777: Pourtant, rien ne les relie!

C'est l'exclamation émise sur un ton très sérieux par Clara Lecoq Réale, la présentatrice du journal de 6h30 sur France Culture, ce jeudi 27 février 2017. Savoir si elle était vraiment sérieuse – j'en doute sans pouvoir le certifier.

J'en doute parce que je la suppose intelligente, des indices convergents qui font presque preuve me le donnent à croire. Étant incrédule je ne puis donc le certifier mais c'est cependant très crédible. Disons, elle connaît bien son métier, et dans ce métier on se doit de “faire sérieux”. Tiens ben, cherchant son nom sur un moteur de recherche j'ai vu que je causais déjà d'elle dans un autre billet, «Propagande médiatique». Voyant le passage cité par le moteur de recherche,

«Tout aussi clairement, Clara Lecocq Réale “fait de la propagande sans le savoir”, elle énonce sa sentence, “c'est par la Catalogne que le ciel ...»,

je me suis dit, est-ce que je la débinerais dans ce billet? Ça m'étonnait vu que j'ai une plutôt bonne opinion d'elle en tant que journaliste. Le relisant j'ai constaté que non, je ne la débine pas, je la prends comme exemple circonstanciel d'un comportement “journalistique” mais à un moment je le précise,

«Je n'ai rien contre [Clara Lecocq Réale], je l'aime bien, enfin, j'aime bien sa voix, ce qui est primordial en matière de radio, et en plus elle m'a l'air d'une personne intelligente et plaisante – je dis ça, rapport à ses interactions avec les chroniqueurs et animateurs des émissions où elle produit ses journaux, où elle fait généralement preuve d'esprit et a de la répartie».

Quand je débine une personne, au mieux je n'en pense rien de particulier, souvent je ne l'apprécie pas, d'où ma perplexité. Une personne plaisante et qui a de la répartie, je ne puis que l'apprécier, et en plus, en ce cas, je l'aime bien.

Donc, toute pénétrée dans le ton du sérieux de sa déclaration, Clara Lecocq Réale nous dit, «Pourtant, rien ne les relie!». Le point d'exclamation pour indiquer que l'énonciation était exclamative mais avec modération, France Culture n'est pas Europe 1 ou RTL, ni même France Info, on ne s'y sent pas obligé de dramatiser à l'excès pour capter l'attention de l'auditoire, le ton “Fin du Monde” pour vous annoncer un 15 février que le lendemain il y aura une vague de précipitations neigeuse, c'est sûr, de la neige en France un 16 février, ça serait la première fois que ça arrive depuis que le monde est monde, donc l'annonce de quelque chose de bouleversant qui met en doute la réalité même...

Quoi ne relie qui? Les “deux premiers morts”. Rien ne relie “les deux premiers morts”. Tiens ben, ça me rappelle un autre billet, le recyclage local d'un vieil article de Ma Pomme publié sur mon ancien “site personnel”, o.m.h.free.fr, «Les deux premiers» – les “deux premiers morts”. À l'époque, en juillet 2006, “les deux premiers morts de la canicule”. Aujourd'hui, “les deux premiers morts de la Grippe Chinoise”. Oups! Pardon! Faut pas dire ça! En 2009, nommer «Grippe Mexicaine» la désormais dite «Grippe A (H1N1) de 2009» avait causé une crise diplomatique, le Mexique souhaitant que le nom de son pays ne soit pas associé à cette pandémie; la précédente causée par le virus de la grippe du type A, sous-type H1N1, on la nomme encore «Grippe Espagnole», et la variante de 1968 de la «grippe porcine» qui provoqua une pandémie humaine, est connue comme la «Grippe de Hong Kong». Les porcs et les oiseaux n'ayant pas (ou du moins, l'ayant pas encore) de représentation diplomatique, on continue, même si c'est d'une exactitude relative, de nommer les formes de grippes qui les atteignent «grippe porcine» et «grippe aviaire». Pas sûr que dans les temps à venir les “antispécistes” ne finissent par constituer un groupe de pression suffisant pour qu'on cesse, “pour leur dignité”, de nommer ces variantes des noms de cette espèce et de ce phylum. Comme on ne peut pas ignorer que ce sont les réservoirs naturels principaux de ces variantes faudra inventer une circonlocution, un truc du genre “grippe transmissible aux humain par le biais des porcins / des aviens”. Remarquez, la je donne dans le réformisme voire le révisionnisme: dire “des porcins” ou “des aviens” c'est supposer que c'est une espèce et un groupe d'espèces. Quand des “antispécistes” seront au pouvoir en quelque lieu, on aura du mal à y nommer tout ce qu'on nomme quand on classe les individus par espèces...

