Fiat iustitia et pereat mundus: la politique sans le nombre

Une séquence s’était ouverte en 2008 avec les gauches en Amérique du Sud, les Printemps Arabes, Podemos, Syriza, Corbin, Sanders et Mélenchon: celle de la politique des grands nombres. Se pose maintenant la question : comment lutter en minorité ?


L’aventure serait si belle. Dans sa contribution au petit livre d’Extinction Rebellion, This Is Not A Drill, une climatologue affirme que la seule façon d’éviter le désastre climatique, c’est de cesser immédiatement toute dépense d’énergie superflue : plus de vols aériens, on ne chauffe plus les appartements au-delà de 16 degrés, on ne mange que local, etc, etc. Mais elle ajoute que ça ne serait pas pour toujours : il faudrait, dit-elle, une vingtaine d’années seulement pour que l’écosystème se stabilise. Vingt ans de suspension de la société de consommation, vingt ans pour réfléchir à ce que nous voulons retrouver et ce dont nous pouvons nous passer pour de bon, vingt ans pour inventer les façons de faire proprement ce que nous voulons faire.

Je crois que beaucoup de gens seraient prêts à ça. Je me souviens avoir lu une étude qui disait que 80% des gens achètent des « marques » et que 80% des gens les haïssent. Symptôme d’une société de l’addiction. Il est aussi difficile de cesser de consommer que de cesser de boire seul : la désintoxication doit être un mouvement collectif et ne peut donc être qu’un projet politique.

Ce serait un projet magnifique et je m’imagine parfaitement l’expliquer à mon fils de trois ans. Aujourd’hui on arrête tout et ta jeunesse, tes vingt prochaines années, seront consacrées à rêver au monde que tu souhaites. A vingt-trois ans tu pourras peut-être visiter New York ou Dakar mais on ne sait pas encore comment tu t’y rendras. A vingt-trois ans, ton premier ananas. L’ananas fera rêver comme aujourd’hui la giraffe : après tout, je n’en ai jamais vues en vrai et je ne m’en porte pas plus mal. Dans les écoles, tout serait orienté vers la conception d’utopies.

Ce serait une magnifique aventure mais elle n’aura pas lieu. C’est la conclusion de ma courte expérience politique, puisque je ne me suis politisé qu’après la crise de 2008. Treize années marquées par un grand moment d’espoir et des déceptions en cascade. L’espoir, d’abord, d’un basculement du monde à gauche, basculement qui, quoique déterminé prioritairement par la lutte contre le néolibéralisme, aurait également eu une dimension écologique. Déception, ensuite, que ce basculement n’ait pas lieu. Alors, comme disait l’autre, que faire ? Pas de solution miracle dans ces lignes évidemment. Seulement quelques réflexions décousues nées de mes courtes années de militantisme politique, dont je tire la leçon que nous sommes entrés dans une ère post-démocratique, au sens où je ne crois plus au « peuple en action » - je ne crois plus à la politique des grands nombres. Se pose alors la question : comment lutter en minorité ?

2008-2017 : le nuage qui n’a pas crevé

Comme après tous les grands effondrements, on ne pouvait s’empêcher de penser en 2008 que plus rien ne serait comme avant. Le néolibéralisme, voire le capitalisme lui-même, n’était-il pas discrédité par son inefficacité, sa dangerosité, autant que par l’incompétence de ses théoriciens et l’effroyable immoralité de ses capitaines ? La violence de la crise n’allait-elle pas suscité la révolte universelle ? La faillite de la social-démocratie, emportée dans le torrent néolibéral, marquait l’heure du renouveau. En France, le Front de Gauche s’appuyait sur la conviction d’une transformation à l’œuvre dans le monde entier : pendant la campagne présidentielle de 2012, on affirmait qu’une vague était née en Amérique du Sud, qu’elle déferlait sur l’Afrique du Nord avec les printemps Arabes et qu’elle ne tarderait pas à s’abattre sur l’Europe. L’expression consacrée était: « la chaîne va craquer quelque part ». Dans un contexte où les intérêts du capital étaient défendus par des Etats, il ne manquait à ce vaste mouvement mondial que le point d’appui de quelques nations puissantes, capables de mener la lutte au sein de, voire contre, les institutions internationales.

