. Ce qui ne semble pas si évident, même si on précise «chute de l'Empire romain d'occident». Ce qui constitue un empire est sa métropole, il peut perdre des parties parfois importantes de son territoire, tant que sa métropole tient, il tient. Bien sûr, s'il se trouve réduit à sa seule métropole, il peut toujours se dire un empire mais ça devient douteux, surtout si ses anciens territoires ont entretemps intégré un autre empire avec une autre métropole. La chute de Rome est assez antérieure à 476, dès 286 le centre du pouvoir se déplace à Milan, et la chute de la partie occidentale en tant que métropole a lieu formellement en 330, quand Constantin I° l'établit dans la partie orientale, avec la ville nouvelle de Constantinople comme capitale, la partie occidentale devenant un centre secondaire. Là-dessus, et comme le montre cette carte animée, entre 476 et 1025 des parties parfois importantes de l'ancien empire d'occident furent de nouveau sous l'autorité de Byzance, qui par moment rétablit une nouvelle capitale auxiliaire (la dernière à Syracuse de 663 à 669). En outre, la structure de pouvoir de l'Empire d'occident ne disparut jamais totalement et fut largement repris en main par les nouveaux maîtres du secteur, qui de toute manière avaient déjà pris le relais dès la fin du IV° siècle puisque les derniers “empereurs romains“ furent alternativement des anciens colonisés du sud, de l'est, du nord et de l'ouest de l'empire, jusqu'au partage entre les “Germains” à l'ouest et les “Daces” à l'est. Formellement, il y a une interruption plus nette pendant environ un siècle mais dès la fin du VIII° siècle Charlemagne poursuit l'œuvre de son père, Pépin le bref, d'unification des peuples germaniques en conjonction (mais parfois en opposition) avec la papauté, et en 800 rétablit formellement l'Empire romain; son empire se défait assez vite mais est très rapidement relayé par le Saint-Empire romain germanique qui, comme son nom l'indique, se place dans la continuité de l'Empire romain. Soit précisé, le progressif schisme entre les Églises d'orient et d'occident a au moins autant des causes politiques que dogmatiques, si tant est qu'à l'époque on puisse les séparer. Schisme progressif car après bien des disputes et des frictions parfois assez violentes, d'un point de vue dogmatique la séparation est consommée au milieu du IX° siècle mais ne devient institutionnelle qu'au milieu du XI° siècle, et officielle seulement un siècle et demi plus tard; les ruptures de 1054 et de 1204 sont liées à la tentative de mainmise des croisés sur l'Empire d'orient, suite à l'incident de 1054 qui fut l'occasion pour les Églises d'Orient de ne définitivement plus reconnaître la primauté de Rome parmi les Églises. En tous les cas, le déplacement de la métropole à Constantinople en 330 était le signe tangible de ce qui était évident depuis environ un siècle – à l'instar de Sertorius dans la pièce de Racine, Constantin aurait pu déclarer «Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis»...

Qu'est un complot? Un «projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes». De ce point de vue, «la chute de l'Empire romain» est le résultat d'une sorte de complot, plus ou moins secrètement concocté. C'est que, “réécrire l'Histoire” ne peut pas vraiment se faire dans le secret. J"en parle dans... Euh! Je vérifie... Voilà, j'en parle dans le billet en cours «Qui raconte l'Histoire?» – je ne me rappelais plus si c'était dans celui-ci ou dans «La farce du changement climatique», me semblait bien que c'était dans «Qui raconte...» sans en être certain –, d'une part il est difficile d'effacer ou de modifier significativement la chronique des temps, le cas des damnatio memoriae, dont presque toutes les personnes visées ne sont pas sortie des mémoires, comme celui de la pseudo-“loi salique” du XIV° siècle, dont tout le monde savait dès le départ que c'était une forgerie, illustrent le fait qu'on ne peut pas vraiment changer l'Histoire “secrètement”. Cela vaut pour pas mal d'autres cas d'ampleur sociale large, vous savez, la fameuse sentence, on peut tromper une personne tout le temps, on peut tromper tout le monde une fois, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. Cependant, et comme expliqué pour la “loi salique”, certaines réécritures de l'Histoire peuvent parfois devenir consensuelles même quand les personnes qui les utilisent savent qu'elles n'ont aucune valeur de fait, que ce ne sont que des réalités de discours. La supposée “chute de l'Empire romain” est une forgerie faite au service d'une institution, le Saint-Empire Romain Germanique, série II, épisode III. Pour des raisons similaires à la supposée “loi salique” elle acquit une valeur de fait historique consensuel parce que ça convenait à tous les pouvoirs et surtout, parce qu'elle s'inscrivait dans une bien plus large réécriture, commencée au XV° siècle mais plus nettement au XVI° siècle, et finalisée dans la deuxième moitié du XIX° siècle.

Jusqu'au premier “Saint-Empire”, qui échoua en 1250, le récit des temps passés suppose une continuité entre l'Empire romain première manière qui avait Rome pour capitale et ce Saint-Empire, certes avec des moments de troubles et de vacance du pouvoir mais sans réelle rupture; ce n'est qu'après 1452 et l'élection du premier Habsbourg comme empereur que se fit sentir le besoin de supposer une rupture avec des restaurations temporaires dans une période globalement dominée par des troubles. Et ce n'est que tardivement, entre la fin du XVIII° siècle et le milieu du XIX°, que le découpage “officiel”, Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, Temps Modernes, enfin Modernité, donc les temps présents, ce XIX° siècle, période romantique pour l'essentiel, s'établit. Pas pour très longtemps cela dit, du moins du côté des historiens, dès le début du XX° siècle ce découpage fut remis en question mais sans trop y toucher non plus, on eut par après des curieuses désignations, “premier Moyen-Âge” et “deuxième Moyen-Âge”, avec ultérieurement un “troisième Moyen-Âge” qui recula les premier et deuxième et mordit un peu sur la Renaissance, ou selon les écoles un autre découpage en “première Renaissance” qui fit d'autant reculer le Moyen-Âge et “deuxième Renaissance” qui engloba une part plus ou moins importante des Temps Modernes, etc. Ce que je décris là ne ressort pas proprement de complots, même si dans tout cela il y eut pour partie des tentations de cet ordre, c'est un processus courant qui eut lieu tout au long de l'histoire humaine, la nécessité de relire les faits passés pour légitimer la situation actuelle quand elle rompt avec la précédente séquence historique, politique, sociale et culturelle. Cela devient problématique quand il y a un écart trop important entre l'explication du monde et sa réalité, ou pour reprendre mes propres termes, entre la réalité symbolique et celle effective. Compte non tenu de la part non négligeable d'humains qui en tiennent pour une réalité symbolique encore plus ancienne, et qui s'ils y adhèrent sincèrement ne sont le plus souvent pas un problème sinon pour eux-mêmes, beaucoup de personnes appréhendent la réalité sociale au filtre d'une réalité symbolique valable au mieux il y a deux siècles, souvent celle valable il y a cinq siècles. Ils n'y croient pas nécessairement mais ils y adhèrent, pour la raison dite: le refus du changement d'univers, de la perte des repères.

Je vis dans un univers provisoirement einsteinien et quantique. Incessamment, l'apparente incompatibilité entre ces deux théorie sera résolue – quand j'écris “incessamment” je ne peux pas donner de moment, peut-être il y a vingt ans, peut-être dans vingt ans, peut-être demain ou hier. Nous avons tendance à lire le passé de manière téléologique et unanimiste, par exemple, au siècle passé il y eut une “révolution scientifique” et presque d'un seul coup la relativité générale einsteinienne et la mécanique quantique devinrent la norme en physique. Pas du tout. Ce n'est qu'après la deuxième guerre mondiale qu'elles devinrent dominantes, et seulement au cours des années 1960 qu'elles devinrent la norme. Les scientifiques sont des humains comme les autres, dans leur majorité ils n'aiment pas devoir changer d'univers, ça remet en cause tout leur savoir et met en cause leur position sociale, qui dépend en large part de la validité de leur savoir. Un cas intéressant entre mille est celui dit de la dérive des continents: comme le dit l'article de Wikipédia, «l'hypothèse de la dérive des continents a été suggérée dès 1596. Elle a ensuite été développée et popularisée, mais mal défendue, par Alfred Wegener en 1912». Si j'avais rédigé cette introduction, je n'aurais pas écrit qu'elle fut mal défendue par Wegener mais plutôt qu'elle fut bien descendue par ses détracteurs. Certes, comme le précise l'article, «les mécanismes que Wegener invoquait comme moteurs de la dérive ne tenaient pas la route», mais surtout, comme écrit juste avant, «Les travaux de Wegener ont eu assez peu de succès auprès de la communauté géologique et géophysique, [...] en partie parce que pour chaque argument séparé on pouvait prétendre à la coïncidence ou trouver d'autres explications». En grande partie. Lisant la suite de l'article vous verrez que bien avant les vérifications empiriques qui eurent lieu à la fin des années 1950 et au début des années 1960 – pour des raisons autres que scientifique d'ailleurs, elles furent permises parce que les militaires des deux “blocs” lancèrent de vastes campagnes océanographiques pour disposer de cartes sous-marines précises, cela du fait d'une désormais possible et dangereuse guerre sous-marine avec missiles nucléaires – des chercheurs firent des études beaucoup plus précises qui validèrent largement l'hypothèse de Wegener et donnèrent des explication plus solides. Ce qui n'empêcha pas un éminent professeur du Collège de France et académicien, André Siegfried, certes plus tout jeune à l'époque, de donner une conférence radiodiffusée à la fin des années 1950, peu avant sa mort, où il se gaussait méchamment de Wegener et de ses élucubrations invraisemblables. Comme dit, remettre en cause son savoir c'est parfois prendre le risque de remettre en cause sa position sociale...

Donc, un univers einsteinien et quantique. Même si destinées à devenir “l'ancien cadre théorique”, ces deux théories restent assez valides et surtout, elles invalident la représentation de l'univers découlant des théories antérieures. Il y a un problème avec ces évolutions théoriques: elles n'ont rien d'intuitif. De longue date, les personnes qui essaient d'approfondir leur compréhension de la réalité le font par observations indirectes et par calcul. Parlant de cette enquête bidon «sur le complotisme» je proposais une explication apparemment cohérente, “scientifiquement correcte”, pouvant légitimer une réponse “plutôt d'accord” ou “tout-à-fait d'accord” quant à la platitude possible de la Terre. Ce n'était pas pour exposer mon opinion sur la question mais pour montrer qu'on peut donner une réponse positive “non complotiste” à une telle proposition: selon toute vraisemblance la Terre est effectivement, dans le contexte local, un objet sphérique, et si j'envisage ultérieurement de faire le tour du monde, je peux envisager sans problème de me retrouver au lieu d'où je suis parti après avoir couvert un parcours circulaire d'environ 40.000 km, quelle que soit la direction vers laquelle j'irai, aucun risque que je doive, à je ne sais quelle distance, “atteindre le bord du monde et basculer de l'autre côté” ou quelque chose du genre, ou que, arrivé sur ce bord, j'en tombe... Cela n'induit pas que la relativité générale soit valide, pour l'instant on peut aussi bien envisager un univers ptoléméen, copernicien ou newtonien; si par contre j'envisage de faire ce voyage en avion ou par fusée orbitale, il me faut plutôt envisager que au moins Galilée et plutôt Newton ont raison, notamment en ce qui concerne la gravité; et si je compte mettre en orbite des satellites artificiels pour un système de type GPS, il me faudra tenir compte des théories d'Einstein. Savoir que très vraisemblablement la relativité générale en tant que théorie explicative de l'univers sera un jour (et selon ce qu'il en semble, un jour pas très éloigné) remplacée ne va rien changer à sa validité dans un contexte donné. Comme il m'arrive de l'écrire, pour quelqu'un qui n'a pas l'usage du GPS et du téléphone mobile et qui ne compte pas se déplacer à plus que quelques journées de marche de sa résidence, une conception de l'univers où la Terre aurait la forme d'une carapace de tortue flottant sur le Grand Océan Universel est très suffisante. Bien sûr, quelqu'un qui a l'usage du GPS, qui compte passer des vacances en Australie en partant de la France et qui compte s'y rendre en avion, et qui dans le même temps affirme que la Terre est plate, sera incohérent, mais il ne sera pas le premier humain incohérent, ni le dernier je suppose.

Un complot nécessite deux groupes humains, ceux déjà évoqués, les salauds et les cons. Je connais deux personnes qui n'apprécient pas ces termes – j'en connais plus mais du moins, ces deux-là n'apprécient pas ma modélisation des rapports humains où je les utilise, non pour la modélisation mais pour les termes, qui sont impolis. On peut aussi bien parler d'escrocs et de gogos ou de renards et de corbeaux, en référence à la fable. Pour moi, salauds et cons ça va bien. Dans le même ordre d'idée, certains, plus nombreux, n'apprécient pas que je parle de complots, non tant parce qu'ils contestent le processus que je décris en le nommant ainsi qu'à cause du mot. Comme dit, les “théoriciens du complotisme” décrivent ce que tout un chacun nommerait complot sans lui donner ce nom parce qu'ils estiment que seuls les cons ou les salauds peuvent parler de complots; par le fait, parler aujourd'hui de complots c'est prendre le risque de se faire taxer de complotisme, cf. mon anecdote sur une récente conversation où je faillis être classé dans cette catégorie. Comme je n'ai pas peur des mots – eh! Le mot “complot” ne mord pas! –, tant pis, je parlerai de complots, de salauds et de cons. Vous voulez mon avis? Faut être salaud pour prétendre avoir peur des mots, ou con pour en avoir peur. Heureusement pour les salauds qu'il y a des cons.

