Olivier Hammam
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Billet de blog 23 janv. 2022

Régulation des populations.

Les humains sont des prédateurs. Des super-prédateurs, des hyper-prédateurs. Des prédateurs universels car leur proie est l'univers entier. Pour l'heure ils doivent se contenter d'une toute petite partie de l'univers mais ne désespèrent pas d'étendre leur prédation au-delà. En attendant, dans cette toute petite partie tout leur est proie.

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Ce qui a une conséquence certaine: là où les humains ont une emprise forte les populations de prédateurs non domestiques tendent à se réduire fortement jusqu'à disparaître. Comme ce sont des prédateurs omnivores, de leur point de vue tous les animaux sont des concurrents, et non la seule classe des prédateurs carnivores. Certes les prédateurs carnivores, spécialement les plus gros, leurs posent deux problèmes supplémentaires: ils constituent un danger direct pour leur survie et ils constituent un danger pour les espèces domestiques, mais les prédateurs herbivores et omnivores aussi, et même les prédateurs non animaux. Pour les humains, tout faisant ressource tout vivant qui touche à “ses” ressources est un concurrent donc tout vivant, y compris les humains, est un potentiel concurrent, donc à éliminer ou au moins à contrôler. On peut regretter le fait ou le glorifier, enfin on peut en tenir compte pour tenter de limiter cette emprise et ses effets. En revanche on ne peut pas l'empêcher car c'est un trait d'espèce, autant souhaiter que les lions mangent de l'herbe ou que les vaches mangent de la viande (on aura vu ce que ça donne avec l'épisode de la “vache folle”...).

Un écosystème compose un ensemble dynamique et auto-régulé, un ensemble homéostatique. Les formants de “homéostasie” disent presque l'inverse de ce en quoi consiste un tel ensemble, il peut se paraphraser en “demeurer identique” alors même qu'un système homéostatique est en perpétuel mouvement, en perpétuelle transformation. On peut dire que “demeurer identique” est une visée qui ne doit jamais se réaliser car ça signifierait la fin du système et dans le cas des systèmes du vivant, sa mort. Un écosystème se transforme sans cesse de manière à la fois circulaire et linéaire, il est soumis à plusieurs cycles de durée diverse, depuis le jour standard, celui qui dure le temps de la révolution sur elle-même de la Terre, jusqu'aux cycles solaires qui vont de onze ans à cent-soixante-dix-neuf ans pour ceux qu'on a pu mesurer. Une remarque au passage: je mentionne le “jour standard” car sur une partie de la surface de la Terre, celle des “cercles polaires”, la “journée”, la période d'alternance entre le jour et la nuit, se confond presque avec l'année solaire, “l'été” étant le moment “jour”, “l'hiver” le moment “nuit”, “le printemps” composant une longue aube, “l'automne” un long crépuscule. Le nom des saisons entre guillemets car sur une part significative de la surface terrestre on a une saisonnalité différente, sur la partie la plus extrême des zones polaires c'est l'hiver perpétuel, dans la zone équatoriale l'été perpétuel, dans les tropiques et aux limites du cercle polaire on a deux saisons principales avec deux très brèves intersaisons, et ce n'est finalement que dans les zones “tempérées”, entre les tropiques et les pôles, qu'on a quatre saisons à-peu-près égales et bien marquées. D'où, parler de saisons pour les zones polaires n'est pas très exact. Pour les transformations linéaires, chaque élément individuel ou collectif d'un écosystème a une durée déterminée, la période allant de sa naissance à sa mort, donc tel système observé à deux moments distants est différent, entretemps beaucoup de ses individus sont morts, beaucoup d'autres sont nés, les diverses populations se sont tantôt renforcées, tantôt réduites, sur des durées importantes de nouvelles populations apparaissent, d'anciennes disparaissent, et bien sûr des systèmes disparaissent, d'autres apparaissent.

Un écosystème est une convention, un découpage arbitraire de la réalité du vivant. Tenant compte de ce qu'elle s'inscrit elle-même dans des systèmes plus large, la biosphère est le seul écosystème certain, toute division de ce système a des limites indéterminées et variables et ne cesse de se combiner et se diviser, enfin ce sont des sous-systèmes fractals, un écosystème intègre des écosystèmes plus restreints et eux-mêmes composites, cela jusqu'aux individus – un organisme complexe tel que vous et moi est lui-même une sorte d'écosystème comportant des sous-systèmes et s'intégrant à des systèmes de plus grande extension. Comme le dit l'article de Wikipédia, l'homéostasie «est un phénomène par lequel un facteur clé (par exemple, la température) est maintenu autour d'une valeur bénéfique pour le système considéré, grâce à un processus de régulation». Le principe est simple, sa réalisation l'est moins car la réalité effective est complexe: maintenir une certaine température ne se réalisera pas de la même manière dans une contexte de température basse – inférieure à celle visée – ou haute – supérieure à celle visée –, et les mécanismes de régulation varieront selon l'importance de cet écart et selon les ressources disponibles, à quoi s'ajoute que la température visée peut différer selon les moments et selon les parties concernées du système: la température en périphérie peut considérablement varier en restant “dans la norme”, celle interne est plus stable, enfin certaines parties internes peuvent supporter des écarts assez grands, d'autres non – dans le cas d'organismes de notre genre, “homéothermes”, “à température constante”, certains organes supportent de grands écarts sans dommage important, d'autres, comme le cerveau, subissent des dommages importants, souvent irréversibles, dès que l'écart à la température optimale dépasse une limite étroite pendant une durée significative.

Même si leurs limites ne sont pas aussi franches et étanches qu'on peut subjectivement le penser, les individus sont cependant assez déterminables; pour les écosystèmes c'est moins évident. Depuis quelques temps (probablement avant mais de manière évidente depuis deux ou trois décennies, courante depuis deux ou trois lustres) on nomme “écosystème” n'importe quel ensemble faisant système ou supposé faire système, ce qui démontre en tout cas que la notion ne s'applique pas à des objets ou des contextes très précis pour qu'on puisse aussi aisément inverser la comparaison. C'est ainsi, les concepts peu précis sont souvent repris dans le débat public avec encore moins de précision et souvent, nettement moins de validité – ai-je besoin de mentionner les classifications et concepts “psy”, surtout psychiatriques et psychanalytiques, devenus dans le langage courant des lieux communs, des principes explicatifs de n'importe quoi, et devenus souvent des termes péjoratifs ou des insultes. Des manières “scientifiques” de dire d'un tiers, «Celui-là il ne va pas bien dans sa tête!». Eh! Dire d'un personne qu'elle est “parano” ou “schizo” n'est pas une manière de poser un diagnostic mais une manière nouvelle de dire une chose ancienne, quelle est “dingue”, “malade de la tête”.

Qu'est l'univers pour un individu? La partie de l'univers effectif dont il est capable de se faire une représentation. Je ne peux pas vous donner ici celle d'un virus ou d'une bactérie mais à coup sûr elle est extrêmement limitée; à l'inverse celle des humains est extrêmement étendue et ne cesse de s'étendre avec le temps: jusqu'au XVI° siècle l'univers observable se limite à une partie du système solaire, et l'univers imaginable à une partie de la Voie lactée; à partir du XVII° siècle, avec l'invention de la lunette astronomique et les progrès importants dans les instruments conceptuels, notamment des mathématiques, les limites de l'univers observable s'étendent considérablement, donc les limites de celui imaginable; mais ce n'est que très récemment, dans le premiers tiers du XX° siècle, qu'apparaît le concept de galaxie, ce qui en peu de temps étend considérablement l'univers conceptuel, jusque-là imaginable comme guère plus que l'extension de la Voie lactée. L'univers effectif est le même tout au long de cette Histoire mais non celui représentable. On trouvera dans l'article «Histoire de l'astronomie» de Wikipédia une description rapide de cette évolution partant d'un univers allant peu au-delà de la Lune, plutôt géocentrique et plutôt statique fermé par un ciel solide, la “voûte céleste”, à un univers extrêmement plus vaste, sans centre très déterminé, et dynamique, “en extension”. Cette description correspond à un type de représentation valable pour une part restreinte de l'humanité, en majorité les humains ont une représentation de l'univers bien plus limitée précisément parce que dans tous les cas il s'agit d'une représentation qui mêle diversement savoirs et croyances, et quand chez un humain donné la croyance domine la science les savoirs accumulés ont un poids faible ou presque nul pour la construction de ces représentations. Je pense notamment aux idéologues du “créationnisme scientifique” (en fait, pseudo-scientifique) qui assez vraisemblablement ont sinon tous, du moins une large part d'entre eux, une représentation de l'univers conforme au “modèle standard de la cosmologie” mais pour des raisons diverses, qu"on peut toutes résumer en “détenir une position de pouvoir”, diffusent une représentation discordante avec leur propre conception de l'univers.