Entre 2012 et 2017, on a pu y croire. Certes, les printemps Arabes se perdaient déjà dans la guerre mais la courageuse Tunisie cherchait encore son chemin ; la situation au Vénezuela n’était pas encore désespérée ; on pouvait encore ignorer les reniements de Correa brutalisant les populations autochtones ; Evo Morales était une figure symbolique attachante. Mais Il y eut surtout le moment de l’éclosion simultanée de Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, Corbyn en Angleterre, Sanders aux Etats-Unis, et il semblait que si les cartes sortaient dans le bon ordre, tout était possible.

Je me souviens d’un événement qui m’a semblé, à l’époque, faire tout basculer : la tenue d’élections anticipées en Grèce en Janvier 2015. Si les calendriers électoraux avaient été respectés, on aurait voté en Espagne avant de voter en Grèce. En novembre 2014, Podemos avait pour la première fois été donné en tête dans un sondage ; si Podemos avait pu former un gouvernement avant l’élection de Tsipras, celui-ci n’aurait pas été aussi isolé dans sa lutte face à la Troika. Le bras de fer engagé par la Grèce et l’Espagne aurait donné une forme concrète à la politique de confrontation au niveau européen défendue par Mélenchon et peut-être aidé à obtenir ces 600 000 voix qui lui manquèrent pour être au second tour de l’élection présidentielle en Avril 2017. Cela aurait, par contrecoup, beaucoup aidé Jeremy Corbyn qui ne parvint jamais à crédibiliser sa position de résistance de l’intérieur lors de la campagne référendaire sur le Brexit. Quand on sait ce que le Brexit lui a coûté, et quand on voit qu’il est passé très près de la victoire lors des élections générales de Juin 2017, il est difficile de ne pas penser qu’un élément favorable comme l’émergence d’une Europe de gauche aurait suffit à faire pencher la balance en sa faveur.

De 2015 à 2017, pris dans l’action, j’y ai cru de toutes mes forces, et j’ai cru également qu’une victoire de la France Insoumise pouvait tout changer, non seulement à l’échelle nationale mais à l’échelle du monde (comment d’ailleurs changer quoi que ce soit au premier niveau sans tout changer au second ?). Je rêvais d’une scission de l’Union Européenne qui aurait mené à la constitution d’un espace de gauche en son Sud ; j’imaginais, la France sortie de l’OTAN, la constitution de nouvelles alliances énergétiques, économiques mais aussi militaires, car il faut des armes pour être autonome des Etats-Unis d’Amérique ; je savais que tout cela était peu probable, mais enfin c’était jouable et c’est tout ce que je demandais. Il était évident que cela aurait un coût immense, mais qu’importe ? Le changement climatique exigeait de toute façon qu’on entre dans l’ère de la sobriété, et j’avais érigé en maxime une belle phrase de Yannis Varoufakis, prononcée avant la capitulation sans condition de Syriza :

« Nous sommes prêts à mener une vie austère, ce qui est très différent de l’austérité ».

Mais quand eut lieu l’élection présidentielle française de 2017, il était déjà trop tard. La droite jubilait de l’écrasement de Syriza et du peuple grec pour réaffirmer, dans la pure jouissance de la souffrance de l’adversaire, qu’il n’y avait pas d’alternative. La débâcle de Syriza avait plombé l’essor de Podemos et quand Mélenchon se présenta au scrutin, il était seul. J’ai toujours pensé que c’était l’une des raisons pour lesquelles les drapeaux bleu-blanc-rouge avaient supplanté les drapeaux rouges : faute de pouvoir s’appuyer sur un mouvement international, Mélenchon devait exalter la puissance française, sa capacité à changer par elle-même le cours des choses.

