Chers amis,
Qu’ils soient grands ou petits, les esprits se rencontrent : au cours de son discours de politique générale, Manuel Valls a cité quelques lignes de « l’un de nos plus grands génies, Blaise Pascal », que j’avais moi-même citées dans ma huitième lettre. Après avoir proféré l’élément de langage socialiste consistant à aller « plus vite, plus loin, plus fort » mais « dans la justice », le nouveau premier ministre rappelait en effet que selon Pascal, « la justice sans la force est impuissante » et « la force sans la justice est tyrannique ».
La justice en question consiste à adjoindre au « pacte de responsabilité » un « pacte de solidarité » : parallèlement à la baisse des cotisations patronales (responsabilité), il y aura une baisse des cotisations salariales (solidarité). On peut se féliciter que le gouvernement veuille « rendre du pouvoir d’achat aux ménages ». Mais une chose m’étonne : n’y avait-il pas une façon beaucoup plus simple d’y parvenir ?
Il aurait en effet suffit d’annuler les hausses de la TVA du mois de janvier : non seulement cela aurait rendu du pouvoir d’achat à tous les consommateurs, ça aurait peut-être aussi satisfait ceux qui avaient cru aux promesses de François Hollande. Que Manuel Valls en ait décidé autrement est révélateur de l’esprit de son gouvernement.
Quel est, en effet, le résultat de l'opération consistant à augmenter la TVA avant de baisser les cotisations salariales ? C’est évidemment d’opérer un basculement de l’impôt direct vers l’impôt indirect. Or comme chacun sait, les impôts indirects sont dégressifs puisqu’ils pèsent proportionnellement davantage sur les plus pauvres. Ainsi Manuel Valls aura discrètement contribué au gauchissement de notre fiscalité en faveur des plus riches.
Mais il y a mieux. En baissant simultanément les cotisations patronales et salariales, Manuel Valls diminue évidemment fortement les recettes de l’Etat, ce qu’il devra compenser par des « économies ». Ces économies, nous dit-on, n’entraîneront aucune perte de services publics : il s’agira tout simplement de faire mieux avec moins. Bon nombre d’entre vous, chers amis, travaillent dans le secteur privé ; certains font même du conseil en entreprise ; je suis donc certain que vous comprenez l’ineptie – ou plutôt l’hypocrisie – de cette déclaration d’intention. Vous êtes d’ailleurs directement concernés par cette phrase, car c’est à vous qu’elle s’adresse.
Employés du privé, vous êtes voués à la quête de l'amélioration constante du travail et de la maximisation des investissements. Ce sont ces valeurs sur lesquelles joue Manuel Valls, qui a d’ailleurs invoqué le mot magique du management : « excellence ». Il semble vous prendre à parti : citoyens du privé, n’est-il pas temps d’exiger des vieux fonctionnaires pantouflards et aigris qu’ils fassent, comme vous, tous les efforts pour être performants ? N’êtes-vous pas ulcérés de voir votre argent durement gagné gaspillé par des paresseux ?
Entendons-nous : il est certainement possible d’améliorer le fonctionnement des services publiques et les infirmiers ou les instituteurs sont les premiers à déplorer le fonctionnement lamentable de leurs administrations. Toute la question est de savoir comment s’y prendre.
Or je vous le demande : imaginez qu’on vous embauche, vous les champions de l’optimisation du fonctionnement des entreprises, pour réformer le service public. Combien de temps demanderiez-vous ? Combien d’audits ? Combien d’heures d’entretien avec les fonctionnaires pour comprendre ce qui fonctionne bien et ce qui fonctionne moins bien ? Quel budget vous faudrait-il pour mettre tout cela en œuvre ? De toute évidence, l’optimisation des services publics ne peut qu’être coûteuse avant d’être profitable.
Profitable, peut-être. Mais accepteriez-vous de vous engager a priori sur une réduction de cinquante milliards du budget de fonctionnement, avant même d’avoir pu faire le bilan de la situation ? Peut-être, après tout, se pourrait-il qu’après avoir visité hospices et prisons, hôpitaux et écoles, vous parveniez à la conclusion que bien loin de diminuer les budgets, il est au contraire urgent de les augmenter !
