444: L'ataraxie plutôt que le catastrophisme.

Une série en cours de “Matières à penser” me semble intéressante pour «penser la catastrophe». Le premier épisode convoque un philosophe “jonasien”, le second un philosophe dans la lignée épicurienne. Penser la catastrophe me semble plus efficient et à terme plus efficace si on suit la leçon d'Épicure et de son école.

«Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage»: les philosophes de l'agir ont une fâcheuse tendance à considérer les philosophes du non agir comme leurs chiens, d'où leur propension à les accuser en un curieux paradoxes d'être des enragés de l'impuissance, des sortes de moutons enragés. De ce fait, ils vont souvent dénaturer leurs propositions. Comme les philosophies de l'agir sont de prime abord plus séduisantes, très souvent leurs discours de dénigrement se diffusent mieux que le discours de ceux qu'elles dénigrent. Pour exemple, le mot “ataraxie”, qui s'emploie souvent dans une acception proche de de la définition B.2 proposée par le TLF, le Trésor de la langue française, «État d'indifférence caractéristique de certaines névropathies et obtenu sans l'influence d'agents neuroleptiques supprimant toute réponse réactionnelle», quelque chose d'assez proche du concept de “catatonie“, «Forme de schizophrénie caractérisée par des périodes de passivité et de négativisme alternant avec des excitations soudaines», dans ses phases d'atonie, quand on parle de l'épicurisme et d'autres philosophies du non agir, qui définissaient tout autrement cette ataraxie: «Tranquillité, impassibilité d'une âme devenue maîtresse d'elle-même au prix de la sagesse acquise soit par la modération dans la recherche des plaisirs (Épicurisme), soit par l'appréciation exacte de la valeur des choses (Stoïcisme), soit par la suspension du jugement (Pyrrhonisme et Scepticisme)».

Comme tout autre domaine du savoir la philosophie est un sport de combat; et comme tout autre sport de combat on peut la pratiquer de deux manière, en attaque ou en défense. En philosophie comme en tout autre domaine dont le moyen est la parole l'instrument de la persuasion est la rhétorique, pour la raison simple que la parole est en soi une rhétorique, une «technique du discours; [un] ensemble de règles, de procédés constituant l'art de bien parler, de l'éloquence». Pour convaincre par la parole, d'évidence il faut avoir de l'éloquence, et pour cela des techniques de discours efficaces. La question étant alors de savoir comment on mobilise ces techniques. La manière offensive est celle de la sophistique, de «[l']argumentation, [du] raisonnement fondés sur des sophismes», lesquels sont des «argument[s], [des] raisonnement[s] ayant l'apparence de la validité, de la vérité, mais en réalité faux et non concluant[s], avancé[s] généralement avec mauvaise foi, pour tromper ou faire illusion». Dans cette définition “avec mauvaise foi” me semble en trop: dans un procès par exemple, les moments dits de plaidoirie, cet «exposé oral effectué à l'audience devant les juges appelés à statuer sur une affaire, par un avocat chargé d'expliquer les faits et de soutenir les droits et prétentions de son client», ont les apparences de la validité et de la vérité, si le raisonnement qui la sous-tend est en général faux il est en général aussi “de bonne foi”. Et de manière plus large, toute tentative de convaincre repose sur une “bonne” foi en ce sens que l'orateur ou l'écrivain a toujours une “bonne” raison, au minimum celle de servir ses intérêts propres “ dans le cas d'un procès, pour un avocat au minimum de ne pas le perdre dans l'intérêt des «droits et prétentions de son client», et dans l'intérêt de son portefeuille ou de sa réputation. La manière défensive est celle de la dialectique., désignant ce «qui se rapporte au raisonnement dans sa structure et dans ses règles» et par extension, ce «qui concerne l'art de raisonner et de convaincre dans un débat».