 Je me souviens encore de ce discours de Marseille, dont j’avais mis un extrait sur ce blog, où Mélenchon déclarait aux Grecs que « si la France se libérait la première des chaînes du capital, elle viendrait à la rescousse ». J’en avais pleuré à l’époque, j’en ai les yeux qui se mouillent encore aujourd’hui – mais ce sont des larmes amères, car rétrospectivement les espoirs si chèrement entretenus à l’époque semblent bien frivoles.

Que penser, en effet, d’une révolution mondiale dont le sort est suspendu à un détail tel que le bouleversement du calendrier électoral en Grèce ? Comment imaginer qu’un mouvement interrompu par un fait si anodin n’aurait pas été inévitablement enrayé d’une façon ou d’une autre ? Quant à la présidentielle de 2017, on peut bien sûr dire qu’il n’a pas manqué grand-chose – il n’empêche qu’elle fut perdue dans les circonstances nationales les plus favorables. Effondrement du PS, discrédit du candidat de droite et, en guise de substitut, une insondable nullité nommée Emmanuel Macron (« pensez printemps ») ; en face, une superbe campagne appuyée par un véritable engouement populaire qui lui donna une merveilleuse créativité (chansons, clips, écrits, et aussi la bande dessinée réalisée par Melaka, Reno et moi-même) ; et pourtant la défaite. Si dans un tel contexte on est défait, comment imaginer les circonstances d’une victoire ?

2022 est-il encore un enjeu ?

Depuis 2017, quoi ? Syriza honni, Podemos banalisé, Sanders deux fois défait, Corbyn abattu et le parti travailliste réduit à l’insignifiance, et la réaction partout - Bolsonaro, Trump, Johnson, Macron, partout la droite se durcit. Les extrêmes croissant toujours de concert, on peut si l’on veut glaner ici quelques signes d’une gauche dynamique, mais il n’empêche que l’heure est partout à la défaite. L’élection de Joe Biden annonce sans doute le nouveau point d’équilibre : une taxe anémique sur les profits des multinationales pour assurer les conditions minimales du maintien du statu quo, de vagues concessions environnementales qui ne suffiront évidemment pas à changer la trajectoire climatique, le tout ayant comme seule conséquence d’assurer la cohésion du bloc bourgeois en donnant des gages au centre-gauche.

La séquence ouverte en 2008 et culminant en 2017 n’en finit plus de se fermer. Le plus décourageant, c’est que je crois à une victoire de Mélenchon en 2022, mais que je ne crois plus qu’elle pourrait avoir les conséquences que j’en espérais en 2017.

J’ai d’ailleurs quelques raisons d’y croire. Les premières sont statistiques car il y a une progression continue de Mélenchon depuis 2009. Un an avant 2012, il était autour de 5% dans les sondages pour finir avec 11% des suffrages ; en 2016, il était à 7% et finissait à 20% ; aujourd’hui il est autour de 10%. Les candidatures fantoches (Hidalgo et même Jadot) se dégonfleront nécessairement en cours de campagne par la dynamique du vote utile.

Je ne crois pas un instant que les diverses polémiques dans lesquelles on essaie d’enfermer Mélenchon auront un effet quelconque, au contraire : elles ont marqué toutes les campagnes et ne l’ont jamais empêché de gagner du terrain. Je crois même qu’à la longue, ces polémiques sont moins efficaces car on lui a de toute façon tout fait : il y a longtemps que voter Mélenchon, c’est enfreindre l’interdit posé par les bien-pensants. Je crois même que la diabolisation de Mélenchon constitue un acquis précieux et une raison décisive de ne surtout pas chercher d’autre candidat, car un nouveau candidat serait évidemment diabolisé à son tour et serait beaucoup plus friable et fragile que ne l’est un Mélenchon blanchi sous le harnais.

Donc j’y crois encore. Mais à quoi exactement ?

Contrairement aux alarmistes (généralement hypocrites) je crois que le vrai danger d’une présidence Mélenchon n’est pas qu’elle ouvre sur une dictature radicale, mais qu’elle s’effondre en un énième déroute de la gauche (de celles que Serge Halimi raconte dans Quand la gauche essayait). En un sens, ce mouvement est déjà amorcé par l’érosion du programme.