Vous ne pouvez donc pas vous laisser prendre à la démagogie de Valls qui se moque de vous en tentant de capitaliser bassement sur le mépris des fonctionnaires sensé vous habiter.
Vous ne pouvez pas non plus vous y tromper : une baisse des dépenses sans préparation ni concertation, imposée à des fonctionnaires qui se sentent méprisés et menacés, les uns surmenés (car il y en a), les autres gagnés par la déprime rampante qui s’insinue dans les organisations dysfonctionnelles, ne peut avoir que des conséquences catastrophiques.
Manuel Valls serait-il si bête qu’il ne s’en rende pas compte ? Après tout, bien qu’il ait passionnément adopté l’ethos managérial, je ne sais pas s’il a lui-même jamais mis les pieds dans une entreprise. Mais il existe une autre explication possible de son comportement.
Cette explication se trouve dans un article éclairant de l’économiste de l’OCDE Christian Morrisson[1] qui se demandait en 1996 comment un pays pouvait implémenter des « réformes structurelles » (c’est-à-dire des privatisations) sans soulever contre lui la population. Il recommandait une stratégie tout-à-fait astucieuse.
Morrisson prévenait qu’il ne fallait jamais diminuer la quantité de services publics : la population tend en effet à se révolter lorsqu’on la prive de ses droits. Mieux valait en diminuer progressivement la qualité, jusqu'à ce que la population accepte la privatisation d’institutions dont les dysfonctionnements l’auraient exaspérée.
Manuel Valls applique-t-il la stratégie Morrisson ? Quelle que soit son intention, le résultat sera le même et c’est encore les pauvres qui paieront l’addition. Il n’est pas besoin d’être grand économiste pour le comprendre. Le « pacte de solidarité » n’a qu’une extension fort restreinte: les chômeurs, les retraités, les invalides et tous ceux qui ne travaillent pas ne bénéficieront en effet évidemment pas des baisses de cotisations salariales. En revanche, ils ont tous pâti des augmentations de TVA, et pâtiront tous de la dégradation des services publics, et d’autant plus qu’ils n’ont pas les moyens d’avoir recours au privé – souvent même pas ceux de se payer une mutuelle.
Je ne sais si vous admirez comme moi la virtuosité avec laquelle le parti socialiste parvient à pervertir le sens des mots. L’élaboration de services publics financés par ceux qui travaillent mais profitant à tous fut la grande œuvre de solidarité construite après la guerre, conformément au programme du Conseil National de la Résistance : c’est pourtant en tarissant les deux sources de l’assistance sociale que Manuel Valls prétend mettre en place un « pacte de solidarité ».
Manuel Valls a décidemment bien lu Pascal qui ne se contentait pas de dire que la justice sans la force est impuissante, et la force sans la justice est tyrannique : il constatait que l’art de la politique consistait à donner à la force les apparences de la justice. Manuel Valls est, selon cette définition, un politicien très compétent. Je dois en effet – une fois n’est pas coutume – le défendre contre une accusation injuste portée contre lui par Jean-Luc Mélenchon et toute la gauche (de la gauche) : celle de n’avoir pas tiré les leçons des municipales.
La véritable leçon du scrutin, tout le monde l’a dit, c’est l’augmentation de l’abstention qui frappe surtout les milieux populaires. De cela, Manuel Valls a manifestement conclu, pragmatique, qu’il ne sert à rien de faire « des gestes » vers des gens qui ne votent pas. A cela, que répondre sinon qu’il aura tout à craindre si les classes populaires retrouvent un jour le chemin des urnes ? Certes. Mais cette perspective n’inquiète sans doute pas outre mesure Manuel Valls qui a peut-être lu La Démocratie de l’abstention. Le fait est qu’une fois la fracture ouverte entre le peuple et la politique, nul ne sait comment la réduire.
C’est pourquoi, chers amis, je vous écris ces lettres : vous qui votez êtes seuls, dans l’immédiat, à pouvoir vous opposer à une politique dont votre expérience professionnelle et votre bagage intellectuel doit vous permettre de saisir le danger. Vous en aurez l’opportunité aux élections européennes. D’ici là, j’aurai ajouté ma modeste contribution aux nombreuses dénonciations du Grand Marché Transatlantique et je compte sur vous pour y faire obstacle.
Amitiés,
Olivier
[1] http://dcalin.fr/ocde.pdf