Les salauds, je ne peux pas en dire grand chose, je sais l'être quand nécessaire mais ça m'arrive rarement. J'explique ça plus précisément dans d'autres textes, “salaud” ou “con” sont des circonstances, un être humain, que dire? Normal? Le mot que j'utilise est plutôt “moyen”. Donc, un être humain moyen est par moments “salaud”, par moments “con”, le reste du temps ni con ni salaud; le reste du temps, moyen. Tous les humains sont moyens, pourtant il en est de salauds et d'autres, cons. C'est plus une question de rapport au monde et aux autres que proprement d'état, ne pas être “moyen” déréalise, fait perdre le contact avec la réalité effective, et si on ne corrige pas la chose, et bien, on risque fort de ne pas rester très longtemps humain – de mourir. Je connais des personnes qui dans leur représentation d'elles-mêmes se voient comme des loups ou des aigles. Bien sûr, elles tiennent compte que ce n'est qu'une représentation en ce sens que ces “aigles” ne sautent pas des falaises ou des immeubles hauts pour prendre leur envol, ni ces “loups” ne tentent d'intégrer une meute de loups pour vivre une vie de loup, ou ne partent dans la nature vivre une vie de loup solitaire. Cependant, cette représentation a une incidence sur leur comportement, et sur leur vie sociale. Je me rappelle notamment d'un gars qui dans certaines circonstances parlait de lui comme d'un “loup des steppes”, spécifiquement un “loup solitaire”. Sans trop approfondir, cette auto-désignation référait à un roman de Herman Hesse et à un groupe rock des années 1967-1976, qui se survit depuis 1980, dont le nom réfère au titre du roman. Je vous conseille la lecture de l'article de Wikipédia sur le roman, ça vous expliquera le pourquoi du “loup solitaire” et, en gros, l'auto-représentation de ce gars. Pour précision, il n'a pas rencontré son Hermine. La référence au groupe de rock, Steppenwolf, est d'époque (il avait dix à quinze ans de plus que moi, donc une vingtaine d'années en 1968), de ce que j'en sais il n'en connaissait pas beaucoup plus que ce lien avec le roman et les deux chansons qui le rendirent provisoirement célèbre, Born to be wild et The Pusher, toutes deux liées à sa biographie: il se pensait “né pour être sauvage”, comme le héros de Hesse, et c'était un accroc aux opiacés (le “pusher” chez les toxicomanes est le vendeur non consommateur, un “méchant”, contrairement au “dealer”, un “bon”), grand amateur d'élixir parégorique pour un usage autre qu'anti-diarrhéique... Je ne le connaissais pas intimement mais suffisamment pour le savoir assez instable émotionnellement et socialement, le gars pas bien dans sa peau. Pourquoi il en était venu à cette situation, aucune idée, mais en tout cas cette auto-représentation avait l'effet paradoxal d'à la fois le valoriser à ses propres yeux et de le maintenir dans son tropisme de gars mal dans sa peau et dans la société.

Une personne de ce genre n'est pas très problématique pour la société, sinon le fait que parfois il se comportait en conformité avec son modèle de manière excessive, qu'il “pétait les plombs” et devenait imprévisible pour qui ne le connaissait pas, et parfois même dangereux. Dans le courant des choses il était dangereux surtout pour lui-même, cela dit. Si vous avez lu l'article de Wikipédia su Le Loup des steppes, vous aurez compris, si du moins vous avez des notions d'éthologie concernant les loups, que ce «loup des steppes» a peu de rapports avec les loups réels, beaucoup avec les loups symboliques qui peuplent la littérature, spécialement celle romantique et post-romantique, la représentation des loups par des citadins d'Europe occidentale à l'époque où l'espèce était devenue très rare ou avait disparu. Par exemple, cette idée peu vraisemblable de “loup solitaire” – ce sont des animaux grégaires – et aussi toutes les “valeurs” associées à l'animal, force, courage, sauvagerie – aux deux sens, goût de la “vie sauvage” et agressivité violente –, cruauté, etc., qui correspondent assez peu à son comportement et sa “psychologie” – si du moins les loups ont des âmes. Cela posé, c'est le cas général avec ces formes d'auto-représentation qu'on peut qualifier de totémiques, sauf rares cas, ce à quoi on s'identifie n'est pas l'animal réel mais celui symbolique, porteur de valeurs censées représenter la personne ou qu'elle escompte devoir ou pouvoir posséder en “possédant l'âme” de son animal totémique. Appropriation magique ou magico-religieuse de caractéristiques par association entre soi et son totem. Le principe du totem – je veux dire, ce principe dans le cadre d'une société “non totémique”, dans celles proprement totémiques il peut en aller tel que je le décrirai mais pas toujours – a d'autres motifs, entre autres, de se rattacher à un groupe symbolique, dans le cas décrit, tous les “loups solitaires” qui “entament un parcours initiatique” à l'instar du personnage de Hesse ou/et qui sont “nés pour être sauvages” comme le dit le titre de la chanson – laquelle évoquerait plutôt les loups de meute que ceux solitaires. Ce qui amène à un autre motif, l'identification à un groupe réel. Je ne sais s'il y en eut mais on peut imaginer un groupe de motards du genre “Hell's Angels” qui prennent le nom de “Steppenwolves”, avec de nouveau l'imaginaire qui va avec, force, violence, sauvagerie... Mention ultérieure: ne pas croire que les groupes qui ont ce genre d'imaginaire sont nécessairement des groupes violents, souvent c'est plus une image qu'une volonté réelle, les groupes violents ont comme moteur principal l'idéologie et pour eux l'identification totémique est un moyen, non une fin. Ce qui n'empêche que des groupes totémiques puissent être violents mais ça ne vaut pas pour tous. En général les “loups solitaires” vivent en société et déchirent leurs adversaires plutôt avec des mots qu'avec leurs griffes et leurs dents...

Le totémisme dans un contexte non-totémique a cette vertu première de singulariser, de faire des groupes ou individus se revendiquant du totem des personnes “en dehors de la société” et le plus souvent “au-dessus”. Non que dans un contexte totémique on ne se croie pas “au-dessus” mais d'une autre manière, en ce sens que tous les membres d'une société donnée sont du même groupe totémique. Dans ces contextes il y a souvent une hiérarchie entre les totems, donc entre les sociétés qui s'en revendiquent, mais à l'intérieur de chacune la hiérarchie s'établit d'autre manière. Parler de société non-totémique me semble approximatif en ce sens que dans presque toutes, peut-être toutes les sociétés larges il y a des groupes d'appartenance et de quelque manière on peut les dire totémiques ou claniques, ils possèdent “quelque chose en commun” d'ordre symbolique qui les unit et les singularise. Ce “quelque chose” peut se définir globalement comme un “ancêtre fondateur” ou une “origine commune”. Pas de nécessité que ce soit réellement une personne (quand j'écris “réellement” ça ne signifie pas que les membres du groupe se supposent les réels descendant de cette personne mais ça s'applique à “l'ancêtre” qui n'est pas nécessairement une personne ou autre être vivant, ni une personne ayant existé) ni qu'on se suppose une réelle ancestralité commune, pour exemple les anciens élèves de l'ENA sont une sorte de groupe totémique ayant une origine commune, plus ou moins «les enfants de l'ENA»; cette appartenance “donne un esprit de corps” – et de fait, on en dit, et ils disent d'eux-mêmes, qu'ils “font partie du Corps”, idem pour nombre de grandes écoles en France et autres établissements prestigieux et sélectifs un peu partout dans le monde. De fait aussi, ils ont bien une “origine commune” une fois passés par l'ENA, et un “destin commun”, différent du destin des autres membres de la société. C'est une généralisation, pas mal d'anciens des grandes écoles suivent un parcours autre et n'entrent pas dans cette voie totémique – sans que ça exclue pour autant l'appartenance à un autre groupe totémique, cela dit.

Je vais vous confier une chose: j'ai souvent le sentiment, que je crois justifié, d'écrire des banalités, des truismes, des “vérités d'évidence”. En même temps ça n'est pas si évident, et en tout cas, par expérience je sais que même quand j'émets ce genre de banalités mes interlocuteurs les admettent pour telles sans toujours en tirer les conséquences. Vous, moi et tout humain socialisé appartenons à ou participons de un ou plusieurs groupes; vous, moi et tout humain socialisé hiérarchisons nos appartenances; vous, moi et tout humain socialisé avons des priorités; vous, moi et tout humain socialisé hiérarchisons nos priorités; au bout de cela, vous, moi et tout humain socialisé nous engageons dans tel projet, telle action selon nos priorités, nos appartenances et nos hiérarchisations. Et selon d'autres critères, mais ceux-ci suffisent. Ce que raconté à propos d'Alexis Corbière en est un exemple: autant que je sache, il est toujours attaché en premier à son groupe direct d'appartenance et au groupe politique de ses vingt ans, mais a certaines priorités qui transcendent ces appartenances, et bien sûr, comme tout humain socialisé il appartient par nécessité à sa société et à l'humanité et quoi qu'il en souhaite, a des priorités qui lui permettent de ménager ses chances de persister en son être, de vivre, et qui sont celles minimales convergeant avec les priorités de l'humanité et de sa société. Il est des moments où l'on doit déterminer quels de ces attachements, quelles de ces priorités, valent le plus. Clairement, en ce qui concerne son projet propre de société Alexis considère que, dans les circonstances actuelles, il peut et même, il doit faire passer ses attachements et priorités humains et sociaux avant ceux qui le relient à ses groupes, ou les siens propres; tout aussi clairement ça ne lui plaît pas trop mais il fait avec et continue d'agir en vue de la réussite de son projet propre tout en respectant le cadre social et celui plus large qu'on nomme l'humanité. Ce qui n'est pas le cas général, je connais beaucoup d'humains qui préféreraient mourir et plus encore, voir mourir d'autres, que de devoir céder sur leur priorités propres ou celles de leurs groupes d'appartenance en partant de ceux qui leurs sont les plus proches.

Un con, et bien, c'est par exemple une personne qui croit sincèrement que la Terre est plate ou qui, n'y croyant pas, considère que pour la défense de ses intérêts ou de ceux de ses groupes les plus proches il faut prétendre le croire; un salaud est celui qui ne croit qu'à une chose, il faut tout faire pour assurer et renforcer sa position sociale, et par tous les moyens: s'il estime que tenir que la Terre est sphérique y contribuera, il le tiendra; s'il estime que défendre la notion de la platitude de la Terre y contribuera, il le défendra. Cela dit, un salaud efficace tentera autant que possible d'affirmer “et en même temps”™ que la Terre est sphérique tendance platitude ou plate tendance sphéricité. Tiens ben, du coup, je vous propose la plaisanterie précédemment évoquée.


— J'te jure, “notre président”, chaque fois qu'il fait un discours, il commence en disant “noir” et il finit en disant “blanc”. C'est du n'importe quoi. Comme il disaient au journal, c'est “Docteur Jekill et Mister Hyde” !
— Mais non, tu ne comprends pas...
— Ah ça tu as raison, je ne comprends pas.
— Je t'explique, au début il parle à ses partisans d'un bord et à la fin à ceux de l'autre bord.
— Ouais mais, les uns et les autres ils entendent tout le discours, pourquoi ils devraient plus le croire quand il dit “noir” que “blanc”, ou l'inverse ?
— C'est parce que les uns, on leur a appris à croire que la vraie couleur c'est “noir” et les autres, que la vraie c'est “blanc”. Du coup il ne le croient que quand il parle de la vraie couleur.
— D'accord. Et toi, comment tu sais quelle est la vraie couleur ?
— Ah ! Moi c'est pas pareil, j'ai appris à faire la différence.
— Là je comprends. C'est clair, ou tu es un con ou un salaud, parce qu'il faut être un con pour croire qu'on est le seul à faire la différence ou un salaud pour vouloir le faire croire... Heureusement pour les salauds qu'il y a des cons parce qu'il faut être vraiment con pour croire un salaud...


Certains auront reconnu dans «notre président»... Et bien, auront reconnu pas mal de personnes occupant ou ayant occupé des positions éminentes dans leur société. J'ai imaginé cette histoire un jour où j'entendis un des chroniqueurs politiques des Matins de France Culture (sans le jurer, ça devait être Frédéric Says) dire à propos d'Emmanuel Macron que c'était une sorte de «Docteur Jekill et Mister Hyde», rapport au fait qu'il pouvait, avec la même sincérité apparente et parfois dans le même discours, dire tout et le contraire de tout. Les chroniqueurs politiques peuvent avoir du discernement, c'est le cas assez souvent dudit Frédéric Says et de ses collègues du «service politique» de la rédaction de France Culture, mais une fâcheuse tendance à prêter une certaine rationalité et une certaine cohérence “politiques” aux politiciens, spécialement ceux occupant des positions très éminentes, dit autrement, ils ont tendance à supposer qu'un politicien fait de la politique en vue de permettre la réalisation d'un projet de société assez défini. Pas nécessairement celui affiché dans son programme ou celui promu par son parti mais du moins, un projet de société valant pour l'ensemble de la société où il agit. De ce que j'en peux savoir, c'est souvent le cas, ou du moins il en semble ainsi, mais pas toujours. Certes, agir dans la société implique que l'on contribuera à un certain projet, mais n'implique pas qu'on souhaite proprement son maintien ou son avènement. Je pense entre autres à un ci-devant politicien français, désormais et pour un temps plus ou moins long politicien espagnol, Manuel Valls. D'assez longue date j'estimai que ledit a des conviction politiques “de droite”, et le temps passant ça devint de plus en plus clair. Je dois dire que si j'ai une idée plus ou moins précise de ce que peuvent être des convictions “de gauche” et “de droite”, j'ai plus de difficultés à déterminer ce qu'est un parti “de gauche” ou “de droite”, rapport au fait que le positionnement d'un parti dépend à la fois des personnes qui le constituent et du contexte: en Russie par exemple, le Parti communiste qui se place dans l'héritage du PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique), apparaît plutôt “de droite” alors que son idéologie est supposément “de gauche”; ou encore, dans la France de 1830 être libéral c'était être “de gauche”, en 1860, être “centriste” sur un spectre allant de “centre gauche” à “centre droite”, en 1890, être “de droite”, sans que l'idéologie qui étayait ces tendances ait beaucoup varié. Question de contexte: quand ce qu'on promeut est à réaliser et va plutôt dans le sens de l'évolution de sa société, on sera tendanciellement “de gauche”, quand c'est advenu mais encore en construction on sera tendanciellement “du centre”, quand ça devient la base de l'évolution sociale ultérieure, on sera tendanciellement “de droite” au sens de conservateur ou réactionnaire, opposé au changement en cours.