En tant qu'espèce les humains sont “le prédateur universel” car ils intègrent dans leurs écosystèmes tout de qui leur semble favoriser la préservation et la perpétuation de leur espèce et que le temps passant ils en sont venus à y intégrer l'ensemble de leur contexte local, le système formé par la Terre et la Lune, pour l'essentiel la biosphère et son substrat, depuis quelques temps un peu au-delà et en-deçà avec l'exploitation à grande profondeur des sous-sols et plus récemment l'exploitation de l'espace proche, la zone de mise en orbite des satellites artificiels. Pour un humain “tout fait proie”, donc tout ce qui réduit les possibilités de prédation doit être contrôlé et limité voire éliminé.

Le “contrôle des populations” est un fait universel, tout écosystème se maintient ainsi mais de manière non dirigée le plus souvent – il y a bien sûr le cas des systèmes créés par les insectes sociaux ou par certains végétaux (mangroves notamment), qui organisent leur espace de vie en leur faveur, mais on ne peut leur supposer une volonté délibérée de le faire et en outre ils dépendent d'un contexte plus large pour maintenir leur système propre. Pour les humains il en va autrement: d'assez longue date, au moins un million d'années, ils montrent par leur expansion qu'ils ont une représentation de l'univers habitable, du “monde”, du mundus, c'est-à-dire la partie de l'univers qui, donc, est habitable, allant très au-delà de sa partie connaissable. Les humains ont développé des comportements qui leurs permettent de ne pas être dépendants d'un écosystème donné, celui où ils naissent ou ceux limitrophes. Même nos cousins les plus proches, les espèces de la branche Homininés, sont incapables de se répandre au-delà d'une zone restreinte, entre autres ils sont incapables de franchir des cours d'eau importants ce qui fait que sur un territoire somme toute limité mais divisé par des larges rivières et fleuves les trois autres espèces actuelles de la branche, chimpanzés, bonobos et gorilles (qui comptent deux sous-espèces elles-mêmes divisées chacune en deux sous-espèces) ont connu des évolutions séparées parce qu'à époque ancienne leurs zones d'expansion étaient séparées par des espaces infranchissables pour elles.

Pour un humain il n'y a pas de limites de ce genre, leurs capacités de mobilité n'ont rien en commun avec celles des espèces migratrices qui ont un espace de vie parfois énorme mais en même temps limité: les cigognes blanches par exemple ont des “quartiers d'été” très distants de leurs “quartiers d'hiver” mais leurs zones d'habitat sont limitées et toujours les mêmes. Les humains sont plus proprement nomades; le plus souvent ils occupent un territoire constant mais peuvent aisément en changer si celui habituel ne pourvoit plus aux besoins du groupe. On peut dire qu'ils disposent d'écosystèmes mobiles qui leurs évitent la contrainte de rester dans les limites de leur habitat actuel quand il leur devient défavorable. Enfin, la leur évitait jusqu'à époque récente, en gros jusqu'à il y a un peu plus de quatre siècles, plus significativement depuis environ deux siècles. Le fait qu'au tournant des XV° et XVI° siècles les humains ont atteint “les limites du monde habitable” et que la limite ultime correspondait à leur point de départ a conduit à se poser la question de l'humanité d'autre manière. Pas d'une façon immédiate et brusque mais du moins il commença d'apparaître, et bien, que le monde est fini et qu'il n'existe qu'une humanité. Ça prit certes encore du temps avant que ça devienne une réalité subjective admissible, en fait ça n'est pas achevé et sur cette question il en va comme pour l'univers, si on décide subjectivement de ne pas tenir compte de la réalité observable, et bien, on n'en tiendra pas compte. Non plus le principe mais le constat de la finitude du monde donc de la nécessité de limiter notre emprise sur lui, et de notre unité comme espèce donc du nécessaire respect de tout humain, cela au-delà, ou en-deçà, de la morale et de l'éthique, remontent au XVI° siècle (pour ne prendre que deux exemples connus, l'initiateur le plus connu de la controverse de Valladolid, Bartolomé de Las Casas, mit en avant cette unité de l'humanité, et Michel de Montaigne s'intéressa à cette question et à celle de la mesure requise des humains dans leur action), et les prémisses d'une approche écologique, tant sur un plan scientifique que politique, datent de la deuxième moitié du XVII° siècle, mais jusqu'ici ces tendances se sont répandues avec un succès très mitigé sinon au cours des dernières décennies du XX° siècle, mais pas avec autant d'efficacité qu'on aurait pu le souhaiter.

Il est très difficile d'avoir une approche globale de la réalité, serait-ce de cette réalité très limitée que constitue le monde habitable. Pas tant parce que c'est effectivement difficile mais parce qu'on a tendance à supposer que les questions concernant un très large territoire sur une période assez longue requièrent des réponses aussi larges et aussi durables que les questions. De ce fait une évolution problématique excédant largement la représentation de “la société” que se font en majorité les membres d'un collectif leur paraît insoluble par des moyens “normaux”, sans d'ailleurs que la notion de normalité soit vraiment interrogée, d'où l'hypothèse d'une résolution “anormale”, c'est-à-dire en rupture avec le fonctionnement considéré habituel de “la société”.

Pour exemple une série centrée sur la notion d'effondrement publiée dans le blog «Vowl / SCRIBE», au titre général «“Plan C”: Que faudra-t-il faire quand l’effondrement sera complet?», que je recense dans le billet «“Plan C”: une conclusion ou une introduction?», et dont je discute longuement dans un billet non publié et que probablement je ne publierai pas car arrivé au moment où je comptais proprement en discuter et le commenter je me suis rendu compte que ça n'avait aucun intérêt. Selon moi la série vaut d'être lue mais ne vaut pas d'être discutée car elle part d'une prémisse fausse, “l'effondrement”, plus précisément “l'effondrement complet”. Voici la présentation courte qu'en fait l'auteur en introduction de la partie 1:

«Le plan A, c’est la stabilisation et la sauvegarde de notre civilisation globalisée avec quelques ajustements. Le plan B, c’est la décroissance organisée et planifiée, un changement lourd et dégradé qui s’appuierait sur les forces restantes du système actuel. Mais y a-t-il un plan C? Que faire si le plan A et le plan B échouent tous deux à se mettre en place ou à atteindre leurs objectifs?».

Mes lectrices et lecteurs habituels le savent, j'apprécie modérément la rhétorique de type sophistique. Plus précisément j'apprécie peu celle qui se donne les apparences de la dialectique et qui mime les procédés de la démarche hypothético-déductive propre à la méthode scientifique. Je n'ai rien en soi contre la sophistique et j'en use assez souvent, parfois on veut convaincre, parfois on veut persuader, dans le second cas la dialectique est inefficace donc on doit faire de la sophistique mais ça n'a pas d'importance si l'auteur le sait et le dit et si ses lectrices et lecteurs en sont informés. C'est bête à dire mais une large part de la littérature de fiction repose sur un mensonge de type sophistique, donner pour vrai ce qui est faux, donner le “sentiment du vrai”, le sentiment d'une description de la réalité observable pour un récit ou un dialogue décrivant ou énonçant une situation qui n'a jamais eu lieu. Et bien sûr il y a tous les discours que je nomme “d'intervention” où l'auteur vise clairement à persuader sans toujours chercher à convaincre. Pour exemple, le billet «Justice de classe, justice de caste» que j'ai publié le 15 février 2019: il s'agit d'une opinion appuyée sur mon idéologie, “démocratique et de gauche” ou un truc de ce genre, et qui concerne une actualité à la fois judiciaire et politique (au cas où la justice pourrait ne pas être politique...). Bien sûr, la question que pose ce billet a de la pertinence et peut faire l'objet d'une étude de type scientifique mais là il s'agit d'un texte d'intervention, donc avant tout sophistique. Je ne cherche pas à convaincre qu'en France on a une justice de classe, je l'affirme, à partir de cas réels mais qui ne font pas une généralité...

