Socialement correct.

Je suis né en un temps où on “savait se tenir”. C'était au millénaire précédent. En années, c'est récent, mais perceptivement, ça semble remonter avant le déluge...

Ce billet (comme le précédent) m'a été inspiré par des propos de Mithra-Nomadeblues_. Jusqu'à une époque récente, environ trois décennies, une part essentielle de la socialisation était d'apprendre à se comporter, de ne pas agir dans tous les contextes de la même manière. Chacun le faisait à sa manière, mes parents, qui étaient plutôt “cools”, le faisaient de manière décontractée mais pas moins stricte pour autant. Ça s'est perdu. Très vite.

Il y a un présupposé invérifié car jamais confirmé par les faits, supposément, si on a été éduqué d'une certaine manière on conserve cette éducation le reste de sa vie, sauf accident, maladie ou gâtisme avancé, et on la transmet à la génération suivante. Je n'ai jamais constaté ça. Les personnes de ma génération ont eu des enfants à partir des années 1980 donc auraient du leur transmettre leur modèle de comportement, celui acquis les deux décennies précédentes. En gros celui que j'ai appris, parfois un peu ou beaucoup plus strict et moins décontracté, parfois moins strict et plus décontracté, mais dans l'ensemble assez proche de celui de nos propres parents, nés dans les décennies 1930 à 1950. J'en parle dans d'autres textes, la représentation actuelle des années 1970 est une caricature, quelque chose comme “les années baba cool”. Tu parles. Elles ont commencé sous Pompidou et se sont achevées sous Giscard, ça donne le ton et la note dominante... Cela dit, nos parents et leurs propres parents ont beaucoup évolué dans leurs comportements entre la fin de la deuxième guerre mondiale et la fin des années 1960, mais ils ont tous évolué. Nos grands parents et arrière-grands-parents sont nés dans un contexte social et politique très similaire à celui de la fin du XIX° mais après guerre il y eut un bouleversement complet, on est passé, entre la fin de la guerre et la fin des années 1960, d'une société très hiérarchisée et plutôt oligarchique, avec une industrie pas tellement différente de celle d'alentour de 1900 et une population agricole encore importante avec une agriculture très peu mécanisée (le summum de la modernité c'était la batteuse itinérante, le reste se faisait à force d'humain, de bovin ou d'équidé), à une industrie “moderne”, “à la chaîne”, une agriculture mécanisée et un transfert massif de populations rurales vers les villes. Et bien, les vieux autant que les jeunes se sont adaptés et ont modifié leurs comportements.

Ma génération a commencé sa vie dans ce contexte et à la fin de la décennie 1970 il n'avait guère changé. Ce n'est qu'après que les choses ont commencé d'évoluer plus nettement, d'abord structurellement, puisque ce qui fut longtemps ressenti comme une “crise”, c'est-à-dire un moment difficile mais qui allait “revenir à la normale”, le chômage de masse, la désindustrialisation, etc., on commençait à comprendre que c'était désormais la norme; j'abrège, mais on eut droit à notre tour, entre environ 1985 et environ 2010, à une transformation drastique de la société, et un moment de bascule alentour de 1995, avec le téléphone mobile et Internet, avec à la fois la “connexion” permanente et “les écrans”. L'évolution spécialement marquée après environ 2002-2003 fait que partout et toujours nous sommes “chez soi” puisque partout on peut interagir avec son intimité, la famille et les amis, on est partout “à la maison”; et les écrans partout présents nous donnent presque en permanence le spectacle des “modèles de comportement” qu'ils diffusent. Quand nos moralistes de bazar se plaignent de la “multiplication des écrans” les deux thèmes qui reviennent systématiquement sont la pornographie et, loin derrière, “la violence”, celle réputée “ultra”. C'est-à-dire ce qui fondamentalement pose ou devrait poser le moins problème, parce que les jeunes d'aujourd'hui sont comme ceux d'hier, ils savent faire la différence entre la réalité et la fiction. Le vrai problème, ce sont les modèles de comportement “réalistes”, émissions “d'actualité” ou “documentaires”, “télé-réalité”, fictions censées s'appuyer sur la réalité sociale. Le problème, le vrai, est cette illusoire opposition entre les “jeunes” et les “vieux”, spécialement les “millenials” et les gens d'avant le déluge, ceux de l'ancien millénaire, qui auraient censément des comportement radicalement différents. Illusion: les “vieux” ont évolué avec leur temps. Je ne vous conseillerai peut-être pas de le faire parce que quel que soit votre âge vous avez de bonnes chances d'être dans ce cas, en contexte “convivial”, une réunion de famille ou entre amis, avec chacun son smartphone ou sa tablette, en train de faire quelque chose de très nécessaire juste là, juste à cet instant, comme par exemple lire mes conneries ou regarder la dernière série à la con ou lire ou écrire des messages à la con. IM-PÉ-RA-TIF. N'ayant pas de téléphone portable (en fait j'en ai trois mais n'en utilise aucun comme téléphone ou comme connexion Internet, et ne les utilise jamais en public sinon pour écouter la radio parfois, et faire des photos encore plus rarement, quand la batterie de mon appareil photo est à plat) j'observe ceci: la grande majorité de mes semblables a quelques difficultés à ne pas faire “quelque chose”, parfois juste regarder si il n'y a vraiment mais vraiment rien qui se passe, pas de message, pas d'appel, au bout de cinq minutes de rien, de pas d'appel, de pas de message, et si ça dure encore cinq minutes, il feront “quelque chose”, regarder la liste des messages, ou en envoyer un pour espérer avoir une réponse dans les cinq minutes, ce qui réduira leur niveau d'angoisse, l'angoisse de n'être rien puisque personne ne les “contacte”. Et cela qu'ils aient dix ans ou soixante-dix ans. Il me devient pénible d'aller au restaurant, pour voir les deux tiers ou les trois quarts des “convives” avec leur smartphone branché en intraveineuse.

Vous vous demandez pourquoi “les jeunes se désocialisent”? Regardez-vous et vous comprendrez, quel que soit votre âge. Grosse généralisation, je fréquente encore pas mal de personnes “débranchées” et qui réservent ça au privé, mais ça se fait rare...

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