En 2012, il était question de créer un pôle public d'investissement par la socialisation de banques généralistes, en 2017 de créer une banque publique en donnant licence banquaire à la BPI.

La stratégie de confrontation avec les institutions européennes (plan A/plan B) a été abandonnée sous couvert de jeux sémantiques maladroits, pour ne pas dire malhonnêtes. A l’origine, le plan A était la désobéissance aux traités, qui devait contraindre les partenaires à véritablement négocier dans un contexte de crise institutionnelle, et le plan B était la sortie pure et simple de l’UE ; aujourd’hui on explique que le plan A est la négociation (vouée à l’échec) et le plan B la désobéissance sans sortie.

On n’entend plus beaucoup parler de l’Assemblée constituante qui était au cœur de la campagne de 2017.

La France Insoumise s’appuie-t-elle encore pour l’écologie sur le scénario Megawatt ?

L'échelle des salaires est-elle encore d'actualité pour la France Insoumise?

Certes, ces mesures figurent toujours dans l'Avenir en commun. Mais un programme est bien sûr un document maximaliste, qui présente une vision de la société. Seuls certains aspects en seront concrétisés, et ce seront ceux qui auront été le plus fortement affirmé, ceux dont on pourra dire (comme Macron le dit de sa réforme des retraites): je l'ai dit, je le fais. Or le fait que la campagne de 2022 sera centrée sur d’autres thématiques qui relèvent de la diversion initiée par l’adversaire (communautarisme, insécurité, les grands classiques, et bien sûr la « dictature sanitaire ») est symptomatique : cela signifie que les thèmes fondamentaux de l'Avenir en commun – écologie, citoyenneté, inégalités – sont restés relativement marginaux. Et cela signe l’épuisement de la stratégie née en 2009 : celle de la révolution citoyenne, révolution du grand nombre accomplie par le vote.

Tout le monde a oublié ces moments, juste après la défaite de 2017, où Mélenchon exhortait les Insoumis à accomplir des actions citoyennes comme ramasser les poubelles. Dans ces exhortations se devinait sa foi en la dimension populaire de son action : au-delà de lui, au-delà des enjeux électoraux, être insoumis, ce devait être une nouvelle manière d’être sociale. Les théories sur le « mouvement gazeux » et le déni de démocratie à l’intérieur du mouvement (que j’ai analysés comme contraints dans un précédent billet) reposaient également sur l’idée qu’être insoumis était une fin en soi, une joie en soi, et qu’il n’y avait donc pas d’enjeu d’ambition personnelle au sein du mouvement, ce qui s’est avéré largement erroné. Au-delà de l’illusion d’optique ancrée dans le déni de la part de « vote utile » dans les 4 millions de voix de 2017, ce qui importe, c’est de mesurer la déflation de cette ambition de faire peuple. La France Insoumise cherche le pouls des mouvements populaires et la stratégie « populiste » finit par accoucher de sa vérité profonde – un opportunisme un peu démagogique consistant à essayer d’insuffler le plus de contenu possible à ce qui existe déjà. La France Insoumise n’a pas créé le grand nombre, elle le cherche : et de gilets jaunes en anti-pass sanitaires, si bigarrés que soient les profils, leurs mots d’ordre ne les identifient pas comme les écologistes anticapitalistes dont nous avons besoin.

Tribunal Populaire Autonome

Nous voilà donc, à l’échelon national comme, semble-t-il, international, face à une terre dont, en quelques mois à peines, les moissons espérées ont été réduites à bien peu de choses. Alors, que faire ? Comment lutter en minorité ?

Question vitale parce que nous n’avons pas le temps. Au début du vingtième siècle, on pouvait souffrir de chaque génération d’ouvriers broyés par le capital, mais le temps n’était pas un enjeu, l’avenir était, comme l’univers, infini. Aujourd’hui le changement climatique change tout, il borne l’horizon politique et impose tous les risques – sinon la politique du désespoir. Le désespoir, c'est-à-dire la mort, dont on se prend à rêver malgré soi, comme le fait Denis Lachaud dans son roman Ah ! Ca Ira !

