Olivier Tonneau
Enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge
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Billet de blog 8 nov. 2021

Faut-il *** CNews ?

Quelques précisions sur un billet, aujourd'hui supprimé, qui me vaut les attentions de la fachosphère.

Olivier Tonneau
Enseignant-chercheur à l'Université de Cambridge
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Auteur d’un billet, aujourd’hui supprimé, intitulé « Vite, le Grand Remplacement ! », me voilà l’objet d’articles de Valeurs Actuelles et Causeur. Triste gloire qui ne mériterait aucun commentaire sinon pour corriger l’erreur sans laquelle ces articles n’existeraient pas : je ne suis plus membre de la France Insoumise depuis plus de deux ans, pour des raisons exposées ici. J’écrivais notamment que « c’est parce que je comprends la nécessité de la discipline dans l’action politique, et parce que cette discipline ne me permet plus d’écrire ni de parler comme je le voudrais, que je passe à autre chose ». Autrement dit, il est bien évident qu’un membre de la France Insoumise ne pourrait jamais écrire, comme je l’ai fait, qu’ « il faut faire sauter CNews ». Ce n’est ni la rhétorique, ni le programme du mouvement et c’est malveillance que de lui faire injure de mes propos.

            Autre objet de malveillance : Mediapart, bien sûr. Qu’il soit donc précisé ce que Valeurs Actuelles et Causeur savent pertinemment : Mediapart ne modère les blogs qu’il héberge qu’ex post, et les modérateurs se sont empressés de me demander d’enlever de mon texte la phrase « il faut faire sauter CNews » qui contrevenait à leur charte. Après avoir édulcoré mon texte, j’ai finalement préféré le supprimer.

            Voilà Mélenchon et Mediapart hors de cause. Reste ma petite personne, qui dans tout ceci n’a guère d’importance puisque précisément je ne suis personne. Etant mis en cause, je tiens cependant à préciser mon propos. Premier point : comme je viens de le dire, je n’ai nullement supprimé mon billet parce que j’avais pris conscience qu’il était trop extrême, mais parce que je ne voulais pas en rabattre. Aucun remords, donc, et je remercie Valeurs Actuelles de m’avoir publié quand Mediapart ne le pouvait pas, d’autant que leur article est très fidèle à mon propos – qu’ils trouvaient manifestement tellement choquant qu’ils n’ont pas jugé nécessaire de le déformer. Mais alors, est-ce que j’appelle à *** CNews et suis-je coupable d’apologie du terrorisme ?

            Je pourrais me défendre en faisant remarquer que l’expression « faire sauter » est couramment utilisée de façon hyperbolique. On fait sauter la banque, un ministre ou une contravention, on saute sur l’occasion, les plombs sautent ainsi que les phrases à la frappe, etc. Expression forte, bien sûr, façon de parler qui devait dire toute mon exaspération et le dégoût viscéral que m’inspire la chaîne de propagande d’extrême droite, mais qui n’était pas à prendre au premier degré.

            Mais je pourrais encore arguer que si je suis coupable, comme le prétend Gilles-William Goldnadel, d’incitation au meurtre de masse, alors CNews l’est également. Qu’a dit, en effet, Renaud Camus lors de l’interview qui a motivé mon billet ? Qu’il était « non violent » et condamnait les attentats visant des innocents, mais qu’il n’était pas « pacifiste » et appelait de ses vœux un « grand soulèvement » des colonisés (les Français) contre les colonisateurs (les autres) pour libérer la nation – car c’est ainsi que toute colonisation prend fin. La seule chose qui sépare la non-violence de la violence, c’est donc la désignation des coupables qui sont, en l’occurrence, les étrangers. C’est un appel des plus clairs à une guerre de libération nationale qui, s’il était suivi, ferait bien davantage de morts qu’il n’y a d’employés de CNews.

            Est-il acceptable de tenir de tels propos ? Est-il concevable qu’un journaliste comme Ivan Rioufol, loin de les condamner, les approuve et s’en délecte ? Ces propos sont-ils légaux ? Etait-il légitime, après les avoir entendus, d’y réagir avec une indignation qui autorise l’hyperbole ? Je crois que oui.