D'évidence, la série en question est sophistique, et d'évidence l'auteur veut lui donner les apparences de la dialectique. J'ai tendance à supposer que mes semblables sont le plus souvent honnêtes et sincères mais je constate aussi que beaucoup d'entre eux manquent de discernement, et tendent à considérer vrai ce qui semble confirmer leurs présupposés idéologiques et leurs attentes, en oubliant “un peu” la manière dont ils ont constitué leur jugement. Et bien sûr en oubliant qu'en matière d'opinion aucune n'est “plus vraie” que les autres. Pour reprendre l'exemple de mon billet, étant très intéressé par le domaine je sais qu'il existe des études sociologique validant l'opinion selon laquelle la justice française (et celle de presque toutes les entités politiques) est bien une “justice de classe” et une “justice de caste”, une justice édictée et rendue par une frange restreinte de la population, une “caste”, et traitant différemment les inculpés selon la classe à laquelle on les suppose appartenir. Maintenant, mon opinion, en gros qu'il serait préférable d'avoir en France une justice – un appareil judiciaire – s'appliquant de la même manière à tous les justiciables sans considération de leur classe ni de leur caste n'a pas de validité supérieure à l'opinion contradictoire. Je tiens à mon opinion mais ça n'en fait pas une vérité valable pour tous: je préfèrerais vivre en démocratie, je vis en oligarchie, ça semble convenir, ou au moins ne pas disconvenir, à une majorité de mes concitoyens, fatalement dans une oligarchie ni le législateur ni le juge n'iront contre la société, donc il est cohérent qu'en France on ait une justice qui traite différemment les justiciables selon leur caste et leur classe. Je tiens à mon opinion et intervenant dans un espace de débat public je la défendrai mais bon, si je suis minoritaire, dois-je l'imposer à la majorité? En toute hypothèse ça résultera en la même chose car le problème n'est pas l'opinion qu'on a de la justice et du régime politique mais le consentement qu'on a ou non quant à la structure politique induisant ce type de justice et de type de régime.

Je suppose “Vowl / Scribe” honnête et sincère, et le suppose persuadé de produire un récit  vrai, “réaliste” et “objectif“, concernant “le futur proche“, ici au plus tard environ un demi-siècle après “maintenant”, après le 3 novembre 2021, date de publication de la première partie. Je ne parle pas des autres éléments de son récit, dont certains (notamment le “plan C”) sont explicitement des opinions d'ordre idéologique. La présentation de la partie 10 est très claire là-dessus, une des raisons qui me le font supposer honnête et sincère:

«Après avoir expliqué pourquoi l’effondrement était inéluctable et imminent, puis exposé les diverses implications d’un tel constat, j’ai ensuite expliqué toutes les bases idéologiques du plan C. Avant de parler des moyens pratiques de mettre en place l’idéologie élaborée, parlons des objectifs communs censés rallier les êtres humains à celle-ci».

On ne peut plus clairement exposer que la base conceptuelle du “plan C” est idéologique et que l'auteur veut persuader plutôt que convaincre. Avec ce problème de la prémisse fausse de “l'effondrement complet”. Tellement fausse que le “plan C” ne diffère en rien dans ses fondements et dans la manière dont il est censé résoudre le problème que posera cet “effondrement” des supposés “plan A” et “plan B”. Supposer que le “plan C” est un plan qui se réalisera “après l'effondrement” alors que les deux autres ne valent que pour la situation “avant l'effondrement” est de la pure sophistique, cela accentuée par le fait que l'auteur exclut toute autre option que ces trois-là, en gros, «la même chose en plus gros», «la même chose en plus petit», «autre chose».

“Vowl / Scribe” est de son époque et il voit la même chose que tous ses contemporains, dont Ma Pomme: le “monde ancien” s'achève et bientôt (quelques jours à quelques décennies, au maximum un peu plus d'un siècle) sera remplacé par le “monde nouveau”. “Vowl / Scribe” est de son espèce et comme la majorité des humains ne peut envisager qu'un “gros truc” se produise à petit bruit et sans une “grosse conséquence”, c'est un “disciple”, un de ceux dont il est question dans ce passage connu d'un texte connu:

«Les disciples s’approchèrent, et lui dirent: Pourquoi leur parles-tu en paraboles? Jésus leur répondit: Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent.
Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Esaïe: Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point.
Car le cœur de ce peuple est devenu insensible; Ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, De peur qu’ils ne voient de leurs yeux, qu’ils n’entendent de leurs oreilles, Qu’ils ne comprennent de leur cœur, Qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse.
Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent! Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu» (Matthieu, 13, 10-17, traduction Louis Segond, 1910).

Intéressant de savoir que “Vowl / Scribe” a rédigé un conte philosophique intitulé Le Chemin du prophète, ce qui le place dans une généalogie ancienne où s'inscrit notamment cette Évangile selon Matthieu, celle des “livres prophétiques”, et où il écrit cet avertissement au lecteur:

«Attention, lecteur, ce livre, je ne l’ai surtout pas écrit pour te plaire. Je l’ai écrit à la seule fin de te manipuler, pour essayer de te changer en profondeur, de te modeler comme j’estime qu’il est nécessaire de te modeler. Pendant que tu liras ce livre, ce sera mon seul et unique objectif. Rien d’autre ne compte pour moi. Peut-être que la personne que tu es maintenant ne souhaite absolument pas se changer en la personne que je souhaite te faire devenir, mais peu m’importe, je me fiche de ce que tu souhaites.
La vérité, c’est que la totalité des livres essaient de manipuler leur lecteur. L’auteur veut toujours faire passer un ou plusieurs messages. Toujours. Il veut que tu le retiennes et, par ce biais, il veut te changer. Mais, la plupart du temps, il ne le dit pas. Et quand il le dit, il fait tout pour te convaincre que c’est pour ton bien. Moi, je te dis que je veux te changer, et que c’est avant tout pour mon bien à moi»
.

Je suis d'accord avec deux points de cette citation: tout livre est une tentative pour manipuler ses lecteurs, et quand on veut changer les êtres et les choses, c’est avant tout pour son propre bien. Si la première proposition est vraie alors le début de ce passage et la fin du premier alinéa, «Attention, lecteur, ce livre, je ne l’ai surtout pas écrit pour te plaire [...], mais peu m’importe, je me fiche de ce que tu souhaites», sont faux, sauf bien sûr si un but non explicite de l'auteur est de dégoûter ses possibles lectrices et lecteurs de la lecture: comment manipuler son lectorat en lui déplaisant? Remarquez, on a juste après l'explication de ces affirmations paradoxales:

«Oui, tu vas souvent me détester, notamment quand je parlerai de toi et de ce que tu aimes, et oui, tu vas aussi beaucoup m’aimer, surtout quand je parlerai des autres et de ce que tu détestes. Non, je ne vais pas essayer de toucher ta corde sensible pendant ta lecture pour essayer de te faire pleurer ou pour essayer de réveiller en toi je-ne-sais-quel souvenir d’enfance douloureux dont je me fiche éperdument. Tu pourras penser que je suis un sale type car je n’aime pas l’être humain sous sa forme actuelle, c’est clair. Mais j’estime que j’ai de bonnes raisons. Et comme je ne l’aime pas, je veux le changer pour qu’il soit comme je veux qu’il soit».

L'auteur est pris dans ses propres contradictions et les reporte sur son hypothétique lecteur. Il en va de même pour la série “plan C” mais d'autre manière, ce qui selon moi explique pourquoi j'ai renoncé à en discuter: pas trop convaincu de la nécessité de le faire pour un texte trop sophistique. Pas trop envie de critiquer (au sens précis de “passer au crible”) l'incritiquable, pour citer un de mes auteurs favoris,

«Lorsque l'épistémologie de base est pleine d'erreurs, ce qui en découle ne peut fatalement qu'être marqué par des contradictions internes ou avoir une portée très limitée. Autrement dit, d'un ensemble inconsistant d'axiomes, on ne peut pas déduire un corpus consistant de théorèmes».