J'ai une hypothèse concernant Manuel Valls que semble confirmer son itinéraire politique: il est fondamentalement “de droite” et foncièrement opportuniste. C'est son opportunisme qui le conduit à entrer en politique à travers le PS et ses satellites (MSJ, UNEF-ID, MNEF) mais très tôt il prend des positions publiques ou au sein de son parti qui le classent dans son “aile droite”; par la suite, il fait preuve d'un constant opportunisme et droitise toujours plus ses positions politiques et ses fréquentations, dans et hors de son parti; très vite après sa nomination comme ministre de l'Intérieur, tant par son action que par ses déclarations, il apparaît désormais clairement positionné plus à droite que ce que l'on considère être la position de “l'aile droite du PS”, positionnement qui persistera après son accession à la fonction de premier ministre; après son échec lors de la “primaire de gauche”, malgré son engagement formel de soutenir le candidat qui remporterait cette primaire, quel qu'il soit, il se dédit de cet engagement et ne soutient pas la candidature de Benoît Hamon, puis donne son soutien Emmanuel Macron, probablement plus par opportunisme que par conviction (au moment où il le fait, le 29 mars 2017, il est devenu clair que le second tour de la présidentielle opposera Macron et Le Pen, donc que Macron sera le prochain président de la République). Valls a réussi un exploit: être le rare rallié à “En Marche!” à être plus mal réélu qu'il ne fut précédemment élu comme député, au point de ne recueillir que 139 voix de plus que son adversaire du second tour, et le rare sinon l'unique rallié “de poids” à ne presque rien obtenir sinon une présidence de mission d'information parlementaire. Assez vite, il comprendra que pour lui, la politique en France ne le mènera pas bien loin, et il commence à placer ses billes pour basculer vers une carrière en Espagne, à un niveau institutionnellement moindre, la mairie, mais d'une ville importante, Barcelone. Au départ, il se met sur la ligne de Ciudadanos, un parti de centre-droite plus droite que centre, sur un vague projet de coalition “anti-indépendantistes” impossible car les partis concernés vont de la gauche radicale à l'extrême-droite; après un refus net du PS catalan de l'adouber il crée son propre parti mais se présente à l'élection dans une coalition avec Ciudadanos, qui entretemps a considérablement droitisé sa position, tant en Catalogne que dans le reste de l'Espagne et au niveau national, au point de faire des alliances avec le parti d'extrême-droite Vox, et de manifester avec l'extrême-droite catalane, ce que fera aussi Valls.

Il est possible, il est vraisemblable que Manuel Valls a un projet social global, un “projet politique” comme on dit, mais ça n'apparaît guère à travers son parcours. On peut faire l'hypothèse que, soit il ne considère que son intérêt propre à court et moyen termes, ce qui l'amène souvent à faire des choix qui se révèlent assez vite des voies de garage et du coup, à changer aussi vite de position qu'il avait mis d'empressement à prendre celle qui échoua, soit il croit que son projet politique ne peut réussir que s'il occupe la position la plus éminente possible dans le cadre politique où il agit, d'où sa recherche constante et très variable de “positionnement”. Remarquablement, après sa nette et cette fois explicite dérive à droite en passant les Pyrénées, Manuel Valls vient de proposer son soutien à celle qui fut sa principale cible durant la campagne, Ada Colau, maire sortante, au prétexte de faire barrage à la candidature de la tête de liste du parti ayant remporté le plus de voix, parce qu'indépendantiste. Comme l'écrit Éric Fassin dans son billet «Barcelone: le piège que Manuel Valls tend à Ada Colau»,

«On songe à ce dicton, qui court de Chaucer à Shakespeare: “pour souper avec le diable, il faut une longue cuillère”. De fait, comment Ada Colau pourrait-elle être compromise, quand elle a si bien su garder ses distances avec son adversaire venu de France? [...] Sans doute. Mais c’est mal connaître l’histoire de Manuel Valls. Celui-ci est passé maître dans l’art de transformer la défaite dans les urnes en victoire tactique et de soutenir ses adversaires, selon l’expression française, “comme la corde soutient le pendu”».

Je ne sais rien de certain sur Valls mais il me semble adepte de ce précepte, «l'ennemi de mon ennemi est mon ami». Or, il change d'ennemi comme de chemise, et varie donc beaucoup ses “amitiés”, qui vivent «ce que vivent les roses, l'espace d'un matin»... Les chroniqueurs politiques sont du genre à tenir beaucoup plus compte des réalités symboliques ou de discours que de celles effectives, du fait de son long parcours “socialiste” et du fait que de leur point de vue le PS est un parti “de gauche”, longtemps après que Manuel Valls se soit clairement positionné à droite sur l'échiquier politique espagnol, et très à droite sur celui spécifiquement catalan, on continua en France à le classer “centre-gauche”, pour assez récemment, après son refus d'alliance avec le PS catalan et son alliance avec Ciudadanos, le réévaluer “centre-droite”. Là-dessus, pour des raisons que je m'explique sans savoir si l'explication vaut, donc, pour des raison que je ne chercherai pas à expliquer, ils semblent croire que les “positionnements politiques” correspondent à des convictions même quand ça devient invraisemblable, comme dans le cas de Valls: quand dans la même semaine on prend des positions “de gauche” puis “du centre” puis “de droite” ou inversement, et que ces variations semblent répondre plus à une recherche de position dans les hautes instances qu'à une conviction, il me paraît assez aventureux de “situer politiquement” une personne. Les commentateurs politiques patentés semblent capables de cet exploit. N'étant qu'un amateur sans patente dans cet exercice, je me fie plutôt à ce qui paraît qu'à ce qu'on préjuge, et Valls paraît de longue date positionné à droite...

À droite, à gauche, qu'est-ce que ça peut signifier? Pour moi, pas grand chose dans la réalité effective. Au cas où vous l'ignoreriez, et contrairement à ce qu'en disent ou qu'en croient beaucoup de commentateurs de la politique institutionnelle, la “politique politicienne”, il s'agit d'une opposition récente, elle apparut certes durant la Révolution française mais en concurrence avec d'autres oppositions binaires, “Girondins” et “Jacobins”, “la Montagne” et “le Marais” quand les partisans d'une révolution radicale siégèrent dans les plus hauts rangs de l'Assemblée, ceux modérés siégeant en bas, “monarchistes” ou “royalistes” contre “républicains” ou “démocrates” (bien que peu se revendiquèrent de la démocratie, dans les débuts, et peu sur la fin, juste avant que le Consulat puis l'Empire prennent le relais de la Révolution). Au cours du XIX° siècle, l'opposition droite / gauche exista mais elle ne domina pas, ce n'est qu'après la première guerre mondiale qu'elle devint courante puis presque exclusive, pour désigner les tendances... Ben, je ne sais pas trop lesquelles, j'ai failli écrire “progressistes” et “conservatrices” mais ça n'est pas si évident. Factuellement, sont “à gauche” les députés qui siègent à la gauche du président de l'Assemblée nationale, “à droite” ceux qui siègent à sa droite, comme les députés du même parti siègent en groupe, leur parti sera “de gauche” ou “de droite” selon la partie de l'hémicycle où siègent ses membres. Pour en avoir fréquenté, je sais que beaucoup de trotskystes, spécialement ceux du PCI (devenu entretemps plus ou moins une des composantes du PT, du “Parti des travailleurs”) et de LO, Lutte ouvrière, rejettent cette catégorisation même si, pour des raisons de commodité, ils l'acceptent plus ou moins dans des contextes électoraux, et de même, sans les fréquenter tellement je sais, par leurs déclarations publiques, que les partis ordinairement qualifiés “extrême-droite” rejettent l'étiquette et ne se classent pas toujours “à droite” – eh! Quand on se veut le «rassemblement national» on est assez logiquement “ni de droite, ni de gauche”. Le cas récent de En Marche! est plus curieux, son fondateur se pose comme “et de gauche, et de droite”, ce qui semble assez cohérent spatialement mais le semble moins politiquement. Passons.

Passons, et considérons valide cette opposition binaire. On peut dire alors, comme esquissé, la détermination de ce qui serait “de gauche” ou “de droite” dépend beaucoup du contexte. En gros, on peut dire que les idéologies de gauche sont celles qui, à un moment donné, proposent un projet supposé favoriser une large part des membres de la société, tendanciellement égalitariste, ne cherchant pas son modèle dans un passé récent – ne visant pas à une “restauration” – et dont le projet n'est pas encore réalisé localement. De ce point de vue, qu'on y soit ou non favorable le projet porté par le PS, que l'on dira “social-démocrate”, n'est pas un projet de gauche en France et en 2019 parce que pour l'essentiel il s'est réalisé, principalement juste après la fin de la seconde guerre mondiale avec la mise en œuvre du Programme du Conseil national de la Résistance, même si ce programme se situe dans la suite de celui du Front populaire de 1936, partiellement réalisé, une large partie de ses avancées sociales étant annulées juste avant et juste après la “Drôle de Guerre”; par la suite il y eut d'autres évolutions entre les débuts de la V° République et le début des années 1980, cela aussi bien sous des gouvernements “de gauche” que “du centre” ou “de droite”, à quoi s'ajoute la première séquence “et de gauche et de droite” de la V° République, dans ses tout débuts, avant que, par la force des choses et l'usure du pouvoir, de Gaulle voie son camp “se droitiser”. Même si, par le fait, plusieurs gouvernements, y compris “de gauche”, ont procédé à des changements législatifs ou réglementaires qui ont quelque peu réduit la portée des évolutions “social-démocrates” au cours des six ou sept derniers lustres, en cette année 2019 personne ne peut, sans risque de voir disqualifier son propos voir de se faire disqualifier, proposer de remettre en cause l'organisation découlant des programmes du CNR et du Front populaire. Je pense notamment à Denis Kessler qui était en 2007 un des pontes du patronat français et semblait devoir, après en avoir été le vice-président, devenir le président du MEDEF après le mandat en cours de Laurence Parisot; après cette déclaration,

«Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s'y emploie [...]. À y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance!»,

il devint tricard pour ce qui est des fonctions de représentation du patronat. Ça ne l'empêcha pas de continuer à siéger dans un nombre fini mais grand d'institutions liées au patronat ou aux instances politiques, mais moins visiblement. Non que son propos fut infondé ni ne fut suivi, comme il l'écrivit, «Il est grand temps de [réformer le modèle social français], et le gouvernement s'y emploie», ce qui pour la seconde proposition était vrai, mais il est des chose dont, si on les fait, on ne doit pas parler, ou du moins pas en ces termes, il faut dire «Nous devons absolument réformer la Sécurité sociale pour aller plus loin dans sa modernisation, poursuivre vers plus de justice sociale!», et non, «il faut détruire la Sécurité sociale». Sur de tels sujets, compte non pas ce qu'on fait mais ce qu'on dit, et là il fallait surtout ne pas dire ce qui se faisait...

L'analyse est assez exacte, le programme du CNR fut assez largement «un compromis entre gaullistes et communistes». Il se trouve que juste entre les deux se trouvaient les tendances réformistes “sociales”, les sociaux-démocrates et les sociaux-chrétiens, ergo ce fut un programme qui tenait de ces deux tendances avec une inflexion plus nettement sociale-démocrate, rapport au fait que la mouvance gaulliste de 1944 était nettement moins à droite que n'était à gauche la mouvance communiste, d'où une orientation plutôt “centre-gauche” et réformiste du programme. De même, la date de fin d'application ou du ralentissement de la progression des mesures promues par le CNR à partir de 1952 me semble aussi assez exacte, parce qu'assez vite le centre de gravité de la politique française se déplaça vers la droite, du le contexte, notamment avec les débuts des luttes d'indépendance qui menèrent aux guerres sans nom de la décolonisation, sinon peut-être la guerre d'Indochine, trop explicitement guerrière pour être durablement euphémisée en “pacification”. Là j'écris sans savoir, possible qu'à l'époque ont ait dit “pacification” ou “opération de maintien de la paix” – à vérifier. L'analyse est en revanche fausse sur un point: «La liste des réformes? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là». En 1952, la réalisation du programme du CNR était assez loin de l'aboutissement, ce n'est qu'après 1958 qu'il fut plus largement, mais pas entièrement, appliqué, et encore un peu au tournant des années 196e et 1970 puis au tout début des années 1980. Mais dès avant il commença de subir des régressions, par petites touches qui à force de s'accumuler modifièrent grandement le dessin – et le dessein...

En cette année 2019, presque aucun parti n'est qualifiable “de gauche” sinon certaines tendances des partis dits écologistes, en ce sens qu'il n'y a pas de partis et en leur sein peu de tendances qui, selon ma définition, promeuvent des idéologies proposant un projet supposé favoriser une large part des membres de la société, tendanciellement égalitariste, ne cherchant pas son modèle dans un passé récent – ne visant pas à une “restauration” – et dont le projet n'est pas encore réalisé localement. Sans parler de leurs projets effectifs, qui peuvent différer mais dont je ne sais pas grand chose, peu de partis ont un programme qui ne cherche à rétablir un état antérieur (réel ou fantasmé) de la société ou ne se propose de réaliser ce qui l'est déjà mais “en mieux” ou “en plus gros”. Exemple: un problème actuel qui réunit un quasi-consensus est le constat qu'on ne peut plus faire de la croissance à l'infini, et qu'il est même des secteurs où (excusez la grossièreté) il va falloir faire de la “décroissance”; un parti qui se propose de faire de la “croissance verte” indique par cette expression qu'il envisage de faire “la même chose en mieux” alors qu'il faut précisément faire autre chose, et ni en mieux ni en pire.

Je crains toujours de passer pour pessimiste, ce que je ne suis pas. Pas plus ne suis-je optimiste, cela dit. Gauche et droite comme opposition simple en matière d'idéologies est un concept récent, les partis comme porteurs de ces idéologies aussi, ils s'inventent pour beaucoup dans la seconde moitié du XIX° siècle, mettent près d'un siècle à se constituer de manière relativement stable, et très vite après perdent de leur pertinence en tant que porteurs de projets politiques. Les cas sont divers selon les pays, aux États-Unis par exemple ils ont le plus souvent servi de plateformes électorales sans vraiment porter une idéologie très précise, en Grande-Bretagne, qui probablement est la nation à la plus longue pratique de formations partisanes, difficile de savoir si les idéologies l'emportent sur la plateforme électorale, ça dépend des moments, du contexte international, en France et en Allemagne l'idéologie compte mais selon le mode de scrutin de l'élection principale, les législatives, et le contexte international, les enjeux électoraux peuvent exacerber ou réduire l'importance de l'idéologie, en Autriche il semble que l'idéologie n'a jamais eu trop d'importance, etc. Et bien sûr, il y a tous ces États à parti unique ou peu s'en faut (en Pologne par exemple, durant la période communiste il y eut plusieurs partis mais les résultats étaient assez biaisés et nécessairement le PC obtenait une large majorité), dans ce qu'on peut globalement désigner comme des régimes dictatoriaux ou au moins autoritaires, de ce fait les idéologies, si elles voulaient avoir une expression, la déployaient dans le cadre du parti, donc s'exprimaient assez modérément sur la place publique – on voit encore le cas, par exemple, en Iran, où il n'y a pas d'unité idéologique au sein du parti mais où les tendances ne peuvent s'exprimer que dans certaines limites assez restreintes. Pas sûr que ce soit le parti unique en Iran mais du moins ça y ressemble beaucoup. Toujours est-il, dans beaucoup de pays l'organisation des mouvements politiques en partis devient chaque année moins pertinente. La tentative ratée du pouvoir actuel en France de s'appuyer sur un “mouvement” qui ne serait pas un parti a échoué parce que la superstructure ne s'y prête pas. De ce point de vue, En Marche! est même devenu une caricature, c'est un parti sans idéologie, sans structure et sans instances autres que “les chefs”, en tout premier Jupiter, ce qui a transformé un “mouvement” qui prétendait faire de la “démocratie directe et participative” en le plus dirigiste des partis actuels, exception faite du FN/RN.

