Troisième lettre d'un engagé à ses amis qu'il dérange - sur l'Etat

 

           Chers amis,

           

           Ma dernière lettre se concluait sur une déclaration du Parti travailliste britannique datant de 1950 où il était dit que pour faire l’Europe sociale il fallait planifier les économies nationales. « Planification » ? Voilà un concept qui n’est guère de saison, non plus que son proche cousin « nationalisation » : tout ça sent un peu trop l’Etat. Les débats économiques sont en effet constamment structurés par l’opposition « public/privé », avec l’Etat dans le rôle de l’inepte gestionnaire et les entreprises parées de toutes les vertus de l’innovation et du dynamisme créateur de richesse.

           Je suis souvent surpris de l’évidence avec laquelle on considère que le public, c’est eux (les fonctionnaires paresseux et privilégiés) tandis que le privé c’est nous (les bosseurs qui n’ont pas tout ce qu’ils méritent). Je comprends que les salariés du privé se sentent liés par une forme de solidarité. Mais ils sont aussi concurrents, en lice pour des contrats et des parts de marchés, tandis que dans un régime démocratique, nous devrions nous considérer comme les cogestionnaires de l’Etat, donc du secteur public. De sorte qu’on pourrait aussi bien dire que le privé, c’est les autres, et que le public, c’est nous !

            « Le public, c’est nous ! Quelle blague ! Tu ne dirais pas ça si ta boite croulait sous les impôts et les charges ! » Mais ces impôts et ces charges financent la protection sociale, l’école et la santé dont nous profitons tous. « Evidemment. Mais point trop n’en faut : à force de sucer le sang des entreprises, l’Etat finira par les tuer. Après quoi, comme pourra-t-il se financer ? » Par la dette, malheureusement. Chacun sait que l’Etat vit au-dessus de ses moyens depuis trente ans. Le voilà pris entre Charybde et Scylla : puisqu’il ne peut ni augmenter les impôts, ni creuser les déficits, il doit couper dans ses dépenses. Si attachés que nous soyons tous à l’Etat-providence, nous devons nous faire une raison : c’est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. 

            Mais j’ai peut-être une solution. Plutôt que de vivre à vos crochets, l’Etat devrait faire comme vous : gagner sa vie. Il pourrait par exemple ouvrir une banque, monter une entreprise dans les secteurs du transport, de la télécommunication ou de l’énergie. S’il s’assurait de surcroît le monopole de ces marchés extrêmement lucratifs, imaginez les profits colossaux qu’il engrangerait ! Il résoudrait ses problèmes de trésorerie sans écraser d’impôts les petites entreprises qui inventent tous les jours les biens et les services qui font les petits plaisirs de la  vie.

           Plutôt que de se faire la guerre, public et privé se soutiendraient réciproquement : en nationalisant quelques secteurs clés de l’économie, l’Etat favoriserait l’essor des entreprises privées dans tous les autres. Ces nationalisations pourraient avoir d’autres avantages. Comme l’Etat c’est nous, nous pourrions le surveiller de près. Puisque nous ne lui assignerions pas pour mission de faire le maximum de profits mais uniquement ceux dont il a besoin pour se financer, le prix des transports, de l’énergie et des télécommunications baisserait. Il nous serait plus facile de veiller à ce que l’Etat n’abuse pas de ses monopoles qu’il ne l’est aujourd’hui d’empêcher les banques ou les entreprises de télécommunications de s’entendre pour nous imposer des tarifs exorbitants. 

           Enfin, l’Etat dispose d’un atout dont aucune boite privée ne jouit : éternel, il peut emprunter à très long terme et très bas taux pour financer de gros investissements comme ceux que nécessite, par exemple, la transition écologique (du moins le pourrait-il s'il ne s'était pas absurdement contraint à n'emprunter que sur les marchés financiers. Mais nous parlerons de cela une autre fois).