Comme le donnent à comprendre toutes ces définitions, il n'y a pas substantiellement de différences entre rhétorique, sophistique et dialectique, qui désignent tout uniment l'art de convaincre par le discours. Le terme “rhétorique” définit proprement la fonction, l'éloquence ou art de bien parler, et la méthode, les procédés et règles techniques permettant d'acquérir cet art, la rhétorique est un ensemble de savoir-faire discursifs. Dans tous les cas, pour convaincre on doit développer un raisonnement; la dialectique met en premier le raisonnement, la sophistique en premier la conviction; c'est en ce sens que la sophistique est un art offensif, la dialectique un art défensif: la première met le raisonnement au service de la conviction, la seconde met la conviction au service du raisonnement; l'une et l'autre ne sont pas plus “de bonne foi” ou “de mauvaise foi” en ce sens qu'un raisonnement peut être tout aussi faux s'il est produit par un dialecticien que par un sophiste et l'un et l'autre peuvent indifféremment croire ou non à ce raisonnement, indifféremment être de bonne ou mauvaise foi, c'est plus une question d'organisation du discours: typiquement, un discours sophistique place la conclusion au début, un discours dialectique le place à la fin, dit autrement pour un sophiste le raisonnement explique la conclusion, pour un dialecticien la conclusion explique le raisonnement. Quand on y réfléchit un peu, rien n'explique rien, importe avant tout la validité du raisonnement. On peut aussi bien, par exemple, développer un discours formel de type sophistique ou dialectique en discutant de la question de la génération spontanée, et dans les deux cas développer un raisonnement invalide dans le fond mais valide dans la forme. Un auteur antique bien connu, Platon, l'a d'ailleurs largement prouvé avec son personnage principal, son héros récurrent, “Socrate”, qui le plus souvent adopte une forme discursive de type dialectique et par ce moyen peut dans un même dialogue “démontrer” un raisonnement et le raisonnement contraire avec un même degré de vraisemblance formelle. Incidemment, Platon lui-même est plus souvent sophiste que dialecticien, et en tout cas montre dans beaucoup de dialogues sa capacité certaine à formuler des discours sophistiques puisqu'il fait parler les “sophistes” ou supposés tels – disons, ceux des philosophes qu'il considère comme ses adversaires, et qu'il répute être des sophistes. Mais comme le relève un historien important du XIX° siècle, Fustel de Coulanges,

«En vain les Athéniens chassèrent Protagoras et brûlèrent ses écrits (...) le résultat de l'enseignement des sophistes avait été immense. (...) l'habitude du libre examen s'établissait dans les maisons et sur la place publique. Socrate, tout en réprouvant l'abus que les sophistes faisaient du droit de douter, était pourtant de leur école. Comme eux, il repoussait l'empire de la tradition, et croyait que les règles de la conduite étaient gravées dans la conscience humaine» (Fustel de Coulanges,Cité antique, 1864, p. 467).

Incidemment, je vous invite à lire l'article qui le concerne, pour comprendre que si son nom est beaucoup moins notoire que celui de certains de ses contemporains son œuvre fut beaucoup plus pérenne et féconde dans le siècle suivant. Pour citer l'article de Wikipédia,

«Pour lui, l'engagement politique, cher à Jules Michelet ou Augustin Thierry, devrait être écarté afin d'éviter toute idée préconçue et favoriser autant que possible la vérité historique. Pour lui le patriotisme est une vertu, l’histoire est une science, il ne faut pas les confondre».

Et de fait, dans le débat public on tend à préférer la vertu à la science...

Clairement, Socrate était autant “sophiste” que les supposés sophistes, mais d'autre manière. Fondamentalement, ce que reprochent non tant Socrate que ceux de ses élèves qui avaient intérêt à ce que l'état des choses soit préservé dans Athènes aux “sophistes” est ce que pointe Fustel de Coulanges, «l'abus que les sophistes faisaient du droit de douter». Spécialement le droit de mettre en doute l'ordre social. La philosophie est un combat, raison pourquoi en cet art comme en d'autres tous les coups sont permis pour autant qu'on donne l'apparence de suivre les règles. La société athénienne était une société d'ordres très hiérarchisée et très fermée; les “sophistes” avaient deux torts: dans leur majorité c'étaient des métèques, des résidents non citoyens, des «étranger[s] domicilié[s] dans la cité, protégé[s] par la loi et soumis, d'une façon générale, aux mêmes obligations militaires et fiscales que les citoyens, sans être admis, toutefois, à la citoyenneté», des “travailleurs immigrés avec carte de résidence” dirait-on de nos jours, et dans l'Athènes antique comme dans les États contemporain, les métèques on ne les aimait pas trop, et encore moins s'ils ouvraient leur gueule; ils s'occupaient des affaires de la cité et remettaient en cause l'ordre social, et ça c'est impardonnable. Si vous lisez les biographies de Protagoras dans l'article de Wikipédia, et celles d'Anaxagore, d'Antiphon (un rare Athénien de ceux-là), tous réputés “sophistes” par Platon, elles ont plusieurs points communs avec celle de Socrate, dont un notable: tous ont été inquiétés et accusés pour “impiété”. Comme qui dirait, accusés de la rage... Comme le mentionne l'article sur Antiphon, rien de pire dans la religion grecque antique que ce crime (la “haute trahison” est un cas d'impiété), un crime capital; dans les pires cas, «cette sentence était aggravée de la privation de sépulture, de la confiscation des biens et de la perte des droits civiques pour les descendants».