Dire que parmi les partis actuels aucun ne peut être proprement qualifié “de gauche” c'est simplement faire le constat que quand un mouvement accepte les règles du jeu électoral et partisan auxquelles contraint la superstructure, les règles fixées par la Constitution, s'il parvient à prendre une bonne position dans ce jeu il se trouve contraint de fonctionner comme tous les autres partis. En fait, tout converge dans cette histoire: le cadre général actuel de nos sociétés s'est fixé alentour de 1850, à deux ou trois décennies près selon les pays, tenant cependant compte qu'il y eut une seconde vague un siècle plus tard, lors de la période de décolonisation qui suivit la deuxième guerre mondiale, où presque toutes sinon toutes les anciennes colonies adoptèrent les structures formelles élaborées par leurs anciens colonisateurs sans nécessairement (sans, le plus souvent) en reprendre la superstructure effective et sans disposer d'une infrastructure compatible avec ces structures formelles. Il y a même un apparent paradoxe, lié à cette inadéquation structurelle, alors que dans les pays où le modèle État-nation se développa au cours de la première phase le principal effet fut de progressivement effacer les différences “ethniques” (non sans de nombreux soubresauts – la vie sociale n'est pas un long fleuve tranquille...), dans la majorité des anciennes colonies ça eut l'effet inverse. Ce qui s'explique par le fait qu'on ne peut conformer l'infrastructure à partir de la superstructure: le modèle État-nation est le fruit d'une longue élaboration qui connut ses moments de crispation résultant en guerres civiles ou internationales ou un mélange des deux, les anciennes colonies qui surent l'adopter sans trop de problèmes (disons, sans beaucoup plus de problèmes que là où il s'élabora) sont celles où préexistait une structure de même type qui n'avait pas ou pas trop été déstructurée par le colonisateur – c'est le cas notamment dans nombre de pays d'Asie. Enfin, plus ou moins. Enfin, le modèle... Si on y réfléchit, malgré la propagande des promoteurs de ce supposé modèle on peut considérer qu'il a très peu diffusé, et en tout cas très mal réussi. Lorsque j'entends sur ma radio, sur France Culture, que ce soit dans les journaux ou dans les émission qui traitent de sujets d'ordre politique, que dans tel ou tel pays il y a une “progression de la démocratie” au prétexte qu'on y pratique des élections sur le modèle de celles en vigueur dans la plupart des pays dits développés, anciennement dits avancés, je me demande si les personnes qui émettent ce jugement ont du discernement, si oui, je me demande ce qui les pousse à faire de la propagande, si non, je me demande ce qui les pousse à parler sans savoir en se donnant l'air de savoir.

En premier, l'élection directe est précisément la méthode de sélection des responsables qui fut proposée par les opposants à toute “dérive démocratique” quand les diverses révolutions de la fin du XVIII° siècle et du début du XIX° mirent fin au processus en cours d'absolutisme monarchique ou impérial, lequel, cela dit, était en perte de vitesse – sans vouloir réduire leurs mérites, les révolutionnaires qui ne reçoivent pas de soutien extérieur pour réussir leur entreprise ne parviennent à leurs fins que quand le fruit est mûr, préférablement blet ou pourrissant. Que ce soit aux États-Unis ou en France, la chose fut très explicite. Dans l'un et l'autre cas, on renonça au suffrage universel assez vite, eut-il été limité au suffrage masculin, bien qu'aux États-Unis il y eut au niveau des États fédérés des extensions dès 1792, dans la majorité d'entre eux fut établi un cens pour les électeurs (propriétaires d'au moins 50 acres – 20 hectares) et des candidats (propriétaires d'au moins 200 acres – 80 hectares), à quoi beaucoup d'États ajoutaient un cens basé sur l'impôt ou les taxes. On y ajouta des restrictions basées sur la race ou le statut social, d'abord édictées au niveau fédéral autant que fédéré, puis seulement au niveau fédéré sauf pour les résidents et nationaux “non blancs”. En 1866, il y eut levée formelle de cette limite pour les Afro-Américains mais les États surent mettre en place des mesures qui limitaient de fait sinon de droit les libertés civiques pour certains populations (Noirs, Chicanos, Amérindiens, Juifs...). En France aussi, sauf en 1792 et dans un contexte où il fut largement inapplicable, puis au début de la II° République, en 1848 (en 1850 il était censément maintenu mais rendu inaccessible à beaucoup de citoyens, ce qui établissait le cens de fait), le suffrage universel masculin ne fut vraiment et durablement établi qu'en 1871 – durant le Second Empire il fut maintenu mais les opposants, monarchistes comme républicains, étaient assez muselés.

Passons sur les péripéties un peu partout dans le monde, toujours est-il que ce n'est que tardivement qu'il y eut dans la plupart des États libéraux (monarchies constitutionnelles, républiques) une extension à tous les nationaux majeurs jouissant de tous leurs droits civils le droit de vote et, sauf certaines limites d'âge, de candidature. Mais comme l'élection directe est un moyen d'empêcher une démocratie pleine et entière, prendre comme critère de “démocratisation” le fait d'établir le suffrage universel et les élections directes apparaît assez douteux en soi, encore plus douteux lorsque les conditions de l'élection sont incertaines quant à la liberté de candidature, de propagande électorale et de vote. Je ne voudrais pas paraître méchant, quoique ça ne me gêne pas non plus (de le paraître, ni parfois de l'être), mais de ce que j'en comprends la caractérisation d'un régime comme “démocratique” ou “en voie de démocratisation” correspond bien plus aux proximités géopolitiques et à l'idéologie supposée du régime qu'à une analyse factuelle – en gros, quelle que soit la pratique effective, un État estimé “non communiste” ou “non socialiste autoritaire” ou “non autoritaire”, et un État estimé “autoritaire” mais “dans le bon camp” sera démocratique ou en voie de l'être, un État hors de ces critères ne sera pas démocratique. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'un État comme la Russie sera estimé démocratie ou “en voie de dé-démocratisation” selon sa proximité ou sa distance supposée au “bon camp”. Là-dessus, si même on accepte de considérer que les plus anciens États d'orientation libérale sont des démocraties, ils ne le furent jamais strictement avant au plus tôt l'après seconde guerre mondiale, rapport au fait que c'étaient des États colonialistes, pour peu qu'ils ne le soient plus, y compris les vertueux États-Unis (Porto-Rico par exemple est un territoire des USA, formellement un “État libre” sinon que ses habitants sont depuis 1917 citoyens des États-Unis mais ils n'ont pas le droit de vote aux élections fédérales même s'ils ont un élu à la Chambre des représentants).

Là-dessus et pour conclure sur cette partie de la discussion, les États-Unis, l'Inde, la Chine, la Russie, le Nigeria, et pas mal d'autres États, ne sont pas et n'ont jamais été des États-nations, ce sont des fédérations ou des confédérations. Pour l'Allemagne c'est indécidable, plutôt une fédération, il me semble. Bref, le “modèle de l'État-nation”, péniblement élaboré pendant près de trois siècles, n'a valu pleinement que pendant deux ou trois décennies dans une partie assez limitée du monde, juste après la fin des empires coloniaux (est-ce qu'un empire peut se voir qualifier d'État-nation quand une large part de ses “sujets” ne sont pas des nationaux et/ou ne sont pas des citoyens?), et dès la décennie 1990 le modèle battait de l'aile...


Au fait, la proposition 8 de l'enquête complotiste, «Les États-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde». Je pensais l'avoir mentionné en passant, pour intriquer qui me lirait, finalement non: les États-Unis ont développé une puissante arme capable de provoquer des catastrophes en n’importe quel endroit du monde. Ce ne sont certes pas les seuls ni les premiers, mais la leur est particulièrement puissante. On la nomme “productivisme” et son moyen principal se nomme “énergie fossile”. Bien sûr cette arme pose un problème, elle manque de sélectivité et provoque des catastrophes au moins autant chez ceux qui en font usage que chez leurs voisins ou leurs lointains.

Ah oui! Et aussi un léger correctif: si, au-delà de cette plaisanterie qui n'en est qu'à moitié une, un État avait inventé une telle arme, et si contrairement à l'arme du productivisme elle pouvait être dirigée sur une cible précise, pas sûr qu'il s'en vanterait. Par contre, ce qui me fait douter est qu'une telle arme ne pourrait pas rester secrète, quoi qu'en puisse vouloir son détenteur. Comme le précise l'article de Wikipédia sur le Projet Manhattan, il apparut par après que l'URSS (entre autres) y avait glissé quelques “honorables correspondants”, de même que dans le projet ultérieur de mise au point de la bombe H. Comme le disait Machiavel à propos des complots (qu'il nomme conspirations), mais ça peut être généralisé à tout projet qui se veut secret,

«Combien il faut de prudence et de bonheur pour n'être pas découvert au moment où l'on trame la conspiration! Elle se découvre,
ou par des rapports ou par des conjectures.
Les rapports viennent ou du peu de foi ou du peu de prudence de ceux à qui on se confie: le peu de foi se rencontre souvent. En effet vous ne pouvez vous confier qu'à vos affidés qui pour vos intérêts s'exposent à la mort, ou bien à des mécontents qui veulent se venger du prince. De véritables amis, on peut en trouver un, deux; mais vous êtes obligé d'étendre votre confiance à bien plus d'individus, et il est impossible que vous en trouviez un plus grand nombre» Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre troisième, Chapitre VI, Des conspirations).

Bref, un projet secret qui compte plus de deux ou trois membres n'a presque aucune chance de le rester.


La propagande n'induit pas nécessairement le complot, le complot requiert toujours la propagande. En tout premier, celle tournée vers ses membres. Dire qu'un complot résulte de la coalition des salauds et des cons n'est pas tout-à-fait exact. Disons, il faut au moins un con ou au moins un salaud. Une autre de mes sentences: tout con est un salaud en puissance, tout salaud est un con qui s'ignore. Encore une: un con croit sans voir, un salaud voit sans croire. Et une dernière: un con est un Saint-Thomas, il ne croit que ce qu'il voit, un salaud est un Saint-Pierre, il ne voit que ce qu'il croit. Je sais que les deuxième et troisième sentences peuvent paraître contradictoire, je m'en vais donc les expliquer.

La première sentence concerne le fait qu'un “con”, une personne qui manque de discernement, peut parfois réagir avec violence contre ce qu'il interprète faussement comme allant contre lui, contre ses intérêts ou sa préservation. D'une personne qui manque de discernement on ne peut toujours prévoir les actions et surtout les réactions; agir faussement c'est agir mal et parfois agir pour faire le mal, en croyant faire bien, faire le bien ou pour le bien. Même si on ne veut pas faire une “saloperie”, agir mal c'est agir en salaud. Quant aux salauds, agir contre les autres finit toujours par se payer, et ce jour-là, on se retrouve comme un con, le cas extrême étant qu'à force d'agir contre les autres, il n'y en ait plus. Je dis parfois des salauds qu'ils se croient faussement au-dessus de leurs semblables par leur propre capacité, et qu'à force de négliger ce qui les hausse, le soutien de leurs semblables, il finissent par le perdre, et ce jour-là ils tombent de haut et se retrouvent en-dessous de tout, en-dessous de tous.

La deuxième et la troisième sentences disent fondamentalement la même chose. Croire sans voir ou ne croire que ce qu'on voit relèvent d'une même tendance, d'une même erreur, celle portant sur la confiance: croire sans voir c'est faire une confiance aveugle, ne croire que ce qu'on voit c'est manquer de confiance, en soi et en les autres. La confiance ne vaut que si elle est éclairée, il faut donc avoir du discernement quant à ce qu'on croit, se donner moyen, non de voir mais de savoir, évaluer la vraisemblance de ce qu'on croit ou la vérifier, mais sans nécessairement y aller voir. Pour exemple, la forme de la Terre: je n'ai pas nécessité de le voir pour le croire, je dispose de suffisamment d'informations fiables pour savoir que c'est une sphère, et même pour le vérifier par calcul et non par vérification visuelle en m'en éloignant assez pour constater sa sphéricité. Bref, croire sans voir et ne croire que ce qu'on voit sont deux aspects d'un même rapport au monde. Voir sans croire ou ne voir que ce qu'on croit revient dans les deux cas à vivre dans l'illusion, à confondre la réalité symbolique, de discours, et celle effective. La qualification de Saint-Thomas me semble assez lisible (bien que, si on se réfère au texte, on voit que ledit Thomas “croit sans voir” mais non sans savoir, contrairement à la représentation classique il ne touche pas les plaies pour “vérifier”, il lui suffit de reconnaître pour connaître, la “présence vivante du christ” est un témoignage suffisant), celle de Saint-Pierre l'est peut-être moins. Ça se rapporte à deux épisodes des évangiles où Pierre se fait dire par Jésus, pour le premier qu'il refusera la réalité quand il la constatera, le second qu'il niera la vérité quand on l'interrogera, je ne me rappelle plus le premier, sans le certifier c'est l'épisode dit de la pêche miraculeuse où en un premier temps il sera incrédule, pour le second il est connu, quand il se fait dire qu'avant que le coq chante il reniera trois fois Jésus, ce que Pierre “ne peut pas croire” quand il se le fait dire, mais devra bien croire quand il le fera. Comme le reste des évangiles il s'agit de leçons et non d'anecdotes, en gros, si tu crois en la vérité de ma parole, ne doute pas d'elle au risque de douter de la réalité même. Vivre dans l'illusion c'est par exemple croire que pour remédier aux problèmes que posent parfois la technique et la technologie il faut un mieux ou un plus de technique et de technologie, ou croire qu'il faut les abandonner complètement...