Comprenez bien que je ne suppose pas la possibilité d'un “effondrement complet” impossible mais non de cette manière, non par “cause interne”, la très longue histoire de la vie sur cette Terre nous montre que les rares fois où l'écosystème global, la biosphère, connut une modification qu'on peut qualifier d'effondrement structurel complet ce fut toujours à la suite de causes externes, les écosystèmes sont extrêmement résilients, et le sont d'autant plus qu'ils sont très étendus dans l'espace et dans le temps. Ça ne signifie pas que, localement, il puisse effectivement se produire des effondrements complets, mais globalement les choses s'ajustent, et localement les changements peuvent être presque nuls, voire plutôt favorables. Si l'on accepte la notion de “société globale”, ce que fait “Vowl / Scribe” puisque selon lui c'est cette entité qui s'effondrera, l'effondrement de structures secondaires même très larges n'aura pas pour conséquence un effondrement global. Pour prendre un exemple historique récent, l'effondrement de “la moitié du monde”, de l'empire soviétique, eut peu de conséquences sur la structure globale, et assez peu de conséquences immédiates et déstructurantes dans les entités locales. On est pourtant bien passé d'un “monde ancien” à un “monde nouveau”, mais un peu avant et un peu après, en gros durant les deux dernières décennies du XX° siècle.

À toute époque, “l'effondrement complet” est un devenir toujours présent qu'on situe toujours à-peu-près dans le même futur, entre aujourd'hui et environ la durée maximale symbolique d'une vie humaine avec une bonne option pour une période d'une à deux génération. Non parce que c'est vraisemblable mais parce que ce sont les échelles de temps qui concernent directement chaque humain, il se situe entre “maintenant” et “le plus long temps de vie”, et il faut environ une génération pour devenir un être social acceptable, environ deux pour devenir un être social accompli, et tout ce qui dépasse ce moment est anticipé comme “une dégradation” qui s'achève sur “un effondrement”. Au-delà, quoi? L'enfer, le paradis ou une situation intermédiaire. Ou pour le dire autrement, “le pire”, “le meilleur” ou “comme avant” / “comme toujours”. L'Histoire encore nous enseigne que ni le pire ni le meilleur n'adviennent jamais et que même après les pires crises locales ou globales, assez vite ça sera “comme avant” donc “comme toujours”.

Suis-je optimiste, ou pessimiste, ou ni l'un ni l'autre? Et bien, ça dépend du point de vue de chacun: les personnes qui anticipent le pire m'estimeront assez probablement optimiste, celles qui anticipent le meilleur me jugeront pessimiste, les une et les autres me supposeront “irréaliste”, celles enfin qui font le même constat que Ma Pomme, que depuis pas mal de millénaires les deux formes d'anticipation préférées des humains sont “la Fin de l'Histoire” sous un aspect eschatologique, en gros “la Fin du Monde”, ou millénariste, en gros “le Paradis sur Terre”, avec un “début de la fin” entre “maintenant” et “dans un temps que vous verrez” (cela dit pour les jeunes disciples), et que depuis autant de temps on attend toujours “le début de la fin” promis à horizon proche il y a mille, deux mille, trois mille ans et plus. Et promis aussi il y a dix, vingt, trente ou cinquante ans à une date précise, mais désormais une date du passé...

Tiens ben, une hypothèse “effondrementiste” que j'aime bien, et qui a de la bouteille, bientôt deux millénaires:

«Ils lui demandèrent: Maître, quand donc cela arrivera-t-il, et à quel signe connaîtra-t-on que ces choses vont arriver? Jésus répondit: Prenez garde que vous ne soyez séduits. Car plusieurs viendront en mon nom, disant: C’est moi, et le temps approche. Ne les suivez pas. Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement. Mais ce ne sera pas encore la fin.
Alors il leur dit: Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel.
Mais, avant tout cela, on mettra la main sur vous, et l’on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous mènera devant des rois et devant des gouverneurs, à cause de mon nom. Cela vous arrivera pour que vous serviez de témoignage. Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préméditer votre défense; car je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire. Vous serez livrés même par vos parents, par vos frères, par vos proches et par vos amis, et ils feront mourir plusieurs d’entre vous. Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom. Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête; par votre persévérance vous sauverez vos âmes.
Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche. Alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes, que ceux qui seront au milieu de Jérusalem en sortent, et que ceux qui seront dans les champs n’entrent pas dans la ville. Car ce seront des jours de vengeance, pour l’accomplissement de tout ce qui est écrit. Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là! Car il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.
Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots, les hommes rendant l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre; car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire. Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche.
Et il leur dit une comparaison: Voyez le figuier, et tous les arbres. Dès qu’ils ont poussé, vous connaissez de vous-mêmes, en regardant, que déjà l’été est proche. De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point». (Luc, 21, 10-33).

J'apprécie particulièrement cette proposition, ou annonce: «Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive». Pour le dire en mes termes: à horizon d'une vie humaine...

De quoi parle le prophète qui prononce ce discours? De n'importe quel temps car en tout temps il y a des faux-prophètes, en tout temps on entend parler de guerres et de soulèvements, en tout temps des nations s'élèvent contre des nations, des royaumes contre des royaumes, en tout temps de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines, etc., et en tout temps il ne fait pas bon être femme quand les choses se gâtent. Et il nous parle en particulier des temps “anomiques”, des temps où les régulations sociales dysfonctionnent ce qui donne le sentiment subjectif que tous ces événements qui constituent l'ordinaire des choses “sont des signes”, des signes annonciateurs de la fin du monde ancien et du début du monde nouveau. Les personnes qui font le même constat que Ma Pomme auront tendance à m'estimer réaliste. Problème, les hypothèses eschatologiques et millénaristes apparaissent toujours plus vraisemblables que celles qui anticipent que le Monde d'Après a toutes chances de beaucoup ressembler au Monde d'Avant, et même pire, que le moment où l'on commence à s'inquiéter de l'advenue du Monde d'Après est toujours postérieur à son advenue: en cette année 2022 ça fait environ trois décennies qu'on est dans “le Monde d'Après” de ce temps (vu mon âge, j'ai connu deux épisodes de passage d'un Monde d'Avant à un Monde d'Après, mes parents en ont connu un de plus, mes grands-parents un ou deux de plus, et entre le monde où sont nés mes grands-parents et celui que nous connaissons en 2022, presque toutes les entités politiques se sont considérablement transformées et la société globale a extrêmement peu changé dans sa structure, et assez peu changé dans son action. Elle agit à la fois “en plus gros” et “en plus fin”, mais pas très différemment. Et bien sûr, aucune des “fins du monde” anticipées à chaque moment critique ne s'est réalisée, tout simplement parce qu'on pense l'avenir à partir de son présent, et que quand l'avenir advient c'est dans un autre contexte, donc il se réalise en fonction de son propre présent, qui n'est plus celui du temps de l'anticipation.

Constater que certains processus sociaux se dégradent apparaît catastrophique parce qu'on se réfère à une organisation qui valait dans un autre contexte, le constat est parfois exact, parfois non, dans l'un et l'autre cas c'est peu significatif car c'est transitoire: les sociétés changent, tout le temps, de même la société globale; certains processus valables à un instant et un lieu donnés ne le sont plus à un moment ultérieur ou en un autre lieu, donc dans le cadre de la nouvelle organisation ils “se dégradent” perceptivement pour ceux qui en sont les acteurs ou les spectateurs; pour les observateurs ils sont inadaptés, très souvent ils fonctionnent assez semblablement dans le contexte nouveau mais avec une efficacité très réduite: si dans un contexte donné la majorité des humains se déplace à la vitesse d'une personne qui marche, une minorité à la vitesse d'un cheval au pas ou au trot, une petite frange à la vitesse d'un cheval au galop, et si dans un contexte ultérieur une forte minorité voir une majorité se déplace à la vitesse précédemment intermédiaire, une minorité plus étroite au-delà de la vitesse d'un cheval au galop et une frange étroite deux ou trois fois plus vite qu'un cheval au galop, la marche a pied apparaîtra comme un mode de locomotion “dégradé” car très en-dessous de la vitesse moyenne observable des humains, mais aussi bien; pour une personne attachée à une vitesse de déplacement moyenne très en-deçà de celle actuelle, ce sont les modes de déplacement plus rapides qui sont “une dégradation”.