Dans le roman sortent de nulle part des drones guillotineurs qui décapitent, à intervals plus ou moins réguliers, des directeurs de banques ou de multinationales. Aucune explication n'est fournie. Ayant lu ça, je me suis pris à rêver d'un mouvement terroriste composé de juristes, de hackers et de drones. Les juristes dresseraient l’acte d’accusation de multinationales : écocides, crimes contre les droits des peuples et des gens. Ces actes d’accusations viseraient directement les individus – les directeurs et actionnaires majoritaires. L’acte d’accusation serait publié sur le net et l’on donnerait aux accusés trois mois pour produire leur défense, faute de quoi ils seraient jugés unilatéralement. Une fois la sentence prononcée (dix ans de prison ou des milliards d’amendes, l’auto-liquidation de la compagnie…), on en appellerait à toute nation ayant juridiction sur l’accusé pour l’exécuter. Et l’on préviendrait : puisque nous n’avons pas nous-mêmes les moyens d’opérer un emprisonnement ou de prélever le montant d’une amende, toute peine non exécutée par un Etat serait commuée en peine de mort et infligée par nous – au moyen de drones tueurs.

Un tel mouvement ne serait-ce qu’une réitération des égarements des Brigades rouges ou de la Bande à Baader, queues de comètes qui ne pouvaient admettre l’épuisement du mouvement révolutionnaire ? Je n’en suis pas sûr. Je peux y voir quatre effets positifs:

D'abord, un effet mobilisateur. J’ai raconté ma fiction terrorise à de nombreuses personnes et les réactions ont été unanimement positives – tant est profonde la haine des sauvages qui ravagent notre monde. Faire voir et sentir cette justice que tout le monde désire confusément sans oser y rêver provoquerait une immense libération d’énergie révolutionnaire. Je crois qu’il y a sur cette terre des ressources de colère bien plus grandes que les ressources de pétrole qui gisent encore en ses sous-sols. Or c’est une déplorable mais incontournable réalité que la colère va à la force, et même à la force en acte. Trois exécutions de PDG, j’en prends le pari, feraient davantage pour la mobilisation écologique que cinq cent happenings de Extinction rebellion. 

Ensuite, un effet de dissuasion. Une quarantaine de multinationales sont causes d’une part immense des dégâts sur l’environnement : combien de PDG faudrait-il tuer pour que les candidats réfléchissent à deux fois ? Puis un effet politique : créer la dynamique entre mouvement armé et mouvement démocratique qui a souvent été au cœur des luttes de libération de longue durée. Le mouvement démocratique peut se présenter comme la seule alternative à la violence, donc le seul parti de la raison. Enfin, un effet purement déontique. Et d’ailleurs, quand bien même tout cela ne servait à rien ? L’opération n’en aurait pas moins une fin en soi: punir les malfrats planétaires. La justice n’a pas une valeur instrumentale, elle est une valeur absolue.

On aimerait bien, pourtant, avoir de bonnes raisons de se refuser à la violence. Beaucoup viennent à l'esprit. La première, la plus faible, celle à laquelle je céderai sûrement, c'est la peur de la clandestinité. La seconde, c'est la peur de la responsabilité: qui sommes-nous pour juger, pour nous arroger le droit de...? Cette objection non plus n'est guère solide. Elle évalue une action à la façon dont elle est décidée : la légitimité serait question de procédure. C’est vrai dans des sociétés démocratiques opérationnelles. Ce n’est plus vrai dans notre monde. Nous entrons dans le temps le plus dangereux : celui de la conscience. Alors, pourquoi pas?

Peut-être, tout de même, pour ne pas tuer? Dans le roman de Denis Lachaud, un jeune homme qui a rejoint le mouvement flanche au moment de passer à l'acte et finit par être lui-même abattu par les terroristes. Le refus de tuer apparaît comme la marque de l'humain et la mise à mort du jeune homme, froide, muette et parfaitement rationnelle, comme l'acte inhumain par excellence. D'ailleurs la violence inhumaine est-elle rationnelle si elle est elle-même vouée à l'échec? Une dernière raison de ne pas choisir la violence est en effet qu'elle est une stratégie perdante. Nous ne serions pas les plus forts et ne ferions que justifier une répression qui précipiterait l'avènement de l'autoritarisme en marche. Mais cette raison-là, irréfutable, est aussi la plus désespérante de toutes puisqu'elle vaut aveu de faiblesse et d'impuissance. 