Un “con” peut être la source d'un complot, disons, sincèrement, par conviction, “avec bonne intention”, “naïvement”, “pour le bien”. J'en parle plus par ailleurs, notamment dans «La Farce du changement climatique», un comploteur agit le plus souvent “pour le bien”, le bien de tous, le bien de son groupe, son propre bien, comme dit précédemment, il n'a pas proprement l'intention de nuire, ou s'il l'a ce sera un moyen, non une fin. Ça n'est pas toujours le cas mais le plus souvent ça l'est. Dans son chapitre sur les conspirations – ce que je nomme ici complots, réservant le mot “conspiration” pour désigner un autre processus social – Machiavel mentionne le cas des comploteurs qui agissent par rancœur, par rancune, par jalousie ou par détestation, dont on peut dire qu'ils ont l'intention de nuire à une personne parce qu'elle est, la destruction de cette personne étant une fin, mais même en ce cas c'est un moyen en ce sens qu'il s'agit pour les comploteurs de quelque chose comme “réparer une injustice”, réelle ou fantasmée. Je l'évoquais dans cette discussion il me semble, seules les personnes motivées par une idéologie ou une pulsion proprement nihiliste, qui n'ont d'autre intention que de détruire une personne, un groupe, une institution, peuvent parfois comploter pour nuire, sans quelque raison même vaguement légitimante, sans intention autre. En tout cas, un “con” qui fomentera un complot le fera toujours pour une “bonne” raison, “pour le bien”. Pour exemple, les attentats de 2015 en France, tant contre Charlie Hebdo en janvier que lors des actions concertées de novembre: même si on peut considérer que la légitimation de leurs actes par un motif d'ordre religieux n'est qu'une manière assez peu sincère de donner du sens à une pulsion nihiliste, du moins ils ont eu nécessité, justement, de donner du sens à un acte qui n'en a pas, qui est une fin en soi. D'où la qualification qu'on peut faire d'eux en tant que “cons”, très probablement ce n'étaient pas des cons au sens strict, des personnes sans intelligence, ce sont des personnes “sans discernement” qui d'un point de vue objectif agissent “pour le mal”, pour créer du trouble et de la division dans la société, mais ils s'expliquent leur geste autrement, ils se supposent agir “pour un plus grand bien”, l'action “mauvaise” étant donc un moyen et non une fin. Cela dit, derrière un con il y a toujours un salaud.

Je ne sais pas quelle peut être la motivation d'un salaud, il peut lui aussi se considérer “agir pour le bien” et en tout cas il agit le plus souvent pour un bien, celui de son groupe ou le sien propre, ou tout simplement “pour être bien”, voire “pour bien faire le mal”, un peu comme Le Voleur du roman de Georges Darien expliquant: «Je fais un sale métier, c'est vrai; mais j'ai une excuse: je le fais salement»; faire salement un sale métier c'est “bien le faire” car en adéquation avec l'acte même. Il y a toujours la possibilité du nihilisme mais souvent l'aspect nihiliste d'un projet est une analyse extérieure, rares sont les personnes ou groupes qui mettent en œuvre un projet dont la fin objective, effective, est la destruction, en ayant subjectivement cette intention. Ce passage de l'article de Wikipédia sur le totalitarisme qui,

«tel qu'il est ainsi décrit par Hannah Arendt n'est pas tant un “régime” politique qu'une “dynamique” autodestructrice reposant sur une dissolution des structures sociales»,

décrit un processus nihiliste, la fin objective d'un totalitarisme est “la destruction de tout”, mais ne dit rien sur l'intention de ceux qui le mettent en œuvre, qui de toute manière reste indécidable. Je discute plus de lui dans les deux autres textes en cours, «La Farce...» et «Qui raconte l'Histoire?», et j'évoque brièvement le fait ici, une personne comme Carl Schmitt semble avoir adhéré au parti nazi sans proprement adhérer à son idéologie et son projet; sans le certifier, il devait semble-t-il estimer que c'était un projet nihiliste mais comme lui-même souhaitait la destruction de sa société telle qu'elle était en son temps pour “restaurer un société d'ordre”, celle d'avant 1918, il a probablement considéré que le soutien du projet nazi était un moyen intéressant pour sa propre fin. Apparemment, assez vite après 1933 il dut considérer que ce n'était finalement pas un si bon moyen, ce qui lui valut un procès (de presse) en opportunisme et la perte de ses positions dans l'appareil du parti en 1936, mais ne l'empêcha pas de préserver ses positions académiques et de continuer d'œuvrer activement pour la propagande du régime, spécialement dans son domaine, le droit.

Le salaud est une hypothèse: contrairement au con, il ne reconnaîtra jamais sa participation volontaire et délibérée à une action “pour le mal”, soit qu'il la nie contre l'évidence des faits, soit qu'il la légitime par des motifs “d'ordre supérieur”, souvent en faisant les deux. Cas par exemple d'Adolf Eichmann qui, lors de son procès, axe sa défense sur ces deux aspects, d'une part en déniant sa connaissance de la réalisation effective de la «solution finale», de l'autre en se présentant comme un bureaucrate zélé, obéissant aux ordres et respectueux de l'autorité et de son engagement par serment envers elle. Où on peut le qualifier de salaud: d'abord, durant cette période où il fut un membre éminent du parti et de la structure d'État, et durant sa période argentine, il dit ou écrit des propos qui montrent sa connaissance précise du processus, sa participation directe à l'occasion, son implication en tant que concepteur et non que “simple exécutant”, et son adhésion totale au projet (entre autres propos, «Eichmann en Argentine regrettant, en 1957, auprès d’anciens nazis, de ne pas avoir tué les 10,3 millions de juifs d’Europe»), ensuite, sur ce point on lira avec profit l'article de Fabien Théofilakis d'où vient cette citation, «Adolf Eichmann à Jérusalem ou le procès vu de la cage de verre (1961-1962)», il construira une stratégie de défense loin de la banalité apparente, de l'aspect «petit bureaucrate» qu'il veut donner devant ses juges, qui indique clairement sa volonté de ne pas être considéré comme un agent actif, volontaire et décisionnaire du traitement de la “question juive”, d'être un simple rouage, assez passif et peu informé. Le contexte fit que cette stratégie ne pouvait fonctionner, mais nombre de procès qui eurent lieu ailleurs et quelques temps après l'immédiate après-guerre montrèrent que ce fut souvent une stratégie payante pour éviter à des membres de l'appareil nazi les très lourdes peines auxquelles furent condamnés les organisateurs du processus. À moindre niveau, on a l'exemple récent des deux «procès Merah» où le principal accusé est Abdelkader, frère de Mohammed.

Je ne veux pas faire du psychologisme à la petite semaine (d'autant que j'ai quelques réticences concernant tout ce qui est “psy”) mais du moins, il apparaît assez nettement que la famille Merah est du genre qu'on dit “déstructurée” et “dysfonctionnelle”, presque tous ont connu des passages “antisociaux“ qui les ont conduit à avoir des problèmes avec les autorités – police et justice –, tous les garçons ont versé dans la criminalité ou la délinquance de droit commun, les deux premiers frères ont trouvé moyen d'en sortir mais selon des voies assez divergentes, l'aîné en se “normalisant”, le second à l'inverse en allant vers le “fondamentalisme religieux” – intéressant de savoir qu'avant de se diriger vers le salafisme, Abdelkader Merah envisagea la conversion au judaïsme puis au christianisme, comme on dit, “il se cherchait” mais sans trop savoir où se trouver... Pour anecdote, je me souviens d'un gars de ce genre, sinon l'aspect antisocial et délinquant, qui en trois ans passa successivement par le mysticisme chrétien, le bouddhisme, le rosicrucianisme, le trotskysme, pour finir par la conversion à l'Islam dans les derniers temps où je l'ai connu – il me semble que cette fois-là il s'est “trouvé”, mais je ne le certifierai pas. Tel qu'on peut le comprendre, les deux frères, Abdelkader et Mohammed, forment une coalition salauds-cons a minima (bien que le rôle de leur sœur aînée laisse à croire qu'elle ne fut pas vraiment hors de cette coalition, mais peu importe ici), l'aîné étant le concepteur et organisateur du projet, le cadet l'exécutant, l'aîné prenant soin de ne pas être directement impliqué dans l'exécution. Je ne connais rien de mes semblables sinon ce que j'en peux voir et savoir, du fait je n'ai aucune hypothèse fondée sur les “convictions réelles” de ces deux-là, à un niveau on peut supposer que le “vrai con” est Abdelkader, qu'il est “réellement” devenu un “bon croyant” (de son point de vue, s'entend), et le “vrai salaud” Mohammed, faux croyant, vrai violent et assez nihiliste, mais dans un schéma de type complot “salaud” et “con” sont des fonctions, des positions: l'aîné est le salaud parce qu'il conçoit et prépare, le cadet le con parce qu'il exécute – dans un schéma complotiste, le con est celui qui subira à coup sûr la sanction de son acte, le salaud celui qui compte l'éviter. On peut même supposer que le “salaud en chef” de l'histoire est la sœur aînée, Souad, de qui part toute cette spirale “terroriste”, et qui a su quant à elle se préserver de toute sanction. Pour édification, je vous conseille la lecture de l'article de Wikipédia sur Mohammed Merah.

Ce que je nomme complot est un schéma qui n'implique pas d'intention particulière, notamment pas une “intention de nuire”, ni une action “contre” – une personne, un groupe, une institution, la société. Les “salauds” d'un complot sont donc des salauds fonctionnels, “la tête”, les “cons” formant “le corps”. Un complot est un processus normal et permanent dans une société, à un niveau on peut considérer ma participation à Mediapart et la rédaction des billets que j'y publie comme une contribution à un, à des complots. De mon point de vue “j'agis pour le bien”, tout en sachant que nombre de mes semblables auront un avis différent: les partisans d'Emmanuel Macron, les zélateurs du projet nazi, les défenseurs des actes et opinions de Mohammed Merah, les chrétiens crédules et les tenants de la validité entière de l'analyse du totalitarisme par Hannah Arendt, entre autres, ne considéreront pas nécessairement que j'agis pour le bien, sinon les soutiens du projet nazi et des actions meurtrières de Merah je ne peux pas leur donner tort, il est des actions et projets, il est des discours et opinions, dont on peut certifier qu'ils contribuent à augmenter le niveau de mal en ce monde, à créer des troubles et de la division, il en est d'autres pour lesquels on ne peut avoir d'opinion tranchée, je considère sincèrement “agir pour le bien”, je suppose que nombre de soutiens de la politique mise en œuvre par l'actuel exécutif français et soutenu par une large majorité du législatif le considèrent aussi, il se peut que l'analyse de Arendt soit plus pertinente que la mienne, à court et moyen terme c'est indécidable. Remarquez, en ce qui concerne l'actuel exécutif français j'ai tout de même l'indice que sans nécessairement “agir contre le bien” il ne contribue pas à son augmentation en ce monde et contribue plutôt à augmenter le niveau de mal, de dissensus social, mais sans supposer une “intention de nuire” – sinon de la part de quelques opportunistes qui ne visent que leur intérêt propre, pour mémoire le cas de Manuel Valls, ci-devant En Marche! et semble-t-il, de plus en plus entravé et condamné au sur-place...

On est toujours le con ou le salaud d'un autre. En tant que, disons, comploteur, parfois je fais fonction de con, parfois de salaud. Dans ce billet ou dans un des deux autres en cours j'en parle – de mémoire, ça serait plutôt dans «La Farce...» –, l'univers est antibiotique, il tend à contrer les velléités d'autonomie des êtres vivants, sans intention cela dit, vivre nécessite d'aller contre le mouvement général de l'univers, ce qui n'est pas facile. Vivre est en soi une forme de complot, un complot contre l'univers. Certes, destiné à échouer à terme mais du moins, tant qu'on vit on prouve que ça fonctionne, “un certain temps”. Ce qui m'amène brièvement à la question des conspirations, devrais-je même dire, de LA conspiration, la vaste conspiration de la vie pour préserver aussi longtemps et aussi bien que possible sa singularité dans les contextes où elle a l'opportunité de se développer. On ne peut rien certifier mais du moins il est hautement vraisemblable que la Terre ne soit pas le seul lieu de l'univers où il y a de la vie. D'un point de vue, disons, spirituel ou symbolique, c'est une hypothèse plaisante mais pour encore quelques temps invérifiable (en toute hypothèse, pour un temps assez court, ces temps derniers nous avons mis au point des instrument d'observation de l'univers de plus en plus efficaces). D'un point de vue effectif et contingent, je dois dire que je m'intéresse avant tout à cette petite portion de l'univers que constitue la biosphère locale, son soubassement et sa banlieue proche. Donc La Grande Conspiration de la Vie contre l'Univers. Contre et avec l'univers. Dire que la vie va contre le mouvement général de l'univers est une représentation, nous participons de lui, donc nous allons dans le sens de ce mouvement. C'est plutôt que le mouvement propre de la vie dans son incarnation locale, la biosphère, diverge légèrement du mouvement global, lequel tend à réduire cette divergence.

La Grande Conspiration... Et bien c'est simple: “conspirer”, conspirare, c'est “s'accorder”, “souffler du même souffle”, “souffler ensemble”. Respirer et conspirer ont la même racine, spiro, “souffler”, “re-spirer” est donc “souffler de nouveau” et rend compte du processus continue et répété, “con-spirer” est “souffler avec”, d'où l'acception positive “s'accorder”, comme dit, “souffler du même souffle”. Le TLF mentionne bien sûr une autre acception, celle qui a perduré en français contemporain, «en mauvaise part “se liguer, comploter”». Bonne ou mauvaise part, encore une question de point de vue, pour me répéter, du point de vue des comploteurs il s'agit en général de se liguer “pour le bien”. Disons que “conspirer en bonne part” consiste à le faire “dans le sens du vent”, dans le sens du projet social en cours, “conspirer en mauvaise part”, à le faire “contre le sens du vent”. Le complot comme conspiration propre à un sous-ensemble de la biosphère et plutôt contraire au mouvement général du contexte. Factuellement, ce qu'on nomme complot est précisément une “micro-conspiration“ qui semble constituer un projet allant contre la société car divergeant de son projet global. Ça peut être ou ne pas être le cas – d'aller “contre la société” – d'un point de vue objectif, mais la société a aussi sa subjectivité: il se peut, par circonstance, que le projet global en cours d'une société aille effectivement contre ses propres intérêts (cas moult fois évoqué ici du régime nazi en Allemagne), en ce cas un complot peut aller contre ce projet mais dans le sens des intérêts de la société, ça n'en sera pas moins un complot “antisocial”. «Le vent souffle où il veut», ou, l'esprit souffle où il veut: vent, souffle, esprit, trois noms pour un même concept – le souffle souffle où il veut. Parfois il es bon d'aller dans le vent, parfois d'aller contre le vent. Parfois il est aisé de le savoir, parfois non. Sans dire que ce soit facile, du moins il était simple de savoir, en Allemagne en 1935, en France en 1942, que le bon mouvement allait contre le vent. Dans d'autres circonstances c'est moins évident. Puis, le savoir n'aide pas à le faire, surtout quand le vent souffle en tempête: qui peut certifier, dans le (relatif) confort de la situation française de 2019, qu'il eut choisi le bon mouvement en 1942? Très facile de choisir pour le passé, moins facile de le faire pour le présent: dans le temps présent, le vent est fort et nous éloigne du rivage mais il n'y a pas tempête, si on a un bon vaisseau et qu'on sait manœuvrer on peut sans trop de risques aller contre le vent.