On peut s'interroger sur les motifs de Platon à vouloir à toute force effacer les traces des œuvres des supposés sophistes et supposés “présocratiques“ – un nom assez douteux. Comme le mentionne l'article de Wikipédia, partie «Critique du mot “présocratique”» (mettant semble-t-il cette critique sur le compte de Michel Onfray, ce qui n'est pas inexact mais incomplet, celui-ci se place dans une tradition déjà ancienne de critique de ce terme, y compris chez des philosophes que ledit Onfray n'apprécie guère, pour dire le moins),

«le concept même de Présocratiques donne trop d'importance à Platon et à l'idéalisme dans l'histoire de la philosophie, minimisant volontairement l'importance d'autres philosophes et regroupant sous la même dénomination des courants de pensées éloignés. Il résulterait d'une écriture de l'histoire par le platonisme [...], car en accord philosophique parfait avec certains courants de la scolastique médiévale», précisément ceux les plus anciens, on peut même les qualifier de “proto-scolastiques” en ce sens que la scolastique à strictement parlé est un courant philosophique qui s'écarte justement de la philosophie platonicienne et renoue avec la philosophie aristotélicienne, qui posa longtemps un problème pour une idéologie très “idéaliste”, celle chrétienne, et continuera d'ailleurs de poser ce problème: son matérialisme. Comme le note l'article de Wikipédia, la scolastique est une «tentative de résoudre les tensions entre philosophie première (selon Aristote) et théologie», ce qu'elle ne réussit pas trop bien cela dit:

«À partir du XVe siècle, la scolastique est remise en cause par l'humanisme puis par la Réforme au XVIe siècle: la scolastique sera accusée d'avoir ruiné la doctrine chrétienne en établissant la prépondérance de la philosophie antique [...]. Érasme critique son “langage barbare” [et] surtout la “contamination” de la scolastique par la philosophie païenne: “Quelles relations peut-il y avoir entre le Christ et Aristote?”».

Ce en quoi il n'a pas tort, le christianisme, doctrine idéaliste, est beaucoup plus “Platon-compatible”. La notion de “présocratiques” est douteuse pour deux raisons principales: beaucoup de ces supposés présocratiques sont ses contemporains voir même, pour certains, sont postérieurs à lui, certains sont même dans la mouvance “socratique”, tel Démocrite, qui n'en fut pas l'élève mais fréquenta assurément Platon (qui le détestait, semble-t-il) et Aristote. On a ici assurément un parmi bien d'autres moments de la «querelle des Anciens et des Modernes», et comme presque toujours en ces cas, les qualificatifs disent l'inverse de ce qu'ils semblent dire, les “modernes” sont les “traditionalistes”, les “anciens” sont les “rénovateurs”, les uns sont modernes au sens où ils soutiennent la tradition contemporaine, les autres anciens parce qu'ils veulent rénover cette tradition à partir de la tradition antique. Platon est en son temps un “moderne” et Socrate figure, dans sa philosophie, une sorte de philosophe scolastique qui “tente de résoudre les tensions entre philosophie première et théologie” ou un truc du genre. Ou encore, Platon est une sorte de Lénine et Socrate est à lui une sorte de Marx, aussi socratique donc que Lénine fut marxiste: se réclamant de son école mais n'en retenant que ce qui est utile à la sienne propre...