Donc, “les deux premiers morts de la Grippe Chinoise du coronavirus 2019-2020 du 2019-nCoV du Covid 19”. Mmm. Encore une petite digression, ça s'impose. Je ne sais pas comment vous vous représentez la novlangue, probablement de la manière assez sommaire découlant abusivement de ce qu'on croit se trouver dans 1984 de George Orwell, un Big Brother qui transforme malignement la langue pour en vider la substance. Ce n'est ni ce que raconte Orwell, ni la manière dont ça se passe, la “novlanguisation” est un phénomène spontané, non planifié et non prémédité, il répond à une logique sociale et requiert la participation volontaire d'un grand nombre de personnes. Et ça marche plus ou moins bien, plutôt moins. Sur ma radio, France Culture, si on reprend parfois le nom officiel, spontanément les gens du commun continuent de parler du “coronavirus”, en ajoutant parfois “chinois”. Le mot a plu, et pour son origine, elle n'est pas mystérieuse, la Chine. En recherchant “coronavirus” sur mon moteur de recherche, comme ledit est programmé pour se faire le relais de la novlangue institutionnelle, il me propose en premier résultat autre chose qu'un résultat, une “traduction”: COVID-19. Google, le manuel du “savoir-dire”, il ne faut pas dire “coronavirus”, il faut dire l'euphémisme le plus récent délivré par les autorités. Une page gouvernementale parmi les premiers résultats donne synthétiquement l'ensemble dans son titre: «Coronavirus Covid-19 (ex 2019-nCov)». Comme prévisible la page en question, qui ne peut faire semblant que le virus n'est pas un coronavirus ni que ce n'est pas son nom usuel, donne ce mot au début mais au cours de la page réduit son nom à “COVID-19”. Le but général de ce type précis de novlanguisation est l'euphémisation, l'atténuation. Pour un cas plus ancien, on a les organismes transgéniques, un nom inquiétant, qui fut d'abord atténué en “génétiquement modifiés”, ce qui ne fait plus paraître l'opération réelle, non pas seulement “modifier les gènes” mais transmettre un gène d'une espèce dans une autre; puis transformer ça en sigle, plus précisément en acronyme, OGM, où “le mot qui fâche”, «génétiquement», disparaît complètement. Dans “COVID-19” il n'y a plus la Chine, le virus ni l'année, ce qui du point de vue des concepteurs de ces euphémismes est censé “rassurer”: ce n'est rien, la preuve, le nom ne veut rien dire. Bien sûr, la réalité n'en est pas changée, donc tout le monde ou presque continue de dire “coronavirus” et de penser in petto “Grippe Chinoise”.

Les “deux premiers morts du coronavirus”. Ouais. Faut voir. Les deux premiers morts en France? Même pas. Les deux premiers morts contaminés localement. Et, rien ne les relie! Enfin si, “quelque chose” les relie: ils semblent avoir été contaminés tous deux à Creil. Mais pour le reste, “rien ne les relie”. Qu'est-ce à dire? Qu'ils n'ont aucun point commun autre que cette ville. Pour exactitude, il n'y a qu'un mort pour l'heure mais le second contaminé est assez mal, comme on dit poliment, “son pronostic vital est engagé”, moins poliment, il est au bord de la mort. Au cas où vous l'auriez raté, on a le même discours à propos des cas locaux de contamination en Italie, “rien ne les relie”, ni entre eux, ni avec le foyer primaire, en Chine, ni aux premiers foyers secondaires déjà repérés. Ce qui est idiot: supposer que “rien ne relie” dans un monde où tout relie à tout est idiot. Ce à quoi il ne se relient pas est un tout petit segment de la réalité: les personnes contaminées ayant développé les symptômes indicatifs de la contagion, ou celles ayant été diagnostiquées de manière certaine comme porteuses de ce coronavirus particulier. Il y a deux problèmes avec les épidémies: on ne sait jamais exactement quand elles débutent, et on ne sait jamais exactement qui est porteur de l'organisme cause de l'épidémie. Du fait, on ne peut pas savoir exactement qui était au lieu de démarrage, et on ne peut jamais savoir si parmi les présents il y a des “porteurs sains”, ou à tout le moins, des porteurs de l'organisme qui n'ont pas encore développé les symptômes indicatifs de la contamination. Rien ne les relie? Si, quelque chose les relie: vivre dans un univers où tout se relie, dans un monde humain où toutes les parties sont reliées. Entre le démarrage non perçu de la contamination et sa diffusion identifiée, combien de semaines? Et combien de voyageurs vers la Chine ou depuis la Chine, qui étaient “porteurs sains”? Même s'ils affirment s'y refuser à cette date les Italiens et leurs voisins vont finir par tenter de fermer les frontières, d'y établir une zone de quarantaine, mais ils ont raison de ne pas juger la mesure efficace, le virus a déjà diffusé un peu partout, mais comme c'est avec délai, il n'émerge que quelques semaines après. En Europe l'Italie, l'Allemagne et la France sont les premiers pays recensés où ont été détectées des contaminations locales, que “rien ne relie”, mais ce n'est qu'un début: la France est traversée chaque jour par des travailleurs itinérants polonais, roumains, lituaniens, espagnols, turcs, etc. Des camionneurs. Mon Petit Liré c'est le trou du cul du monde, un bled paumé au fin fond des campagnes françaises, chaque nuit des camions, au moins deux, souvent six à huit, venant de partout en Europe, se garent sur le grand parking juste en face de chez moi. Tout est relié en ce monde, voilà tout. Refuser de le comprendre est le meilleure moyen pour se préparer au pire...

 

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