Nous avons tous une représentation de ce qu'est une société “qui fonctionne harmonieusement”; parfois elle ne correspond à aucune époque et aucun lieu de la réalité effective, le plus souvent elle correspond à une époque et un lieu réels mais réinventés; et bien sûr, pour beaucoup d'entre nous ça correspond au temps et au lieu qui nous sont apparus les plus gratifiants, en général un moment qui se situe dans les vingt ans avant ou après notre naissance. Prenez un gars comme Alain Finkielkraut: pour lui, la Société Harmonieuse se situe à-peu-près entre 1935 et 1965. Bon, un gars de mon genre, ou un gars du genre de Michel Serres, a une opinion un peu différente sur cette période: plutôt pire que celle actuelle, et pas très harmonieuse, plutôt discordante en fait. Ni lui ni nous ne détenons la vérité mais du moins, Michel Serres Et Ma Pomme considérons à titre assez juste que la période qui inclut la deuxième guerre mondiale et le long écroulement de l'Empire colonial français ne fut pas en France la plus harmonieuse des périodes au cours des deux derniers siècles et demi. Si vous me supposez de mauvaise foi, je vous conseille d'écouter une émission un peu ancienne produite et animée par Finkielkraut justement sur France Culture, l'épisode de Répliques en date du 20 janvier 2018. où il échange avec Michel Serres. Tiens ben, je vous cite ici un passage assez long d'un texte publié en octobre 2018,  qui discutait de cette émission et en proposait une transcription partielle.


Alain Finkielkraut... Autant que je le comprenne, un homme sincère et, peut-on dire, honnête. Sa représentation contingente de l'humanité est très probablement proche de la mienne, parce que pour différents soyons-nous, du moins avons-nous en commun un certain goût pour le savoir et une propension à nous informer et à nous former. En revanche, par une variation modérée de nos caractères nos représentations abstraites ont peu en commun. Pour une raison que j'ignore mais que je crois deviner à-peu-près, il a une représentation aussi fausse que la mienne avec ceci qu'en outre elle est faussée. Je le dis par observation de ses discours : il a une conception assez inexacte du passé, précisément de la période d'où il tire sa représentation du monde, de la société et des humains, la période allant des débuts de la III° République aux débuts de la V°, ce qui est aussi mon cas, et le cas de tout Français contemporain. Par contre, audiblement et lisiblement il a la conviction que sa représentation est “réelle”, qu'elle correspond à l'état réel de sa société dans cette période, ce qui a des conséquences curieuses, vraiment très curieuses. En voici un exemple, une déclaration qu'il fit lors d'une discussion avec un autre philosophe, Michel Serres. Voici un passage qui m'intrigua :

Michel Serres : C'est-à-dire, je suis comme vous, je pense que le monde n'est pas complètement bon, je ne suis pas optimiste au sens du Candide de Voltaire, je sais ce que vous dites, mais des exemples comme ceux que vous donnez, je le répète... Si je lis par exemple Ma Vie, vous savez, l'autobiographie de George Sand, George Sand raconte exactement les mêmes histoires que vous racontez, qui se sont passées à Paris, avec des attentats meurtriers, et ainsi de suite. Et donc, je ne suis pas complètement sûr que les exemples locaux de ce genre ne se retrouvent pas dans l'Histoire. Je déplore évidemment toutes ces conduites antisémites, mais quand même, avant, si vous voulez, il y a eu la Shoah, et ça fait une grosse différence de traitement pour nos amis Juifs par rapport à aujourd'hui. Évidemment, ils ont aujourd'hui des injures, etc., mais, voyons, ils ne sont pas morts par centaines de milliers comme durant la Shoah, vous voyez ?
Alain Finkielkraut : Oui mais, en même temps on avait dit “Plus jamais ça” et on a vécu justement l'effet de cette catastrophe, une période de tranquillité, dont on pensait qu'elle était acquise, si vous voulez, et l'inquiétude, l'insécurité, est un sentiment neuf, est un sentiment étrange, inattendu, et en plus, c'est pour ça que j'ai cité “Charlie”, ça ne concerne pas seulement les Juifs ! Il y a en France ce que Laurent Bouvet a appelé une insécurité culturelle, un climat, si vous voulez, certes, ce n'est pas la violence exaspérée de la période des années trente ou de la deuxième guerre mondiale, mais il y a un climat de tension ! Cette société multiculturelle qui se construit sous nos yeux, sans que personne d'ailleurs l'ait choisie, et bien, elle est très très conflictuelle, et on ne voit pas de raisons que ça s'arrête ! On peut se dire au contraire que ça ne peut que s'aggraver ! Voilà pourquoi, de ma part, l'inquiétude est de mise, plutôt que l'optimisme !
Michel Serres : Vous avez raison. Mais je répète évidemment que le monde n'est pas bon, mais dans les arguments que vous utilisez vous dites que la tension est une inquiétude pour après, et ce n'était pas le sujet de mon livre, de dire l'après. Vous dites, vous, que demain sera pire qu'aujourd'hui. Et bien, bravo ! Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas penser ça ? Mais d'autre part pour ce qui concerne les violences, et je reviens sur ce problème, un historien américain, qui s'appelle Striker je crois me souvenir, vient de publier un gros livre de mille pages à-peu-près, avec des graphiques, avec des comptes, avec des statistiques, avec des reportages, etc., très très bien informé, où il montre que la courbe de la violence publique et privée ne cesse de baisser. Et la courbe est impressionnante, c'est-à-dire, on voit très bien à quel point... Alors, évidemment c'est le chiffre objectif, c'est-à-dire, la violence baisse, et là tout le monde est d'accord là-dessus, y compris la police. L'embêtement, évidemment, c'est que vous parlez là d'un phénomène, disons, psychologique, ou sociétaire, de tension. Pourquoi sommes-nous en état de tension ? est-ce que vous en êtes sûr ? C'est-à-dire que, vous prenez des TGV comme moi ? Il y a des foules entières dans les gares. Si on était en état de tension, il n'y aurait pas tout ce monde-là. Allez dans les stades, il y a des dizaines de milliers de gens qui vont voir des matchs, et s'ils étaient en état de tension... Etc. J'ai plutôt l'impression, moi, que la société que j'ai connue autrefois était beaucoup plus en état de tension qu'aujourd'hui, vous voyez ? Et d'autre part, vous parlez de culture, mais avez-vous remarqué, et vous êtes plus historien que moi je crois, qu'à l'époque du XIX° siècle les discussions théoriques, etc., était d'une violence terrible dans le journaux, et aboutissait le plus souvent à des duels, où il y avait des morts ! Vous voyez ce que je veux dire ? Et bon, aujourd'hui le duel fait rire ! Personne... Ce n'est pas parce que je ne suis pas d'accord avec vous sur certains points que je ne suis pas votre ami, bien entendu ! Nous n'allons pas à la sortie nous provoquer en duel.
Alain Finkielkraut : Nous n'allons pas nous provoquer en duel.
Michel Serres : Alors que c'était classique autrefois.
Alain Finkielkraut : Oui, c'était classique autrefois, bon, je ne m'attarderai pas sur la tension mais, Christophe Guilluy a parlé de la “guerre des yeux” qui sévissait dans certains quartiers, il y a des gens qui déménagent... Les quartiers deviennent de plus en plus homogènes, et la surpopulation carcérale, est assez, aussi, “révélatrice”. Mais, je m'en tiens à ce que vous voulez dire sur la violence des débats, ça ça m'intéresse beaucoup.
Michel Serres : Oui, c'est intéressant.
Alain Finkielkraut : C'est intéressant parce que... Vous parlez de paix, dans vos différents livres, La Légende des anges, Petite Poucette, et même le dernier, vous célébrez depuis longtemps l'âge de la communication, et vous vantez, si je ne me trompe, la douceur du virtuel, mais ce que je constate, aujourd'hui en tout cas, c'est que dans les médias traditionnels les médias sont en général policés, alors que sur les réseaux sociaux les haines se libèrent ! La prévenance, le tact, la retenue, les égards n'ont plus court. La politesse survit à l'état d'exception et je dirai, de vestige ! Tous les interdits sont levés par le TEMPS RÉEL ! C'est-à-dire ! Le cumul, que je juge maléfique ! Du “sans distance” ! Du “sans délai” et, du, “sans visage”... Et puis, sur le Net, rien n'est supérieur à rien ! Tout ce qui dépasse, toute autorité, tout prestige, toute éminence, sont démolis avec une fureur vengeresse. Bref, j'ai l'impression que la toile, que je ne fréquente pas beaucoup...
Michel Serres : (avec de l'ironie dans le ton) D'après ce que je viens de vous entendre dire vous avez une grosse expérience des réseaux sociaux !
Alain Finkielkraut : (sans ironie) Oui, quand même ! Ben, j'ai une expérience personnelle parce que j'en prends plein la figure aussi !
Michel Serres : Bon, bon...
Alain Finkielkraut : Et, donc, tout ça m'est transmis ! J'ai besoin de médiateurs pour y accéder, mais j'ai quand même une expérience ! Alors là, ultra-locale parce que personnelle, mais pas seulement personnelle ! Je vois ce qui s'y passe, qui s'aggrave. Bon ! La toile est le rendez-vous des passions basses, et je dirai, pour rendre mon cas de grand-papa ronchon définitivement pendable, je dirai donc que les formules épistolaires des anciens manuels de bienséance, c'était mieux ! Que cet ensauvagement de l'espèce...