Philosophies de l'agir et du non agir... Le terme “non agir” est “ancien”, je veux dire: il est un renouvellement de la tradition qui comme précédemment va chercher “ailleurs” ce qui permet à ce courant de s'opposer aux “modernes” de ce temps et tenants de l'état des choses. Comme ce qui se dit par exemple en agriculture: l'agriculture dite à la fois “traditionnelle” et “moderne” est celle productiviste, qui est une tradition pas très traditionnelle en ce sens qu'elle ne s'est développée qu'après la première guerre mondiale et pour l'Europe, qu'après la deuxième pour l'essentiel; en France cette “tradition moderne” ne se développa vraiment qu'à la fin des années 1950, soit environ trois génération; en face les “anciens” sont les tenants des diverses pratiques dites “bio”, et l) encore on a ce paradoxe d'une pratique supposée à la fois “nouvelle” et “ancestrale”, “ancienne”. Ne pas chercher de logique en tout ça, tout du moins pas de logique discursive: le monde ne cesse de changer mais la vie a les mêmes bases depuis aussi longtemps qu'elle est; de ce fait ce qu'à un instant donné on perçoit comme “traditionnel” est l'état des choses, dont les bases sont récentes, deux à quatre générations au plus, et l'état contemporain en perpétuelle transformation; vient un moment où il y a discordance entre l'état des choses, les structures, et les processus sociaux effectifs; les individus ont tendance à privilégier les structures et donc à entraver l'évolution des processus; les “anciens” vont tenter des convaincre, de vaincre, les “modernes” en se revendiquant d'une tradition encore plus ancienne, prétextant alors que le problème ce sont les processus, et que pour les corriger il faut revenir à des structures “encore plus traditionnelles”. Dans les faits c'est inexact mais ça importe peu puisque le but est de convaincre les tenants de la défense des structures au détriment des processus.

Le “non agir” vient censément d'ailleurs, c'est le «wuwei», mot chinois qui signifie proprement “non agir”, repris de la philosophie tao ou taoïste. De fait, ce type de philosophie ou plus proprement de sagesse (il m'est arrivé de dire ou écrire, parce que je suis un plaisantin que je ne peux pas être philosophe car je suis un sage, donc pas un “ami de la sagesse”...) n'est pas spécialement chinoise et pas spécialement ancienne, comme le mentionne l'article mis en lien,

«Le wuwei peut être rapproché, dans la philosophie indienne, du terme sanskrit naishkarmya [...], traduit également par “non-agir et qui est l'attitude qui permet la libération de tout karma grâce au non-attachement à l’action et à ses fruits».

Mais il peut aussi être rattaché à la notion épicurienne d'ataraxie ou “absence de trouble”, qu'on atteint par... le non-attachement à l’action et à ses fruits. Et on peut le relier à une tradition “judéo” notamment mise en valeur par Qohelet, “l'Ecclésiaste”

 

«Vanité des vanités, dit l’Écclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?
Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent.
Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire; l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.

Ce qui a été, c’est ce qui sera,
et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera,
il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

S’il est une chose dont on dise: Vois ceci, c’est nouveau! cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés.
On ne se souvient pas de ce qui est ancien; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard» (Ecclésiaste, 1, 2-11, traduction Segond, 1910).

Pour le premier verset je préfère la traduction Chouraqui: «Fumée de fumées, dit Qohèlèt ; fumée de fumées, tout est fumée». Pour la raison même qui a motivé ce choix d'André Chouraqui:

«La traduction du mot habèl par “vanité” n’a pas peu contribué à brouiller les pistes qui peuvent conduire à une exacte compréhension de la pensée de Qohèlèt. Est vain ce qui est dépourvu de valeur. Parler de vanité implique un jugement de valeur.
Or le mot habèl est essentiellement concret. Il signifie “fumée”, “vapeur”, “haleine”. Qohèlèt ne porte pas un jugement de valeur sur le réel; il dresse un constat: tout est fumée. Le bonheur, le travail, la sagesse, la vie, l’humanité, la famille, l’argent, la fortune, la gloire, le désir, le rire, l’avenir, la jeunesse, les jours de l’homme; oui, tout est fumée».