L'ai-je écrit ici? Non, je ne crois pas: j'apprécie peu les métaphores, donc j'arrête de filer celle-ci. L'idée générale me semble assez simple, et autant que je sache de plus en plus évidente: on ne peut pas agir durablement contre le mouvement général de la vie, contre le fonctionnement de son écosystème et contre celui de la biosphère, sans en subir à un moment les conséquences, sans être “ramené à la normale”, et d'autant plus violemment que cette action aura été longue et forte. Il y a un certain temps, les racines sont plus anciennes mais les choix majeurs furent faits pour l'essentiel au tournant des XVIII° et XIX° siècles, on eut le choix, dans la partie la plus “yang” du moment, l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord principalement, entre une orientation modérément ou fortement “industrielle”; pour diverses raisons, c'est l'orientation forte qui s'imposa. Dans les débuts ça n'importa pas tant, l'humanité de ce temps comptait extrêmement moins de membres, et le niveau technologique était considérablement plus bas, quels que soient les rêves d'organisation et de “progrès” des mystiques de la “révolution industrielle”, ils n'avaient pas trop les moyens de les réaliser à très grande échelle. Sans le dater précisément, la bascule eut lieu alentour de 1865 mais ça ne se fit pas en un jour. La “proto-histoire” de ce moment a lieu avec la pose des premiers câbles télégraphiques sous-marins, à partir de 1850, le tout premier, entre la France et l'Angleterre, fut un échec, mais très vite après, en ayant tiré les leçons, on procéda à une nouvelle pose sur la même concession et sur la même ligne. Peu après d'autres câbles furent tirés, sur des distances comparables. Sept ans plus tard ce fut la pose du premier câble intercontinental, sur une tout autre distance, non plus 35km à moins de 100km mais 4.200km, entre l'Irlande et Terre-Neuve. Et quatorze ans plus tard, en 1872, est posé le dernier câble télégraphique intercontinental, entre l'Asie et l'Australie. Enfin, le dernier, manière d'écrire: on nous parle du réseau Internet en considérant ce qui fait rêver, les ondes, les satellites, pour l'heure plus de 95% du trafic Internet intercontinental passe toujours par des câbles, et on continue d'en poser. Le câblage entre territoires distants séparés par des mers et océans reste une activité importante et plurielle, assez vite après la pose du câble de 1872 commence celle des câbles téléphoniques, qui ont d'autres besoins, notamment la nécessité d'intégrer des répéteurs de signal au-delà d'une certaine distance, ce qui limita longtemps (jusqu'à l'après-deuxième guerre mondiale) leur pose à des distances très courtes. La liaison de tous les continents par câbles télégraphiques changea significativement les conditions de réalisation du déjà vieux projet faussement dit par après de “révolution industrielle” en permettant une coordination rapide de l'ensemble de ses acteurs principaux, cela combiné à une amélioration notable des communications physiques au cours du siècle, qui avec la navigation à vapeur réduisit la durée des trajets de moitié environ puis des deux tiers quand on passa de la propulsion par roues à aube à celle par hélice, à quoi s'ajouta la régularité (incidence réduite des tempêtes ou du manque de vent); au début du XX° siècle l'adoption du tout récent moteur diesel augmenta encore la rapidité et la fiabilité des navires; sur terre aussi, avec le chemin de fer puis, à la fin du siècle, avec les automobiles grâce au moteur à explosion, la régularité, la fiabilité et la rapidité des transports s'accrut. L'industrie aussi bénéficia d'améliorations notables avec la vapeur d'abord, et plus encore avec l'électrification.

On ne refait pas le passé, ce qui eut lieu eut lieu. Les options prises par les principaux États qui construisirent la “révolution industrielle” induisirent une progression exponentielle de l'industrialisation des processus économiques. Ces options n'eurent rien d'évident ni de nécessaire. Il se trouve que le plus souvent, les comploteurs réussissent mieux à réaliser leurs projets à court et moyen termes que les conspirateurs, ce qui est assez logique puisque les premiers visent au plus le moyen, souvent le court terme, en se disant «après moi le déluge!», au plus «après moi et mes enfants le déluge!». Remarquez, les conspirateurs se le disent aussi mais avec un autre pronom et plus tranquillement, «après nous et nos enfants, le déluge». Ils y ajoutent les enfants de leurs enfants et toutes les générations à venir. Un gars du genre comploteur pose cette question dans un ouvrage célèbre: « suis-je le gardien de mon frère?». La réponse est normande, p't'êt' ben qu'oui, p't'êt' ben qu'non. Ou macronienne, et en même temps oui et non.

L'ouvrage en question commence par le commencement, son premier livre commence par le mot “Commencement”; la traduction canonique donne «Au commencement» en tant que début de phrase alors que dans le texte original il y a une incertitude, on peut lire une simple mention, André Chouraqui, un des traducteurs de la Bible, très littéraliste, donne la leçon “entête” pour le mot hébreu bereshit, ce que semble confirmer l'usage de la lecture de la Torah dans la tradition juive, divisée en “exposés” (en parashiot, pluriel de parasha), le premier étant nommé parasha bereshit, “exposé du commencement” car commençant le cycle des lectures hebdomadaires; cet exposé correspond au premier tiers du livre intitulé “Genèse”, un calque du mot grec signifiant “commencement” mais au sens de “naissance” ou “origine”. On peut bien sûr lire le mot à la fois comme indication et comme mention de l'événement qui est rapporté, «ce livre “commence l'ouvrage”» et «ça commence ainsi: “les élohim” créa [...]» – il y a d'ailleurs cette curiosité, elohim est un pluriel, celui de eloha, mais dans ce commencement c'est un pluriel utilisé comme un singulier. Autre curiosité, il y a deux commencements, celui du chapitre 1, verset 1, «Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre», et celui du chapitre 2, verset 4, « Voici les origines des cieux et de la terre, quand ils furent créés. Lorsque l’Eternel Dieu fit une terre et des cieux». Encore une curiosité, objet de discussions et de controverses depuis très longtemps, dans le premier “commencement” le nom de la “cause première” est elohim, dans le second c'est YHWH (autres translations possibles, YHVH ou IHVH). Bref, on ne sait pas trop si c'est un commencement ou un simple événement dans la chaîne des événements, et qui ou quoi est cause de cet événement. Et ce qui suit diffère aussi: dans le premier récit il se passe plein de trucs pendant  cinq jours, le sixième il crée l'humain “à son image” et il le crée homme et femme, dans le second il commence par créer l'homme, puis tout un tas de trucs et de machins, puis la femme d'une côte de l'homme – une sorte de clonage. Je ne conseille pas une première approche de la Bible à partir de la traduction Chouraqui, quelque peu ardue car très littérale, mais c'est un travail intéressant pour accéder au sens original des mots hébreux de la partie Torah. Plus largement, il vaut de disposer de plusieurs traductions de la Bible venant de plusieurs traditions (juive, catholique, réformée ou protestante) et faite à plusieurs époques. Dans mon usage habituel, pour ma propre propagande, le plus souvent j'utilise la traduction Segond de 1910, mais pour mon édification j'en utilise plusieurs et je lis divers commentaires et diverses exégèses.

Suis-je le gardien de mon frère? Quand on est Caïn et qu'on se fait demander par “l'Éternel” juste après avoir trucidé ledit frère, ce n'est à coup sûr pas la bonne question à poser en tant que réponse à «Où est ton frère Abel?». Car ledit, qui est une sorte de Madame Irma et qui sait tout, voit tout et dit tout, lui balance ça juste après: «Qu’as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Maintenant, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa richesse. Tu seras errant et vagabond sur la terre». J'aurais été Caïn, j'aurais plutôt répondu un truc du genre, ben, m'sieu l'Éternel, on s'est un peu bagarré et par malheur le pauvre Abel a fait une mauvaise chute et en est mort! Ou un truc du genre, rapport au fait que “faute avouée est à moitié pardonnée” et si en plus on enveloppe le tout avec l'excuse universelle de “la fatalité”, on peut encore augmenter le niveau de pardon. Je me disais assez bon rhéteur, ce n'est pas vantardise, quand on maîtrise le verbe on peut faire des miracles, il m'est arrivé deux fois d'avoir affaire avec les forces de l'ordre suite à une plainte, et les deux fois ça fut classé sans suite, or, ces deux fois j'avais effectivement commis des délits, et ces deux fois les plaignants avaient une faible maîtrise du verbe. Pour info, et si ça vous arrive un jour, la méthode est assez simple: il faut admettre tout ce qui constitue le motif de la plainte sauf le point problématique qui vous ferait glisser dans la catégorie “délinquant”, du moins dans des circonstances telles que celles où j'ai subi une dénonciation, où il s'agissait de délits mineurs qui reposaient uniquement sur des témoignages; si c'est un délit où il y a des actes on doit les admettre, mais en les “expliquant” – la fatalité... Se présenter comme “la victime des circonstances”. J'aurais été Caïn j'aurais expliqué qu'Abel m'avait provoqué, ou avait eu une attitude provoquante, et vous me connaissez, m'sieu l'Éternel, j'ai le sang vif, je me suis un énervé, on s'est battus, ça a dégénéré, et voilà... Je regrette, je regrette beaucoup! Mon pauvre frère bien aimé! Quel malheur...

Dans la réalité réelle je ne ferais pas ainsi bien sûr, cette proposition de défense vaut pour une saynète ou un dialogue de théâtre. En outre, dans la réalité réelle je ne risque pas de tuer quiconque, sauf du fait des circonstances, la jalousie, l'envie, la rancœur et la rancune ce ne sont pas mes trucs; par contre et comme esquissé, dans la réalité effective il m'arrive parfois de me mettre dans des situations délicates mais quand on a le verbe on s'en sort, en général. Lors de la première situation évoquée j'étais interrogé par un officier de police judiciaire et dans une pièce à côté une autre personne subissait elle aussi un interrogatoire, mais n'avait pas le verbe. Elle savait, comme moi et comme n'importe qui, qu'il ne faut jamais avouer ses mauvaises actions, mais quand on n'a pas le verbe, quand on n'a pas la maîtrise de la parole, et qu'en plus on n'a pas la maîtrise de soi, on manque de discernement: mon voisin voyait la situation comme un bloc, et niait tout en bloc, je voyais la mienne comme une série d'événements donc j'en admettais la plus grande part, ce qui donnait de la crédibilité à mon discours et de la vraisemblance à ma dénégation du point problématique. Bien sûr, si ce point problématique avait eu d'autres témoins que le plaignant et moi, je l'aurais admis mais “expliqué”...

La situation du premier cas est assez intéressante en ceci que mon voisin dénégateur avait commis un acte formellement moins grave que celui que l'on m'imputait, et en outre son interrogateur faisait son possible pour l'amener à simplement admettre le récit de la situation qui l'avait conduit là, et qui eut de nombreux témoins: ce qu'on demande avant tout à un délinquant est d'admettre les faits, l'aurait-il fait et aurait-il ajouté qu'il s'excusait, qu'il n'était pas dans son état normal (ce qui était vrai: lors de l'incident il était fin soûl), ça ce serait terminé très vite et il serait tranquillement rentré chez lui; résultat, je suis pour mon compte sorti libre et avec annulation de plainte alors que quand je partis mon voisin subissait toujours son interrogatoire et, de ce que j'en puis deviner, ça ne se conclut pas aussi bien pour lui... Dans une société humaine, avoir le verbe importe beaucoup.

Suis-je le gardien de mon frère? Oui et non. Je ne le suis pas s'il s'agit de dire que mon frère est “sous ma garde”, qu'il m'appartient comme m'appartient un objet, ou une plante, ou un animal; je le suis s'il s'agit de dire que je suis gardien de sa sauvegarde, vous savez, «ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l'on te fit» et «aime ton prochain comme toi-même» et «nous sommes tous adelphes» (plutôt que tous frères, l'adelphie inclut les sœurs et les frères) et «tout humain est mon semblable». Si tout humain est mon semblable, alors nous devons être garants les uns des autres, à la fois les garants de notre intégrité et les garants de notre autonomie:

«Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
Article 2 - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression.
Article 3 - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.
Article 4 - La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi»
. (Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789)

Les droits imprescriptibles des humains sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Une interprétation restrictive du deuxième droit est “propriété privée”, dans cette déclaration on parle de propriété sans la spécifier, on parle donc de “ce qui est propre” à chaque humain, de son être et non de son avoir; une partie de son avoir participe de son être, mais ce qu'on met sous le nom de “propriété privée” n'en participe pas, ce droit peut se paraphraser en “son intégrité”, ce qui fait d'un humain ce qu'il est en tant qu'être social, que membre de la société, par quoi il s'y intègre et en participe. Ce qui me fait citoyen de ma société n'est pas ce que je possède mais ce qui constitue mon être. Cela dit, la société est mon garant, ce que je possède m'est propre, donc participe formellement de ma propriété mais de manière circonstancielle et non essentielle, perdrais-je mes biens que je n'en perdrais pas pour autant mon intégrité, ma qualité de membre de la société. Les autres droits sont donc la liberté et la sûreté, là encore non au sens restreint et faux de “sécurité publique”, ma propre sûreté, l'assurance réciproque des membres de la société, que décrit l'article 4: «La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits». Quant à la résistance à l'oppression c'est assez simple me semble-t-il: les articles 5 à 15 et l'article 17 énoncent les conditions dans lesquelles une société est constituée, a une Constitution, l'article 16 précise quand a lieu la résistance à l'oppression:

«Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution».

Soit dit en passant, dans le contexte français actuel la séparation des pouvoirs est assez mal déterminée/ Loin que je suppose qu'il faille “faire la révolution” ou un truc du genre (voire un truc pire, genre dictature), mais dans les temps actuels il apparaît légitime de résister à l'oppression. Notamment, en faisant que la séparation des pouvoirs soit déterminée, par exemple en ne faisant pas du législatif un simple relais de l'exécutif, non la Chambre des représentant mais une simple chambre d'enregistrement des décisions de l'exécutif, une assemblée de greffiers du pouvoir exécutif....

Je ne suis pas le gardien de mon frère mais le gardien de ses droits, comme il est le gardien des miens. Raisons pourquoi je ne puis être adepte d'un culte organisé autour d'un clergé ni favorable à des institutions politiques dont le chef est désigné au suffrage direct, pour le dire autrement, si nous sommes tous des adelphes il ne peut y en avoir parmi nous qui sont plus “élus” que d'autres. Je ne pourrai par exemple jamais adhérer au catholicisme ou aux autres sectes juives où les officiants sont des “pères”: si nous sommes tous frères, comment certains pourraient être mes pères? Perso, je n'ai qu'un père et, paix à ses cendres, ce qui en demeure repose désormais dans un cimetière. Je m'interroge d'ailleurs sur ceci: comment les fidèles catholiques peuvent sans y voir un paradoxe nommer “mon père” le type qui vient juste de leur dire que “nous sommes tous frères en Jésus-Christ, notre seigneur”? Ce n'est pas du verbatim mais du moins, durant la messe on ne cesse de nous bassiner avec cette affirmation, «nous sommes tous frères». Cela dit, quand on a affaire à une assemblée mixte, supposer que les sœurs sont des frères me semble déjà un paradoxe...