Toute la partie de l'émission Répliques du 20 janvier 2018 que j'écoutai m'a intrigué, mais après environ 25mn j'ai abandonné parce que tout du long on a le même échange à sens unique, Serres écoute Finkielkraut, commente ses propos et les corrige si besoin avec des éléments basés sur la réalité effective, et Finkielkraut balaie cela de la main, non en contestant proprement Serres mais en contournant son propos, il revient de manière assez obsessionnelle sur son discours implicite, quoiqu'explicité juste avant ce passage où il dit avec une fausse ironie mais une vraie sincérité, «C'était mieux avant», et ses deux corollaires «c'est moins bien aujourd'hui» et «ça sera pire demain». Dans ce passage il ne dit pas mais suggère clairement que la violence verbale actuelle contre les Juifs est pire que la Shoah, et reconstruit complètement la situation juste après la deuxième guerre mondiale, où l'antisémitisme était à-peu-près du même niveau qu'avant et le “plus jamais ça” modérément partagé (Simone Veil et quelques autres ont eu droit, de retour des camps de concentration et d'extermination, à des remarques du genre « Dommage qu'“ils” n'aient pas terminé le travail », “ils” étant les nazis, le travail, la solution finale...), et implicitement, d'une société “mono-culturelle” (entendez, “de souche”) d'avant « cette société multiculturelle qui se construit sous nos yeux».

Finkielkraut m'intéresse comme m'intéresse Zemmour dans un autre texte non tant par ce qu'ils disent mais par la construction de leur discours. Assez drôlement, tous deux se revendiquent d'une judéïté “exogène”, le premier de celle ashkénaze d'Europe Centrale, le second de celle séfarade (en son cas, berbère) d'Afrique du Nord. Intéressant en ce sens que tous deux ont un discours nostalgique sur un “avant” monoculturel, rassurant et pacifié, en contradiction avec leur corps même, leur histoire et celle de leurs ascendants.


J'ai de la mémoire, ça m'est assez utile dans les discussions directes, bien moins dans les écrits, dans ces cas ça ne sert pas à grand chose de produire des arguments étayés parce que mes lectrices et lecteurs font comme moi, mais pas toujours avec autant de discernement que moi, et lisent en diagonale, lisent de manière cursive, sauf que ce qu'ils évitent de lire (d'interpréter) n'est pas ce qui n'apporte rien à la compréhension du texte mais bien plutôt, ils font comme “Vowl / Scribe”, ils sélectionnent dans leur lecture les parties qui vont dans le sens de leur idéologie et passent rapidement, puis oublient très vite, ceux qui ne vont pas dans ce sens. Je précise, pour “Vowl / Scribe” ça concerne l'auteur non le lecteur, moins encore le débatteur puisque je ne le connais que par l'entremise de ses écrits, dans son blog Mediapart ou sur son site personnel. Avoir de la mémoire, et l'avoir aussi peu sélective que possible, c'est très utile quand on débat car on peut confronter les débatteurs, y compris soi-même le cas échéant, à leurs approximations mal fondées. Je ne me souviens pas de tout mais du moins je me souviens assez bien où l'on peut vérifier ce que les débatteurs affirment exact, voire vrai.

Peu importe qu'aujourd'hui soit “moins pire” qu'hier, assurément hier n'était pas “meilleur” qu'aujourd'hui. Différent dans son “meilleur” et dans son “pire”, voilà tout. La supposition de Finkielkraut sur l'avenir est directement reliée à sa supposition sur le passé, son postulat “hier est meilleur qu'aujourd'hui”, d'où son hypothèse “demain sera pire qu'aujourd'hui”. Bien sûr il parle avant tout de lui-même, d'une personne née au milieu de cette période, en 1949, qui mythifie ses ascendants et mythifie le temps de sa formation d'être social: il situe “le paradis” dans cette période, postule une dégradation de la société française, et de la société globale, après 1965 (en fait, après mai 1968), d'où son anticipation “on va vers le pire”, vers “l'enfer”. Et comme il “constate” une évolution vers le pire, il n'a même pas la ressource, comme un “effondrementiste optimiste”, d'imaginer un monde d'après la catastrophe qui pourrait ressembler aux premières marches vers “le paradis”.

À toute époque est présente la possibilité de la catastrophe ultime, de la Fin du Monde, en certaines seulement est présente son imminence, la certitude de la Fin du Monde. Les seules choses certaines, elles se situent dans le passé, donc si on veut trouver les traces de la Fin du Monde il faut les chercher dans le passé et non dans le futur. Et bien sûr, à chaque époque de Fin du Monde imminente les “signes”, vous savez:

«Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots, les hommes rendant l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre; car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire. Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche».

N'auriez-vous pas le sentiment que ce passage concerne non pas le premier siècle EC, le premier siècle de l'ère commune, mais ce siècle même? Sauf peut-être la dernière phrase: dans une anticipation eschatologique “la Fin du Monde” est une prédiction effective, en tout cas la fin du monde humain, la disparition définitive de toute l'humanité dans ce monde pour selon les idéologies sous-jacentes une fin définitive ou le début d'une autre réalité effective, un “monde nouveau” au sens littéral, qu'on le nomme “royaume de Dieu” ou nirvana universel ou “éternel retour”, bref, le passage dans “un autre monde” au sens littéral; dans une conception millénariste il en va autrement, on se trouve plutôt dans le schéma “effondrement positif”, “scientifisé” entre autres par l'économiste Joseph Schumpeter avec sa fameuse théorie de la “destruction créatrice” et son corollaire effectif, l'“innovation”.

