Perraud et Matzneff: confessions d'un stalinien repenti.

Il y a deux sortes de staliniens repentis: ceux qui se rendent compte de leur erreur fondamentale, et ceux qui ne s'en rendent pas compte ou prétendent ne pas s'en rendre compte. Antoine Perraud fait semble-t-il partie de la deuxième variété.

Je tombe sur son article le plus récent, «Immersion dans la logique pédocriminelle de Gabriel Matzneff», un titre qui me donne déjà l'idée que ça doit craindre: comprendre cette logique, d'accord, mais s'y immerger? Pas d'accord. J'ai quand même été y voir, pour en lire le début et découvrir ce qui peut inciter un auteur d'article à choisir ce titre. Sans surprise j'y découvre un double discours, à la fois dénonciation (la pédocriminalité c'est mal!) et exercice d'admiration. Quelque chose de familier dans le style sinueux et un peu pervers de l'auteur me donnait une impression de déjà lu, mais en lisant ceci,

«Cette caverne aux supplices, un pan de l’œuvre matznévienne en joue donc le rôle de seuil – d’exonarthex pour écrire comme lui»,

j'eus une révélation: mais c'est du Antoine Perraud, ça! Je remonte la page pour confirmation: c'est bien lui. Voilà qui est curieux, me dis-je in petto – pour écrire comme lui. Pour l'édification de mes possibles lectrices et lecteurs, “exonarthex” est un mot qui signifie quelque chose, c'est sûr, mais il n'y a pas besoin d'y aller voir puisque Perraud nous en donne déjà le sens, “seuil”; dans le cadre de l'article il signifie autre chose: je connais un mot rare et connais son usage, qui se résume à, se la péter grave en plaçant un mot rare dans sa prose. Perraud est un “styliste”. Un “styliste” à la Matzneff. Qui donne de la valeur à sa prose en se la jouant “styliste”.

Arrivé à ce point de l'article – que j'ai cessé de lire car j'avais la réponse à mon interrogation sur le choix du titre: si c'est Perraud ça explique – émerge une nouvelle interrogation: Perraud qui débine Matzneff? Aussi incongru qu'un cardinal appelant à lyncher le pape – non que ça ne se vit pas mais c'est assez rare donc remarquable. C'est que, je le connais bien, mon Perraud, un sacré bout de temps que je le fréquente, j'étais un auditeur fidèle de son émission Tire ta langue! sur France Culture, que je suivais avant tout pour ses invités, pas toujours mais le plus souvent assez intéressants; par contre Perraud était déjà le pédant ampoulé qu'il reste dans le cadre de Mediapart, avec cet avantage que ses envolées cauteleuses et précieuses constituaient une faible partie de l'émission. Il eut aussi, très longtemps, un chroniqueur pire encore, Philippe Barthelet, dont j'apprends ce jour, sans surprise, qu'il fut aussi collaborateur de Valeurs actuelles, un style encore plus ampoulé et contourné au service d'un discours creux et très conservateur, pour ne pas dire plus. Parfois les contraires s'attirent, et parfois qui se ressemble s'assemble, là c'est plutôt le second cas.

Je m'étonnais avant tout parce que, de mémoire, Perraud invita plusieurs fois Matzneff dans son émission. Je lance donc la recherche “antoine perraud matzneff” sur mon moteur de recherches Internet pour vérifier, et vois comme premier résultat un article récent de Perraud, «Mes 40 ans d’aveuglement volontaire sur Gabriel Matzneff», ce qui me rassure doublement: dans l'article il mentionne avoir en effet invité Matzneff plusieurs fois – mais attention, pas le pédocriminel! Le fin lettré, hein! Distinguo... –, et confirme sa “proximité littéraire” avec ledit – pour être moins aimable, son goût pour le “stylisme” creux dudit. L'article vaut pour deux points: on y apprend que ce qui conduisit à la fin de son “aveuglement volontaire” est d'ordre stylistique, Matzneff n'était plus à son goût dans ses dernières productions, au moment où il recouvra la vue, et de n'être plus aveuglé par le “styliste” lui permit de recouvrer aussi l'ouïe, pour entendre enfin le discours moins stylé des victimes du pédocriminel; on y apprend aussi que Perraud est un zélé auxiliaire de police et de justice quand on lui demande de se faire délateur, et très satisfait d'accomplir ces basses besognes.

Vous savez quoi? Je n'y crois pas. Je ne crois pas à son aveuglement volontaire. C'est toujours la défense de ceux qui se taisent: je n'ai rien dit parce que je n'ai rien vu. J'étais “aveugle”. Des crimes et délits, j'en connais qui se commettent ou se sont commis dans mon coin, et je ne dis rien. Non parce que je suis sourd et aveugle “volontaire” mais parce ça me coûterait plus de les dénoncer que de ne pas le faire. Je ne suis pas Antoine Perraud, je ne me paie pas de mots ni ne réinvente ma biographie: quand je suis un muet volontaire je le dis, et ne prétends pas être un aveugle ou un sourd. Faut dire, j'ai un avantage sur lui: je n'ai jamais donné dans le culte, notamment pas dans le culte du Grand Homme. Parce que je n'ai jamais visé les honneurs. Quand on est prêt à tout pour ramasser les miettes à la table d'un Grand Homme, aussi petit soit-il on ne dira rien de sa petitesse. Sauf quand son piédestal vacille, là on peut se lâcher. Je ne peux pas croire à son aveuglement volontaire parce que la pédophilie criminelle de Matzneff est notoire depuis très longtemps, et publique, et de multiples fois revendiquée par le bonhomme à la télé, à la radio et dans les revues.

Les staliniens repentis restent en général des staliniens dans leurs pratiques et méthodes: en 2015 Perraud aurait usé de sa sophistique pour défendre son Grand Homme, en 2020 il en use pour piétiner la statue déboulonnée, mais c'est toujours la même sophistique.

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