Pour conspirer il faut autant que possible lever les paradoxes et tenter de les résoudre. Je ne souhaite pas que tout le monde pense comme moi, et même souhaite que personne ne pense comme moi, je souhaite d'autant moins la “pensée unique” que c'est impossible: une seule personne en ce monde “pense comme moi”, c'est moi, parce que je suis unique. Non que je sois très singulier, simplement il n'existe qu'un seul être en ce monde qui a vécu ce que j'ai vécu, que je peux désigner être “moi”. Chacun est à soi-même “moi”, ce qui fait de nous des semblables, mais chacun a une expérience unique de la vie, celle qu'il vit, ce qui nous fait chacun uniques – mais pas très singuliers, le plus souvent. Je l'écrivais, aucune chance que je verse jamais dans un groupe religieux constitué autour d'un clergé, et j'y ajoute, aucune chance que j'adhère à une idéologie qui requière de “croire sans savoir”. Je ne sais plus si je l'ai mentionné dans cette discussion-ci, ce que disent presque toutes les religions à propos de la “cause première”, de ce qui fait que le monde est monde, est que cette cause première, quelque nom qu'elles lui donnent, est inconnaissable. Sur ce point j'adhère pleinement à la proposition qui conclut le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein:

«Ce sur quoi on ne peut parler, sur cela on doit être muet» («Whereof one cannot speak, thereof one must be silent»).

Ce qui est inconnaissable, on ne peut en parler, donc pourquoi le nommer et le décrire? Pourquoi le supposer? En cherchant il y a peu la traduction Chouraqui de la Bible je suis tombé sur une page où on en faisait la critique, une page qui hurle son titre puisque sur Internet, écrire en majuscules revient à crier; «LA BIBLE CHOURAQUI: PEUT-ON S'Y FIER?». Sur Internet toujours, on ne hurle que pour quatre raisons: parce qu'on n'a pas été attentif et qu'on a mis son clavier en majuscules bloquées par erreur, parce qu'on ne connaît pas les règles (mais là c'est une fausse excuse: n'importe où, écrire en majuscules symbolise “voix forte”, dans certains contextes (affiches, tracts, titres) il s'agit surtout d'une question de lisibilité et de contraste même si l'aspect “attirer l'attention” intervient aussi, dans d'autres ça exprime proprement une certaine véhémence. Il m'arrive parfois de mettre tout ou partie d'un titre de page en majuscules autres que celles d'initiales de mots, pour jouer sur l'aspect “attirer l'attention” et parfois celui “véhémence” par ironie; ici je suppose que l'auteur voulait surtout attirer l'attention (un titre en majuscules dans une liste de résultats de recherche se remarque) mais ce que dit ce titre me fait considérer que, peut-être à son insu, l'auteur nous “donne le ton”, en gros, que la réponse est dans la question, laquelle est prévisiblement: non, on ne peut pas s'y fier. Factuellement, l'auteur de cette page aurait pu se passer d'aller plus loin que ça, et résumer son article à «Non». Voire à «NON!». Pour mon compte, quand j'écris un texte dont le titre et le texte d'introduction me paraissent suffisamment significatifs j'évite de déblatérer, si je poursuis ce sera pour parler d'autre chose. Là non, l'auteur en met une grosse tartine, parce qu'il s'agit d'un texte de propagande – ce que je ne lui reprocherai pas, je pratique aussi. Par contre, je lui reproche ce genre de propos:

«Chouraqui n'a pas vraiment traduit la Bible: il nous en livre une adaptation très personnelle, dans laquelle il donne constamment libre cours à sa créativité, à ses convictions personnelles, et à son enthousiasme pour ce qu'il pense être le sens du texte. Cette optique est déjà contestable quand il s'agit de traduire un article de presse ou un roman; mais que dire quand l'objet de la traduction est la Parole même de Dieu?».

 Désolé pour les majuscules dans la citation, dans le texte l'auteur met en évidence ces passages, ce que j'ai voulu rendre, mais il ne le fait pas autant que ça, les éléments de mise en forme pour les billets de Mediapart sont limités, je dois faire avec. Cette précision pour éviter qu'on croit que, aussi lourd que soit cet auteur dans sa rhétorique et sa propagande, il le soit à ce point. Ou qu'on croie que je veux volontairement l'accabler. Il le fait lui-même déjà très bien, donc point besoin d'en rajouter.

Le dénigrement assez maladroit de la traduction Chouraqui dans cet article s'articule sur ce point: «que dire quand l'objet de la traduction est la Parole même de Dieu?». Que dire à propos d'une traduction où l'auteur «livre une adaptation très personnelle, dans laquelle il donne constamment libre cours à sa créativité, à ses convictions personnelles». Premier problème, “la Parole même de Dieu”: une large part des sectes juives, y compris parmi leurs branches “chrétiennes” (entre guillemets parce que pas mal de sectes qui se disent chrétiennes ont un rapport assez distant à la Bible, ce qui les situe assez à l'écart du judaïsme y compris celui chrétien) ne considère pas que la Bible soit “la Parole même de Dieu”, y compris celles qui considèrent que les passages mentionnés comme tels sont littéralement cette parole. Ce en quoi ils sont en accord avec le texte même. Pour exemple, les Évangiles, celui dit de Luc étant assez explicite là-dessus:

«Plusieurs ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, suivant ce que nous ont transmis ceux qui ont été des témoins oculaires dès le commencement et sont devenus des ministres de la parole, il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus» (Luc, 1, 1-4, traduction Segond 1910).

Très explicitement, le rédacteur se présente comme l'auteur, c'est donc sa parole et non celle de “Dieu”, celle d'un témoin indirect, le témoin de la parole des témoins oculaires. Bien sûr, dans son texte figure “la parole de Dieu” mais ce n'en est qu'une partie, somme toute restreinte. Deuxième problème, si c'est proprement “la Parole de Dieu”, alors toute traduction «livre une adaptation très personnelle, dans laquelle [l'auteur] donne constamment libre cours à sa créativité, à ses convictions personnelles». De ce point de vue, les courant musulmans qui proscrivent la traduction du Coran parce que selon eux transcrivant la parole divine sont plus cohérents et scrupuleux que l'auteur de cette page: si c'est bien sa parole elle doit être inchangée car toute traduction déforme et trahit cette parole. Si «Céphas MABADA-MABAYE - Pasteur» considère réellement que la Bible est cette parole, il ne peut en même temps tenir qu'une traduction est plus valide qu'une autre, de ce point de vue sa critique ne concerne pas la pertinence de cette traduction-ci mais le fait qu'elle propose une interprétation qui ne correspond pas à la sienne. Troisième problème, quoi que puisse en croire l'auteur de l'article ni la Torah et les autres livres de l'Ancien Testament, ni le Nouveau Testament ne peuvent être considérés comme “la Parole même de Dieu” parce que les personnes qui ont rédigé cet ouvrage l'ont fait dans une autre langue que celle utilisée, soit par “Dieu”, soit par ses prophètes: bien avant la rédaction de la plus grande partie des livres rédigés en hébreu, la langue des prophètes était autre, en général un dialecte araméen (en fait, l'hébreu antique ne fut jamais une langue d'usage, il correspond assez à ce que fut le latin écrit “classique”, une langue artificielle basée sur des langues naturelles mais dont l'usage se limita aux cercles de pouvoir pour n'être plus, sur la fin, qu'une langue liturgique et une langue d'étude dans les écoles talmudiques), et pour ceux rédigés en grec puis transcrits en latin, on sait que beaucoup des textes recensés furent d'abord transmis oralement en araméen Si l'auteur veut vraiment accéder à la Parole même de Dieu, je lui conseille de mettre à l'index toutes les traductions et de ne lire que les textes hébreux et grecs, tenant compte de ce que ce ne sera de toute manière pas “la Parole même de Dieu” mais celle, au mieux de ses prophètes, le plus souvent des rédacteurs tardifs de cette parole.

Savez-vous? Cet article est d'une inintérêt profond pour toute personne n'ayant pas la même opinion que «Céphas MABADA-MABAYE - Pasteur» quant à la Bible, ses traductions et La Parole Même De Dieu, ni le Goût de Mettre des Majuscules aux Mots qui Désignent Notre Seigneur. Vous aurez aussi compris, j'espère, que je ne me sers pas nécessairement de ce que je cite pour l'intérêt intrinsèque de la chose, sa “valeur discursive” dira-t-on, il y a des auteurs comme Wittgenstein, comme Gregory Bateson, comme Descartes, qui m'intéressent pour la qualité de fond et de forme de leurs discours; il y a des textes comme ceux de la Bible qui m'intéressent parfois pour leur fond et leur forme, parfois pour leur fond seul, parfois pour leur forme, il y a ceux, comme par exemple les articles de Wikipédia, qui m'intéressent parfois pour leur fond sans que je prête une particulière attention à leur forme, d'inégal intérêt, et toujours en tant que références, que “preuves” – que ce que je raconte s'appuie sur des éléments de discours vérifiable, dire par exemple que la vie contredit au mouvement général de l'univers s'étaie entre autres sur les principes de la thermodynamique –, et il y a des textes que je considère sans intérêt de fond et de forme et qui ne font pas référence, et n'ont d'autre valeur que d'illustrer certains propos, tels les écrits de Carl Schmitt, et tel cet article du nommé Céphas Madaba-Mabaye (incidemment, “Céphas” est la version grecque du mot araméen signifiant “Pierre” – «Jésus, l'ayant regardé, dit: Tu es Simon, fils de Jonas; tu seras appelé Céphas ce qui signifie Pierre» [Jean, 1.42, trad. Segond] –, ce qui m'amuse assez relativement à mon discours, rapport au fait que ledit Céphas semble du genre à ne voir que ce qu'il croit). Celui-ci m'intéresse parce qu'il montre assez clairement comment, disons, le “complotisme” et la propagande “complotiste” fonctionnent. Sans le connaître, son auteur m'apparaît de la classe de ceux que je nomme les “salauds cons” ou “faux salauds”, mais possiblement de celle des “cons salauds” ou “faux cons”.


Addendum. L'auteur de ce texte n'est pas Céphas Mabada-Mabaye qui s'en fait “le simple relais”, par contre il est bien l'auteur du titre en majuscules. Finalement il apparaîtrait plus salaud que con en prenant soin de ne pas se prévaloir de son contenu dans une réponse à un commentaire, mais tout aussi piètre rhéteur que l'auteur du texte, en revanche...


Un “vrai salaud” est un maître de la parole, un rhéteur qui maîtrise la sophistique parce qu'il comprend comment fonctionne la persuasion rhétorique, le “faux salaud” comprend comment construire un discours de type sophistique mais ne comprend pas vraiment comment ça fonctionne, ce qui l'amène souvent à produire des discours qui ne peuvent convaincre que les convaincus; un “vrai con” est un “sujet de la parole” – entre guillemets parce que je viens tout juste d'inventer la formule comme pendant de celle déjà connue de “maître de la parole”, donc une personne qui est “maîtrisée par la parole” – qui, disons, se laisse facilement persuader parce qu'il n'a pas la compréhension consciente de l'effet du verbe sur qui l'écoute, ou au contraire ne se laissera pas persuader si la parole qu'il entend ne correspond pas à la forme qui suscite en lui l'adhésion. Certains se demandent pourquoi les partisans fanatiques de Donald Trump acceptent tout de lui, sont toujours d'accord avec ses propos, alors que dans la même journée il peu certifier vrai tout, n'importe quoi, le contraire de tout puis le contraire de n'importe quoi; ce sont, dirai-je, des “hémiplégiques de la parole”, ils sont sensibles à la forme plus qu'au fond, et si quelqu'un leur propose “la bonne forme” ils tendront à toujours l'approuver – ce qui, soit dit en passant, me donne l'indice que Trump est un vrai salaud ou un vrai con, un maître de la parole ou un “exclu de la parole”, une personne qui «a des yeux mais pour ne pas voir, des oreilles mais pour ne pas entendre». L'intérêt à court et parfois à moyen terme des vrais cons pour les vrais salauds est leur très grande capacité de persuasion, quoi qu'ils disent, ils le font avec une telle sincérité qu'ils en sont convaincants. Certes, convaincants surtout pour les convaincus par avance, mais dans certaines circonstances ça peut aller un peu au-delà, juste ce qu'il faut pour, comme dans le cas d'une élection, faire basculer le résultat en faveur d'un candidat “vrai con”. Pour reprendre la formule, on peut tromper quelqu'un tout le temps, on peut tromper tout le monde un temps, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps, une élection étant “un temps”, peu importe que par après les ”trompés” aient les yeux dessillés tant qu'ils ont été aveugles au moment opportun.

Mes catégories de vrais et faux salauds et cons n'indiquent rien quant à ce qu'on peut penser des personnes et de la catégorie où les classer, d'autant que selon les contextes et les moments on peut passer de l'une à l'autre assez facilement. Je puis peut-être sembler m'exclure de ces catégories puisque faisant leur analyse mais comme dit déjà je suis un “observateur participant”. En outre, savoir n'évite pas de croire, dans l'un des deux textes en cours, dans «La Farce...» me semble-t-il, je cite ce cas d'un oncologue atteint d'un cancer, et traité pour cela par les moyens que lui-même prescrivait dans sa pratique, qui demanda à son médecin si ce dont il souffrait était grave de telle manière que celui-ci comprit qu'il “n'avait pas conscience” de souffrir d'un cancer. Là c'est un cas limite (pas si rare mais tout de même point trop courant), un “aveuglement volontaire” assez extrême, cela posé, pour des pratiques sociales plus ordinaires on n'échappe pas au lot commun, il m'arrive comme tout un chacun d'être parfois con, parfois salaud, par consentement ou aveuglement, «mais je me soigne», j'essaie autant que possible de raisonner mes actes et mes propos, j'interroge mes opinions et mes adhésions. Le texte sur la farce du changement climatique explore en partie cet aspect: dans l'ordinaire des choses je ne dirai pas toujours et partout que c'est une farce – non le fait mais la manière dont on l'utilise le plus souvent dans le débat public – parce que pour analyser le processus il faut beaucoup de temps quand on a affaire à des personnes qui adhèrent fortement à l'une ou l'autre des propagandes en cours sur le sujet. Tendanciellement je suis un conspirateur, je pars de ce principe simple et toujours vérifié au cours des temps, quand le moment de la récolte vient elle se fera. Souvent avec une petite anticipation ou un petit retard, mais elle se fera. Quand un mouvement impactant pour la société se produit, le plus souvent il est imprévu bien que prévisible, assez vite après il est réduit et, du point de vue des instances “politiques”, contré, mais aura définitivement changé la société, son rapport à elle-même, son rapport à ses membres, celui de ses membres à elle et à eux-mêmes. Cas par exemple des “événements de 1968”, un peu partout dans le monde et entre autres en France.