            L’appel à la violence de Camus s’inscrit dans une mystification concernant la colonisation que je n’ai pas analysée dans mon billet parce que je n’en avais pas la patience et parce qu’elle me semblait trop grossière pour valoir qu’on s’y arrête. Faisons-le cependant puisqu’il faut des points sur les i. Pour Camus, comme pour Rioufol et pour Zemmour, la colonisation, c’est l’arrivée sur un territoire d’un grand nombre d’étrangers. Disparaissent ainsi l’Etat qui décide de s’approprier un territoire, l’armée qui le subjugue, les compagnies qui en pillent les ressources, les statuts juridiques différenciés qui relèguent les indigènes au rang de subalternes. Prétendre, comme Renaud Camus, que l’immigration constitue une colonisation « bien pire que la précédente » et avaliser, comme Rioufol, de tels propos, est d’une malhonnêteté criminelle. La comparaison grotesque entre colonisation d’hier et immigration d’aujourd’hui n’a en effet d’autre objectif que de justifier le recours aujourd’hui aux moyens d’hier, à savoir la lutte armée.

            J’assume de penser qu’il est intolérable et très dangereux que de tels discours puissent être tenus à une heure de grande écoute sur une chaîne dite d’ « information ». Alors, que faire de CNews ? Une solution serait d’appliquer le programme de la France Insoumise pour les médias, qui est celui qu’a conçu Acrimed et qu’on trouve, ainsi que d’autres ressources précieuses, ici. Nulle violence, mais des mesures permettant de réaliser l’objectif autrefois énoncé par le Conseil National de la Résistance et visant à garantir l’indépendance des médias vis-à-vis des puissances d’argent. Certes, il y a des fascistes en France, mais j’ose penser que si les journalistes pouvaient faire autrement, pour gagner leur pain, que de se prostituer à Bolloré ou Lagardère, si la lutte était égale entre toutes les sensibilités, le fascisme ne serait pas la première force médiatique du pays, qui s’en porterait bien mieux.

            Voilà donc une solution, politique, institutionnelle, pacifique, démocratique. Mais bien sûr, il faut, pour qu’elle soit appliquée, que Mélenchon gagne les élections. Or c’est justement la puissance de chaînes de propagandes comme CNews qui pourrait bien faire élire Zemmour. Elire Zemmour… Qui l’imagine ? Un tel risque ne justifie-t-il pas que l’on réfléchisse sérieusement à toutes les façons de l’empêcher ? Alors… que faire de CNews ? Suffit-il de signer des pétitions ? Je ne pense pas. Qu’imaginer d’autre ? Peut-on occuper leurs studios ? Bloquer l’accès à l’immeuble ? On serait balayé par la police. Il faut donc se rendre à l’évidence : avec la complicité du pouvoir politique, les pouvoirs d’argents font, sous protection policière, un usage propagandiste des outils médiatiques. D’où un sentiment d’impuissance qui me rend fou d’angoisse et de rage et qui me donne envie de crier qu’il faut que ça cesse. Fou de rage, parce que j’aime la France. C'est l'amour de la France qui a inspiré la dernière phrase de mon billet :

« Il faut balayer ces moisissures de l’Histoire, il faut basaner les rues, insulter les mémoires, blasphémer le roman national, chanter Nique la France, appeler ses enfants Mouloud, Rachid, Mohammed et Nedjma. »

C’est évidemment cette phrase-là, et non l’appel à faire *** CNews – car la violence ne les dérange nullement - qui a fait enrager les fascistes qui, depuis 48 heures, m’envoient des messages de haine. C’est que nos patries n’ont de commun que le nom.

Aimer un pays, évidemment, c’est l’idéaliser ou, plutôt, trouver dans son histoire un moment, un motif, qui en serait le cœur, qu’on rêve être le levain qui, un jour, donnera sa consistance et son goût au corps tout entier. La France n’a jamais eu pour moi qu’un seul sens : celui d’une nation qui s’est formée contre l’Etat, contre les hiérarchies du sang et de la propriété. La France n’est pas une histoire, encore moins un roman, c’est une audace, celle de poser cette affirmation inouïe :

« L'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'Homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements ».

 Le droit contre les traditions, contre l’histoire, contre les races, c’est la France que j’aime, c’est la Révolution. C’est aussi celle que défend Mélenchon qui jamais, pour sa part, n’appellerait à la « niquer » - d’abord parce que ce genre de vulgarité ne lui sied pas du tout, ensuite parce que sa stratégie, depuis la naissance du Front de Gauche, est d’occuper le terrain du sentiment patriotique pour en faire vivre la dimension sociale et internationaliste. Ne pas abandonner la « patrie » aux xénophobes. Stratégie à laquelle j’ai longtemps été fidèle. Mais il faut être parfaitement clair : faire du signifiant « patrie » un enjeu politique ne doit justifier aucun glissement de sens. Quand les Zemmour et les Camus ont pignon sur rue, je ne peux partager ne serait-ce qu’un mot avec eux. Les champs sémantiques aussi peuvent devenir infréquentables. Ma France est la Révolution, et s’il faut choisir entre l’une et l’autre, c’est la première que je sacrifierai.

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