Je m'intéresse de longue date à la propagande. Son instrument essentiel est la rhétorique, en tout premier la sophistique. La rhétorique est un domaine du savoir réunissant plusieurs techniques de maîtrise de la parole, le but général est de donner à un locuteur le moyen d'améliorer ses chances de convaincre ou de persuader lors d'un discours ou d'un débat. Comme le savent mes lectrices et lecteurs habituels j'aime chercher l'étymologie des mots qui ont mon attention. Le mot “rhétorique” dérive du mot grec ῥητορικός,,“rhêtorikós”, passé par le latin rhetoricus, “oratoire”, implicitement “art oratoire”, mot de même signification en grec. En général je m'intéresse aux étymologies exactes mais les autres aussi m'intéressent, on ne peut manquer, si on est grec ou si on connaît les formants (préfixes, suffixes, racines) d'origine grec, de rapprocher le début du mot de l'affixe “rhé”, qui provient de ῥέω, rhéô, “couler”; la fin du mot, “rique”, signifie “technique”, son centre, “étor”, à la parole, on peut donc proposer une étymologie incertaine mais vraisemblable, la rhétorique en tant que technique de maîtrise du flot de la parole, ce qui correspond proprement à cet art, un rhéteur n'apprend pas à maîtriser la parole en tant que moyen de communication d'idées et de concepts mais en tant que méthode de composition de formes, lesquelles peuvent ou non être au service de la composition de discours porteurs de signification. Un rhéteur veut toujours “communiquer quelque chose” mais pas nécessairement de la signification, en sophistique on apprend plutôt à “communiquer des émotions”, à mettre son auditoire ou son lectorat dans un certain état d'esprit, de “sentiment”. Quand on discute des propos émis par des types tels que Donald Trump ou Éric Zemmour il est vain de tenter de donner du crédit au fond, au sens du discours, de tenter de les disqualifier en pointant leurs incohérences ou leurs inexactitudes, peu importe ce qu'ils disent, importe la manière de le dire, la forme et le ton de leurs discours, le “flux de parole” qu'ils produisent. Importe aussi qu'il aient le ton de la sincérité et de la conviction. Là encore il ne faut pas donner dans la rationalité, il ne s'agit pas de ce que les personnes insensibles à la mélodie produite par Zemmour ou Trump, ainsi – élément non négligeable – qu'à leur gestuelle considèrent dénoter la sincérité et la conviction des locuteurs, on ne peut pas demander à un amateur de musique classique et contempteur de la musique de jazz d'évaluer la valeur émotionnelle de la musique de Charlie Parker, ni à un fanatique de musique techno détestant le rhythm'n'blues de donner son opinion sur les sentiments qu'éveillent en lui les œuvres de John Lee Hooker; ceux qui trouvent la mélodie Zemmour convaincante se fichent de l'opinion de ceux qui ne la trouvent pas telle, et Zemmour se fiche des critiques sur la discordance de son discours dans le fond comme sur la forme, il ne les produit pas pour eux mais pour celles et ceux qu'il veut persuader qu'il les “représente”.

C'est simple: ce qui assez vraisemblablement vaut pour vous vaut pour une large part de vos semblables. Dans le cas le plus courant on estime bien plus convaincante une personne qui s'exprime dans ce qu'on estime être le ton de la conviction que celles qui ne le font pas; bien sûr ce que dit la personne intervient mais en second et selon les auditeurs peut n'avoir presque aucune importance; s'y ajoute l'opinion qu'on a du locuteur, selon qu'on le suppose ou non “de son camp” un même discours n'apparaîtra pas également convaincant. Dans une plaisanterie en forme de dialogue un peu ancienne désormais, aux temps lointains, il y a trois à quatre années en ce début d'année 2022, où l'on s'interrogeait encore sur le “positionnement politique” d'Emmanuel Macron (depuis, ce positionnement s'est établi mais par contraste, “en opposition de ses opposants” dont l'ensemble s'est considérablement étendu, ce qui confirme de manière paradoxale son affirmation d'être “et de gauche et de droite” puisqu'il apparaît “trop à gauche” pour “la droite” et “trop à droite” pour “la gauche”...), dont le thème s'articulait sur un propos entendu sur ma radio, France Culture, en gros, «“notre président”, chaque fois qu'il fait un discours, il commence en disant “noir” et il finit en disant “blanc”», je disais, puis j'écrivis:

«— Je t'explique, au début il parle à ses partisans d'un bord et à la fin à ceux de l'autre bord.
— Mais, les uns et les autres ils entendent tout le discours, pourquoi ils devraient plus le croire quand il dit “noir” que “blanc”, ou l'inverse?
— C'est parce que les uns, on leur a appris à croire que la vraie couleur c'est “noir” et les autres, que la vraie c'est “blanc”. Du coup il ne le croient que quand il parle de la vraie couleur».

À l'époque l'Exécutif et sa majorité législative étaient pour peu de temps encore dans la position du “rassemblement” (depuis, l'Exécutif et sa majorité ont opté pour la division, et la volonté – dixit “notre président” – d'emmerder à fond qui refuse de se rassembler “dans le bon camp”). On se trouve dans le cas classique de la propagande idéologiquement déterminée, non plus de tenter de rassembler mais de ne s'adresser qu'aux convaincus, de ce fait les autres auditeurs des discours de l'Exécutif et de ses relais les voient “monochromes” et “de la mauvaise couleur”. Pour “croire un discours” ou au moins pouvoir le croire il faut qu'on ne puisse classer la personne qui l'émet “de l'autre camp”, dès lors que, par l'usure du pouvoir, l'Exécutif a “trouvé sa position” et qu'il existe désormais clairement “en contraste” de tous ceux qui s'estiment “en opposition”, y compris une frange de ses anciens soutiens qui formellement sont “sur la même ligne” qu'avant leur rupture et pourtant “en opposition” avec cet Exécutif, il se trouve donc dans le schéma classique: peu importe ce que disent les personnes identifiées comme “du côté du pouvoir”, ces “opposants” les estiment non crédibles.

Le fond de cette plaisanterie reste pertinent, la crédibilité d'un rhéteur ne réside pas dans celle de son discours mais dans le crédit qu'on accorde à qui le prononce: quand la “base de crédibilité” de l'Exécutif et en tout premier de son chef était encore “et de gauche et de droite”, du moins une “gauche” et une “droite” qualifiables de “centristes”, car même à sa période “rassembleuse” l'actuel Exécutif n'incluait pas dans son projet les “extrêmes”, sinon dans l'hypothèse peu vraisemblable d'une “désextrémisation” de leurs partisans, les auditeurs pouvaient encore faire le tri et ne “croire” que la partie du discours “de la bonne couleur”, considérant que la partie “de la mauvaise couleur” était, et bien, de la rhétorique à destination des personnes partisanes de cette “mauvaise couleur”, la partie “de la bonne couleur” étant “le vrai discours”, supposément non rhétorique. La “base de crédibilité” de l'Exécutif se réduisant, sa crédibilité s'est réduite d'autant, non parce qu'il serait objectivement “plus crédible” en 2017 et “moins crédible” en 2019 mais parce que les auditeurs “n'y croient plus”, le discours serait-il le même.

“Et en même temps”™ ça n'est pas si simple: les, disons, les soutiens de l'actuel Exécutif dans sa période initiale, en gros l'année et demi un peu avant et juste après les élections présidentielle et législatives de mai-juin 2017, ne lui accordaient pas tant de crédit que ça sinon peut-être les électeurs du premier tour de la présidentielle qui lui donnèrent leur suffrage, la sentence qui fait lieu commun «Au premier tour on choisit, au second tour on élimine» a quelque chose d'exact, une large part des électeurs du premier tour qui votèrent pour d'autres candidats que ceux du second et “choisirent” Emmanuel Macron quinze jours plus tard a beaucoup plus voté “contre”, ici contre Marine Le Pen, que “pour” Macron. Donc dès le départ la “base de crédibilité“ de cette majorité de gouvernement est plus faible qu'elle ne le semble. Je me souviens de conversations avec des “électeurs du second tour” de Macron peu avant le moment crucial de l'hiver 2018-2019 et juste à cette période qui “et en même temps”™ me disaient ne plus accorder de crédit à Macron et pourtant continuer de le soutenir, parce qu'ils n'avaient pas encore accompli le parcours qui conduit d'un soutien par défaut à une opposition par défaut. L'idée pour eux étant de l'ordre du “non déjugement”: je le soutiens pour ne pas me déjuger, pour ne pas considérer mon choix de mai 2017 comme une erreur de jugement. C'était surtout vrai pour mes connaissances “du centre” et “de centre-droite”, beaucoup de celles “de centre-gauche” avaient fait ce parcours, et étaient déjà revenues vers leurs amours anciennes, ou était allées vers des amours nouvelles autres que celles de leur choix de 2017.