Nous voilà contraints de choisir entre différentes formes d'impuissance. Le dénouement de Ah! Ca Ira,, qui voit la révolution se déclencher dans la joie d'un mouvement de foule bigarré, donne peut-être une résolution trop simple au dilemme posé. Sophie Wahnich l'éclaire en distinguant le sentiment politique d'humanité et le sentiment naturel d'humanité. Le sentiment naturel d'humanité s'enracine dans la reconnaissance du corps sensible de l'autre; le sentiment politique d'humanité naît du sentiment de la dignité de soi qui fait qu'on préfère mourir que de vivre avili. Face à l'injustice, la résistance est en soi une affirmation de son humanité, c'est-à-dire de sa dignité en acte.

C’est pour cela que je n’ai jamais vraiment su quoi penser du black block ou, plus précisément, que je le sais de moins en moins. Quand je croyais en la politique des grands nombres, le black block me semblait ne servir qu’à discréditer les luttes en les faisant dégénérer. Aujourd’hui que je n’y crois plus, je ne sais pas au nom de quoi je condamnerais la résistance qui s’exerce contre le premier ennemi. J’y reste hostile, parce que je ne peux pas assimiler un CRS à Jeff Bezos et que je ne crois pas qu’ils soient passibles des mêmes peines. Mon sang paisible se glace en voyant des images de cocktails molotov jetés dans des voitures. Et je n’aime pas qu’on cogne des syndicalistes. Mais tout cela ne change rien à ma conviction profonde que la résistance est légitime. Le transpalette éventrant le ministère de Griveaux m’avait donné le sourire pendant une semaine.

C'est une dimension fondamentale de l'action révolutionnaire qu'elle met en tension les sentiments naturel et politique d'humanité. Je sais pour ma part, si noires que soient les pensées que m'inspire l'état du monde, que je n'aurai jamais la force de la violence, car je ne suis pas cet homme-là. Parfois je le regrette.

Trois axiomes, une pratique.

Je pense la politique à partir de trois axiomes.

Le premier est du droit romain : Ubi societas, ibi ius – où il y a société, il y a justice (ou droit). La justice est conçue comme la condition de la stabilité, donc de la pérennité d’une société. Sans justice, c’est la loi du plus fort. C’est pour moi l’axiome de la république. Le second axiome est la reformulation militante du premier : « No justice, no peace ! » Où l’on voit que la justice n’est pas que l’imposition d’institutions fonctionnelles, qu’elle s’enracine dans le cri de l’opprimé, dont elle est la mise en mots. Le troisième axiome fut énoncé au XVIe siècle par le juriste Johannes Jacobus : Fiat Iustitia, et pereat mundus – que justice soit faite, même si le monde doit périr. Cet axiome avertit que des compensations matérielles ne peuvent jamais étouffer la soif de justice, qui prime sur tout. J’appelle cet axiome, « axiome de la Terreur ».

Mais aujourd’hui avec le changement climatique, ce troisième axiome devrait être reformulé : puisque le monde va périr, au moins, la justice.

Face à ces trois axiomes, en contradiction assumée, une phénoménologie : travailler la mutation du regard qui doit permettre de nouer un rapport esthétique au monde qui vient. Depuis quelques mois, je suis plongé avec passion dans la musique contemporaine : j’y apprends à écouter le vide, la ruine, la sécheresse et l’âpreté qui seront, j’imagine, les traits du nouveau monde. Je crois profondément que nos capacités d’écoute et de vision se décupleront à la mesure que les êtres disparaîtront et que nous retrouverons la beauté – après tout, quoi de plus beau que le désert ?  

Dimitris Sourras, Fiat Iustitia et pereat mundus Dimitris Sourras, Fiat Iustitia et pereat mundus

 

 

 

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