Le non agir, le wuwei, l'ataraxie, le ou la naishkarmya, n'est pas l'inaction mais la non-intentionnalité. La signification du mot sanskrit qu'on trouve aussi est «libération de l'obligation à tous rites et travaux religieux», non agir au sens donc de non agir par obligation, “agir pour agir” et non pas “agir pour réaliser”; “agir sans intention d'agir” plutôt que “agir sans agir”, ce qu'explicite la partie «Éthique de l'agir»:

«Au niveau éthique, le wuwei se manifeste chez celui ou celle qui a cessé les actions égoïstes et passionnelles et les a remplacées par l'humilité, l'altruisme, la tolérance, la douceur, et ceci sans aucune prétention à la sagesse».

Me dire sage est une plaisanterie parce qu'il y a le même type de paradoxe avec la sagesse qu'avec le savoir: plus on sait, plus on a conscience de ne pas savoir; plus on est sage, plus on a conscience de l'impossibilité de l'être. La sagesse ultime est donc de ne pas prétendre à la sagesse. Je plaisante parfois une productrice-animatrice de France Culture que j'aime bien, dans le fond – ce qui n'est pas significatif en ce qui me concerne, j'aime bien les gens le plus souvent –, Adèle Van Reeth, dont d'ailleurs je cause dans un billet récent, «La mort, le plaisir, le désir, l'amour et Adèle Van Reeth». Elle a un manque, qui l'incite à “être philosophe”, “être amie de la sagesse”. Ce manque, on peut le nommer sagesse: si on est “ami de la sagesse”, soit on ne se suppose pas sage, soit on se suppose sage et là ce n'est pas un manque, c'est un excès. De ce que j'en comprends, Adèle Van Reeth ne se suppose pas sage mais elle y aspire et considère ou croit que la philosophie est “la voie de la sagesse”, ce qui est possible mais ni nécessaire ni assuré, il est des sages qui ne sont pas philosophes et des philosophes qui ne sont pas sages. Raison pourquoi elle est assez inquiète quand elle aborde des philosophes sages, comme Épicure, qui est le sujet de la série en cours des Chemins de la philosophie, en ce 27 février 2020. Intellectuellement, elle semble supposer que la proposition d'Épicure, pour vivre sagement il faut viser l'ataraxie, l'absence de troubles, est un moyen d'atteindre la sagesse; émotionnellement elle ne peut pas y croire. Parce que justement elle est dans la croyance, dans l'émotivité. Mais qu'elle suppose que la croyance raisonnée écarte de l'émotivité. Ce qui est impossible: croire est une émotion, qui peut être une émotion rationnelle ou irrationnelle, une émotion “savante” ou “ignorante”. Un autre paradoxe, qu'on dira “paradoxe des croyants”: ils croient que l'incrédulité est une croyance. Plus exactement, ils confondent conviction et croyance. Or si toute croyance s'appuie sur une conviction, une conviction ne requiert pas nécessairement de croyance. Comme la conviction concernant la Cause Première: certains ont la conviction qu'il y en a une, d'autres non. Dans l'un ou l'autre cas, on peut “croire”, c'est-à-dire croire qu'il y a ou qu'il n'y a pas une Cause Première; si on est dans la conviction sans croyance, la question est alors celle de la preuve, le convaincu sans croyance se passe de preuve, le non convaincu sans croyance ne se passe pas de preuve; le convaincu ou le non convaincu avec croyance croient avoir la preuve de leur conviction.

Bon, je développe un peu: je ne suis pas convaincu qu'il existe une Cause Première, entre autres par manque de preuves; mais comme je suis incrédule je ne crois pas qu'il n'y a pas de Cause Première, je n'en ai pas la preuve, voilà tout. Si en revanche on croit qu'il n'y a pas de Cause Première ça induit que l'on est croyant, car de ce dont on n'a pas de preuve on ne peut rien assurer de certain. De ce fait, je suis plus régulièrement en accord avec les personnes convaincues qu'il y a une Cause Première sans en requérir de preuve, que celles convaincues qu'il n'y en a pas parce que croyant en avoir la preuve. C'est incohérent: on ne peut pas avoir la preuve de ce qui est improbable. Et moi, les gens incohérents je ne peux pas trop m'accorder avec eux. Ils ne sont pas fiables, ils ont tendance à supposer que leur vérité intime est une vérité universelle, et c'est dangereux. Pour les autres.

La croyance et le doute sont deux aspects d'un même objet.


La série mentionnée en introduction est «Quelles catastrophes?» par Frédéric Worms, avec la collaboration de Sandrine Chapron, Catherine Donné, Julie Voinchet.

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