La crédibilité réside toujours du côté du prêteur, et non de l'emprunteur: une personne publique perd du crédit parce que les prêteurs n'ont plus confiance, considèrent qu'elle ne leur rend pas “la monnaie de leur pièce”, que la discordance entre les discours et les actes est trop forte pour qu'elles lui accordent leur confiance. La crédibilité d'une monnaie ne réside pas dans la monnaie mais dans le crédit qu'on lui accorde. Le nom conventionnel de la monnaie émise ou garantie par l'État est «monnaie fiduciaire», c'est à dire “de confiance”; si on lui retire sa confiance elle perd toute valeur, et si une majorité du corps social lui retire sa confiance elle s'écroule, “se dévalue”. Pour exemple, la “valeur réelle” (si une telle chose existe) du peso argentin était la même la veille et le lendemain du jour où le gouvernement argentin décida d'abandonner la parité entre sa monnaie et le dollar étasunien, en revanche sa valeur fiduciaire s'effondra car la confiance des argentins reposait largement sur cette parité. Pour autre exemple, l'apparition au Brésil puis un peu plus tard en Argentine de billets d'une valeur de “zéro pépètes”, des monnaies “émises localement”, dans le quartier, la ville, la région: ils avaient plus de valeur que la monnaie officielle à nombre positif parce que la confiance qu'on leur accordait se reliait à la personne physique qui les donnait ou recevait et non en cette personne morale que constitue un État, qui avait perdu beaucoup de crédit donc de crédibilité dans ces deux entités politiques.


J'ai souhait d'en finir rapidement avec ce billet. Je considère donc que ce qui précède donne un cadre suffisant pour tenter d'élucider la proposition de son titre, «Régulation des populations», et de son introduction:

«Les humains sont des prédateurs. Des super-prédateurs, des hyper-prédateurs. Des prédateurs universels car leur proie c'est l'univers entier. Pour l'instant ils doivent se contenter d'une toute petite partie de l'univers mais ils ne désespèrent pas d'étendre leur prédation au-delà. En attendant, dans cette toute petite partie tout leur est proie».

Pour l'espèce et pour chacune de ses parties “tout fait proie”, y compris, pour chaque partie, la part de l'espèce qui n'est pas incluse dans cette partie. Le récent discours d'Emmanuel Macron, en date du 4 janvier 2022 l'illustre assez bien dans ces propos:

«En démocratie, le pire ennemi, c’est le mensonge et la bêtise. Nous mettons une pression sur les non-vaccinés en limitant pour eux, autant que possible, l’accès aux activités de la vie sociale. D’ailleurs, la quasi-totalité des gens, plus de 90%, y ont adhéré. C’est une toute petite minorité qui est réfractaire. Celle-là, comment on la réduit? On la réduit, pardon de le dire, comme ça, en l’emmerdant encore davantage. Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français. Je peste toute la journée contre l’administration quand elle les bloque. Eh bien, là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie. Je ne vais pas les mettre en prison, je ne vais pas les vacciner de force. Et donc, il faut leur dire: à partir du 15 janvier, vous ne pourrez plus aller au restau, vous ne pourrez plus prendre un canon, vous ne pourrez plus aller boire un café, vous ne pourrez plus aller au théâtre, vous ne pourrez plus aller au ciné…».

La mise en exergue n'est pas de mon fait mais de celui des éditeurs de la page dont la citation provient. Cela dit ça me semble pertinent car c'est bien la part de ces propos qui constitua – très brièvement – un objet de scandale, spécialement la fin, «les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder». Ici Emmanuel Macron apparaît clairement comme un “prédateur”, précisément comme le membre d'un groupe de prédateurs dans lequel il figure l'élément le plus éminent, un “alpha“ comme disent les éthologues, un primus inter pares, un “premier parmi les pairs” comme on dit en philosophie politique, mais un prédateur de sa propre espèce, et plus localement un prédateur de ceux des membres de son entité politique “pas de son groupe”. Nous ne sommes plus au XVI° ou au XVII° siècle, et en notre temps on ne peut plus aussi simplement et aussi clairement régler le problème des “réfractaires” en incitant ou en obligeant les “non réfractaires” à résoudre le problème en massacrant les “réfractaires” mais le principe est le même: les faire disparaître. Enfin, je dis ça pour la France de ce début de XXI° siècle, au cours des trois à quatre dernières décennies et encore actuellement, dans plus d'une entité politique on a usé, on use de la vieille méthode, éliminer les “réfractaires” en les exilant ou/et en les massacrant. Non que ça ne puisse se produire en France mais pour cela il faut en arriver à un niveau de tension entre groupes vraiment très élevée. Ce à quoi travaille notre Exécutif, mais avec un succès mitigé.

Pour les humains donc, tout fait proie. Au cours des cinq derniers siècles se déroula une longue lutte entre “diviseurs” et “unificateurs”, c'est-à-dire entre partisans d'idéologies pour lesquelles les humains “pas de notre groupe” constituent des proies potentielles et souvent, effectives, et d'idéologies postulant que tous les humains sont “du même groupe”. Non que cette lutte soit si récente mais comme mentionné précédemment, au début du XVI° siècle ce qui jusque-là était une hypothèse, un présupposé avant tout subjectif et idéologique, la finitude du monde et l'unité de l'espèce, devint une réalité observable: le monde habitable est fini et il n'existe aucune espèce “humaine” radicalement autre que celle “de notre groupe”, nul cynocéphale, nul lotophage, nulle autre variante d'humain définitivement autre. De l'autre bord, les notions de proie et de prédateur sont conventionnelles: toute entité du vivant est à la fois proie et prédateur, à la fois se nourrit d'un “autre” et nourrit un “autre”. Censément, dans le cadre d'une société nul de ses membres ne constitue un prédateur ni une proie pour les autres membres; effectivement ça n'est pas aussi évident. Le même Macron fut encore plus explicite dans le même débat ou juste après en disant que par leur comportement les “réfractaires” s'excluent de la société car «un irresponsable n'est plus un citoyen». Cela va contre le principe même de la société, spécialement de la société démocratique, mais puisque “on” doit “réduire les réfractaires”, c'est alors une conséquence logique: on les réduit y compris en les excluant de la société, “on” étant ici le groupe social que représente Emmanuel Macron. La “logique Bush” (celle du deuxième président des États-Unis de ce nom, et fils du précédent), «si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous», donc vous vous excluez “de vous même” de la société conçue comme “notre groupe et ceux qui ne s'opposent pas à notre groupe”.

Dans un autre billet, non publié je crois, je discute de la notion aberrante, aporétique, de “démocratie illibérale”: la démocratie n'est ni libérale ni “non libérale” ou “anti-libérale”, mais doit accueillir toutes les opinions sans en exclure aucune. Fondamentalement une société inclusive est “libérale” en ce sens qu'un de ses principes intangibles est le respect des libertés publiques et privées, mais qu'on adhère ou non à cette proposition selon la propagande à laquelle on est sensible, en démocratie on ne peut postuler «un irresponsable n'est plus un citoyen» car les deux choses n'ont pas de rapport causal, on peut être à la fois citoyen et irresponsable, à la fois non citoyen (non détenteur du statut) et responsable. Le point le plus intéressant des propos d'Emmanuel Macron et, à la même période, d'autres membres de l'Exécutif et de la majorité, est de corréler cette proposition de “non citoyenneté des irresponsables” avec la proposition de ne pas les “exclure légalement”, de ne pas imposer la vaccination contre le SARS-COV-2 par la loi, ce qui signifie on ne peut plus clairement qu'ils sont partisans d'une exclusion arbitraire, “en dehors du cadre légal”: Macron, à la fois postule pour les “réfractaires”, «je ne vais pas les mettre en prison, je ne vais pas les vacciner de force», donc je ne vais pas demander une loi qui leur fait obligation sous risque de sanction pénale de se vacciner, et «les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie». Une manière assez explicite de dire: je m'affranchis des limites de la loi pour réaliser mon projet, éliminer les “réfractaires”.

Mon intention première dans ce billet était de discuter du fait qu'une espèce aussi efficace que la nôtre pour exercer une énorme emprise sur son milieu et son environnement se doit de faire de la “régulation de population” pour préserver la dynamique de ses écosystèmes, de ne pas prélever de ressources biotiques et non biotiques à l'excès et, quand le nombre de “régulateurs naturels”, de “prédateurs”, est insuffisant, d'y pallier. Comme mon projet était à la fin de cette proposition argumentée d'en venir à la prédation des prédations, celle des humains sur les humains, il me semble que la voie choisie dans ce billet suffit: ne pas être prédateur à l'excès du non vivant et de la part non humaine du vivant est une bonne voie pour ne plus l'être de sa part humaine. En fait, me semble la seule voie possible. Ça fait un moment déjà qu'on sait que notre faiblesse comme espèce est l'hubris ou hybris...

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