La “mémoire de 68” est largement une construction et comme souvent, elle résulte d'un compromis entre certains acteurs qui sur le moment semblaient avoir et souvent, avaient des intérêts divergents, contradictoires ou opposés. Pour qui s'intéresse à la période, le moment de plus grande effervescence, qui a donc lieu au cours de l'année 1968, pour l'essentiel durant le printemps et l'été, n'est qu'un épisode dans une séquence bien plus longue, en gros de 1964 à 1973, avec un moment plus intense de 1967 à 1970, des prémisses plus anciennes (un changement de société ne naît pas de rien) et une traîne plus longue (les changements sociaux les plus notables ont plutôt lieu, de manière progressive et parfois réversible, durant la décennie 1970, par des expériences de terrain et par l'évolution du cadre constitutionnel et législatif). Lors des processus de ce type, les acteurs “comploteurs” échouent tous, quel que soit le complot qu'ils mettent en œuvre, sauf à finir par s'inscrire dans la conspiration en cours. Échouent en tant que comploteurs, je veux dire: les principaux courants de ce type, à l'époque, promouvaient des idéologies qui avaient déjà échoué ou échoueraient peu après. En tant qu'individus, il arrive souvent que les principaux meneurs de ces courants “réussissent”, acquièrent une position sociale éminente, mais à condition de renoncer au projet qui les conduisit à rechercher cette position – dois-je citer tous les “maoïstes”, “trotskystes”, “communistes”, “gaullistes”, “centristes”, “colonialistes” et autres idéologues qui tiraient leurs projets de tous ceux qui étaient déjà en perte de vitesse au milieu des années 1950? Ce qui ne les empêcha pas d'acquérir des positions éminentes dans le cadre du projet social en cours, parfois en changeant explicitement d'idéologie, parfois en se servant de l'idéologie dont ils se revendiquaient lors de la période initiale mais en tant que, disons, fond de commerce: pour exemple, formellement un journal comme Libération resta “gauchiste” jusqu'à la fin des années 1980 et reste censément “de gauche” aujourd'hui, mais son évolution idéologique est très antérieure et dès la fin des années 1970 (sans le dater, dès 1977 ou 1978) il avait évolué de fait pour s'inscrire dans le mouvement général, qu'on dira “libéral”, tendance “de gauche” au départ. Et depuis quelques temps tendance floue. Certes, les membres de la rédaction sont plutôt “de gauche”, beaucoup plus modérée qu'au début mais on dira, de gauche. L'encadrement c'est moins évident, l'actionnariat encore moins. On peut dire ceci du Libération de 2019: du point de vue des médias et de celui de ses non lecteurs, il conserve son classement “très à gauche”, du point de vue des ses lecteurs occasionnels et de beaucoup de ceux réguliers ce classement est douteux, si du moins ils le classent “à gauche” ça n'est plus vraiment très de ce côté, du point de vue des personnes qui comme moi ont une appréciation non standard de la classification des idéologies c'est, dira-t-on, un journal “conservateur” du fait d'un double déplacement: l'idéologie implicite du quotidien est quelque chose comme “réformiste libéral de gauche”, donc nettement moins radical qu'auparavant, mais dans le même temps, le “centre de gravité” de la société française s'étant déplacé, ce qui figurait dans la sphère idéologique “centre gauche” se trouve désormais dans un marais “de droite” difficilement situable, qu'on peut globalement qualifier de conservateur parce qu'il s'entend au moins sur un point: les structures sociales actuelles doivent être préservées, conservées, avec quelques modifications “un peu à gauche“ ou “un peu à droite”.

Si vous prêtez quelque attentions aux discours des personnalités qui ont le plus l'opportunité de s'exprimer dans les médias et qui ont un avis sur le projet de société le plus pertinent pour la France, ou pour l"Union européenne, ou pour toutes les sociétés réputées démocratiques, il y a un point intéressant et déjà évoqué, “la croissance”. C'est un mot magique, un mot qui n'a pas de signification évidente mais qu'on doit invoquer pour conjurer les malheurs et faire venir à soi le bonheur. Ce 17 juin 2019 j'entendais un propos fort pertinent du sociologue Bruno Latour dans Les Matins de France Culture. Comme je ne veux pas déformer son propos je m'en vais réécouter l'émission (vive Internet! Grâce à ce réseau le passé est toujours présent et disponible) pour retranscrire son discours exact. Il parle des notions de progrès et de progressisme, mais sur une question de son interviouveur, son discours est plus large et concerne, comme il le dit, nos “conditions de vie matérielles”:

«Le progressisme c'est, pour un anthropologue comme moi, l'équivalent du culte du cargo dans la tradition anthropologique, c'est-à-dire des gens qui, voyant qu'ils ne peuvent plus profiter d'une espèce de source infinie de progrès, espèrent son retour. Et on continue à, disons, prier, à faire des gestes, des rituels, comme des paroles peut-être que nous avons entendues, en attendant que la prospérité revienne... Mais évidemment tout le monde sait que c'est impossible, qu'il faut passer de la notion de progrès, qui était une notion elle-même très chargée, chargée de théologie, chargée en économie, chargée en décisions financières, etc., à quelque chose qui est, plutôt ce que j'appelle – évidemment ça n'a pas le même sens – atterrissage sur nos conditions de vie matérielles, qui est quand même quelque chose d'assez différent du “progrès”».

Je vous invite d'ailleurs à écouter toute son intervention, disponible sur cette page, partie «L'Invité des Matins», celle de 7h40 ou celle de 8h19, de toute manière c'est la même (un montage des deux parties). Remarquez, ça vaut aussi le coup d"écouter l'émission dans la continuité, cela donne du poids à ses propos sur les médias qui sont beaucoup plus intéressés par “l'écume des jours”, l'anecdote, que par les évolutions sociales profondes.

Bruno Latour a ceci de remarquable qu'il a une grande constance dans son analyse des réalités sociologiques mais que, paradoxalement, beaucoup de personnes qui pour leur compte sont assez inconstantes, estiment qu'il est versatile. Par exemple, il est supposé avoir mis de l'eau “scientiste” dans son vin “relativiste”, alors qu'il a toujours pratiqué le relativisme scientifique, dans le temps ou les scientistes d'hier, pas très relativistes, devinrent les relativistes du lendemain, pas très scientifiques – s'ils le furent jamais, cela dit: il y a de la distance entre scientisme et approche scientifique...

La croissance, donc, ou le progrès. Un mythe, anciennement un mythe millénariste ou eschatologique, un rêve “positif” de “fin du monde”, devenu depuis un mythe catastrophiste avec cet espoir vain de voir revenir ce qui est à jamais parti pour un aller sans retour. Il lance dans la même émission des piques à l'encontre des, en version française catastrophistes, en version contemporaine vaguement repeinte d'anglicisme “collapsologues”, des pseudo-scientifiques qui repeignent l'éternel cauchemar de Fin du Monde qui suit l'éternel rêve de Fin du Monde de vagues couleurs “scientifiques”, en pointant le fait, en gros, que la “collapsologie” est autant une invitation à l'inaction que sa symétrique, la dénégation du changement climatique. Vraiment, je vous conseille l'écoute de cette émission, et aussi la lecture de Latour. Je l'aime bien parce qu'il est cruel et ne craint pas d'exprimer ses opinions, m'est avis que Guillaume Erner, son hôte, a du se sentir dans ses petits souliers quand Latour a décrit le travail le plus habituel des médias à s'intéresser à l'écume des choses, tant ses questions tentèrent, sans y réussir, de faire livrer à Bruno Latour son opinion, “en tant que sociologue”, sur cette écume, et de se faire dire qu'en tant que sociologue il n'avait pas d'opinion sur elle et qu'en tant que citoyen et humain elle n'avait aucun intérêt, que précisément ce qui importe, qui est proprement politique, ce sont nos conditions de vie matérielles, qui n'intéressent pas les médias, car “insignifiantes”. Ce qui est “signifiant” pour un médiateur n'est pas ce qui signifie mais “ce qui fait signe”, l'anecdote, les grands mouvements de bras et les petites phrases...


Ce matin je discutais avec un de mes interlocuteurs favoris, qui a deux talents: il m'écoute avec attention en me donnant le sentiment que je suis un gars vachement intelligent et pertinent, et il n'y a rien de plus plaisant, et en plus il me donne une réplique intelligente et pertinente, ça double le plaisir. Blague à part, j'apprécie d'échanger avec lui parce qu'il m'incite à affûter mon discours. C'est que, on ne progresse pas en discutant avec les cons et les salauds sinon en ce qui concerne la rhétorique et la sophistique. J'évoque plus précisément la chose dans d'autres textes (je ne sais plus lesquels, désolé, mais de toute manière ça n'a guère d'importance), discuter, débattre, discourir, jouer au sens de jeu d'acteur comme au sens de jeu musical, c'est tout un, dans tous les cas il s'agit de communiquer en interaction par le moyen d'un système de signes, d'un “langage”. Par contre, il y a deux manières assez différentes de le faire, on peut leur donner bien des noms, ceux qui ont ma préférence sont des termes de théâtre, la “canne” et la “broche”, le canevas et la brochure: un canevas est une esquisse, on invente un argument, un thème général, quelques développements, souvent mais pas nécessairement un début et une fin, au soin des acteurs de broder sur le canevas; la brochure c'est au minimum l'intégralité du texte et quelques indications de scénographie, le plus souvent avec des didascalies parfois fournies et des indications de jeu. Bien sûr ça n'est pas aussi tranché, dans ce qu'on nomme le théâtre de boulevard ou dans une forme plus récente qui en est proche, le café-théâtre, existe un genre mixte, avec un texte très développé mais une certaine liberté de jeu, qui fait que selon l'humeur des acteurs et la réactivité du public une même pièce peut durer du simple au double. Les deux pratiques requièrent des talents différents mais ont des méthodes de base communes, du fait on ne peut pas toujours déterminer si un interlocuteur, un orateur, un acteur, un musicien font de la canne ou de la broche, improvisent ou suivent une partition. J'ai une préférence pour la canne mais j'ai aussi dans ma besace quelques discours bien rodés, souvent sous la forme de blagues, de plaisanteries ou de saynètes, où la part d'improvisation textuelle est faible ou nulle et l'interprétation peu variée même si elle tient compte du contexte, de la réaction des interlocuteurs. Le trait commun principal de la canne et la broche est justement l'interprétation, elle peut grandement faire varier le sens d'un discours, d'une pièce, d'une musique, d'un chant.

Mon interlocuteur de ce matin a cet agrément de l'imprévisibilité, qui est le corps même de la canne, de l'improvisation. Dans mon vocabulaire, je fais la différence entre deux termes qui dans certains emplois sont devenus synonymes, penser et réfléchir, parce que l'expression de la pensée et de la réflexion a les mêmes vecteurs, le verbe et la parole. Or, il y a deux manières d'employer le langage: exprimer ce qui vient de soi ou ce qu'on a appris, improviser ou dire son texte. Pour ne pas en faire une idée mais l'incarner je vais préciser le prénom de cet interlocuteur, Claude, qui est un être réel et non un argument de discours. Pour des raisons qui lui sont propres et aussi pour une raison contingente, le fait qu'il est assez actif et entreprenant, ce qui lui laisse peu de temps libre, Claude ne s'informe pas beaucoup sur ce que Latour qualifie d'écume, celle des jours et des choses. Ce n'est pas mon cas, parce que j'ai du temps libre d'abondance – partant du principe que, ne connaissant pas le moment de ma mort, j'ai toujours toute ma vie devant moi, on comprendra que j'ai aussi tout mon temps à disposition, même quand je me crée des contraintes – et parce que je considère que l'écume, le sommet de la vague, peut instruire sur la vague et sur ce qui crée son mouvement. Dans sa critique des médias mais surtout des médiateurs Latour pointe avant tout le fait que ces médiateurs se contentent d'observer l'écume, parfois un peu la vague, mais assez peu l'origine du mouvement qui provoque la vague et crée l'écume. Soit précisé, il adresse la même critique à nombre de ses pairs en sciences humaines, qui certes son plus intéressés par la vague mais assez peu par l'origine du mouvement ou qui, même s'y intéressant avec cependant une certaine distance, oublient un des fondements des sciences humaines et sociales, le sociologue et l'anthropologue ne doivent pas se limiter à observer, une de leurs fonctions en tant qu'acteurs sociaux est de faire émerger ce qui est la source du mouvement, d'aider les autres acteurs sociaux à expliciter ce qui les meut et meut les mouvements auxquels ils participent.

Une pensée part de soi, elle répond à une nécessité propre. Bien sûr, elle se nourrit de notre expérience et de nos savoirs, et quand on l'exprime on le fait avec un instrument qui nous a été donné, le langage, mais elle répond à une question intime. Une réflexion découle d'une interaction, elle est suscitée par une question qui naît de cette interaction. Réfléchir c'est se faire le miroir de l'autre, lui renvoyer ce qu'il nous a offert enrichi de nos propres questions. J'aime bien débattre avec Claude parce qu'il pense et réfléchit autant que moi, mais différemment. Je suppose qu'il aime bien ça aussi, ou il me signifierait de quelque manières que nos longues discussions l'ennuient, et pour la même raison: je pense et réfléchis différemment de lui.. Avec l'autre interlocuteur dont je parlais précédemment le rapport est similaire: les rares fois où nous nous sommes croisés les discussions furent longues et chacun surprenait l'autre. J'ai évoqué l'un des seuls moments “rhétoriques” de ma part lors de cette interaction parce que précisément on se connaît peu mais dans l'ensemble ce fut un débat assez direct, quand on est à la fois assez sûr de son rapport au monde et aux autres et assez attentif à l'expression de son interlocuteur on trouve rapidement un mode de communication franc, qui ne s'embarrasse pas de précautions inutiles parce que l'on ne craint pas l'incompréhension possible, si elle se produit on la résout tranquillement en s'harmonisant, en s'accordant sur la signification à attribuer à ce qui a causé cette discordance. Réfléchir et penser sont deux choses différentes mais l'une nourrit l'autre, lors de cette discussion avec Claude j'ai nourri mon propos de pensées développées dans mes récentes discussions ici, dans ces billets, en retour j'ai reçu les réflexions de Claude qui contribuent à nourrir mes pensées ici, et ses pensées, qui ont nourri ma réflexion lors de notre interaction, et continuent de la nourrir ici. Je ne déteste pas discuter avec les salauds et les cons, simplement ça me fatigue assez vite, alors que discuter avec des personnes ayant du discernement m'éveille.

 

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