           Franchement, je trouve cette idée géniale. J’hésite d’autant moins à le dire qu’elle n’est pas la mienne. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle fut mise en application en 1936, 1945 et 1981 par trois gouvernements de gauche : le Front Populaire, le Conseil National de la Résistance et le gouvernement Mitterrand.[1] Elle fut également appliquée en Angleterre par le Parti travailliste comme vous pouvez le voir dans le dernier film de Ken Loach, The Spirit Of 45, qui raconte l’euphorie d’une nation enfin maîtresse de ses moyens. Mais la « contre-révolution libérale » a renversé la vapeur et les vagues de privatisations se sont succédées depuis 1993,[2] réduisant l’Etat exsangue à mendier ses subsides auprès de ceux qui ont racheté ses biens et qui se moquent de lui : grâce à l’ouverture des marchés dont je vous ai parlé la dernière fois, les entreprises du CAC40 n’ont aucun mal à échapper au fisc et payent en moyenne 3.3% d’impôts ![3] C’est donc vers vous que l’Etat se tourne, ce qui finit naturellement par mettre votre générosité à rude épreuve.

            En vendant ses entreprises, l'Etat-stratège s'est volontairement fait Etat-mendiant! Mais je sens que je ne vous convaincs pas. La tragédie, disait Aristote, ne doit pas être vraie mais vraisemblable : quand la réalité dépasse la fiction, le spectateur n’y croit pas.[4] Pour dissiper votre incrédulité, je ne peux que vous encourager à faire comme moi : cherchez partout où vous pourrez une seule explication raisonnable à la grande braderie des entreprises d’Etat, je parie ce que vous voulez que vous n’en trouverez pas. Le document de l’INSEE auquel je vous renvoyais plus haut (note 15) nous dit laconiquement qu’à partir des années 1980, « le rôle des entreprises publiques dans l’économie nationale est contesté ; le secteur public d’entreprises est jugé à la fois trop important globalement et trop présent dans des activités industrielles concurrentielles. » Jugé par qui, selon quels critères ? Mystère (que nous tâcherons d'éclaircir la prochaine fois).  

           Vous trouverez par contre tant de mauvaises raisons qu’il m’est impossible de toutes les mentionner. La plus grossière consiste à dire que l’Etat est un mauvais gestionnaire incapable de faire tourner une boîte et que les fonctionnaires sont des Jean-Foutre qui abusent de la sécurité de l’emploi. Argument scandaleux qui insulte les infirmiers, les pompiers, les instituteurs, les policiers, les soldats ou les chauffeurs de bus. Mais cet argument est contredit par les faits puisque les entreprises qui furent privatisées n’étaient pas déficitaires. Il est également absurde en principe: si vraiment les méthodes du privé pouvaient seules générer des profits, qu’est-ce qui empêche de les appliquer dans le secteur public ?

           C’est d’ailleurs ce qui se fait depuis la Revue Générale des Politiques Publiques (RGPP) initiée par Nicolas Sarkozy et prolongée par François Hollande sous un autre nom.[5] Il est vrai qu’appliquées aux secteurs non marchands (santé, police, éducation), ces réformes qui ont des conséquences désastreuses pour la qualité des services ne permettent que des économies de bouts de ficelle.[6] Mais il y aurait beaucoup à dire sur la prétendue supériorité naturelle du privé sur le public et je laisse pour cette fois la charge de la preuve à d’autres qui se feront un plaisir de me citer un domaine qui fonctionne mieux depuis sa privatisation : les télécoms ? L’électricité ? Les transports ? A vous de juger.

           Mais la raison qui revient toujours est celle que vous trouverez dans L’Express : l’Etat doit privatiser pour réduire sa dette.[7] Cet argument est si absurde que seule sa récurrence vaut qu’on l’analyse. Pour cela, je vous propose d’user d’une comparaison qu’on entend partout : l’Etat, c’est comme un ménage. Si vous aviez une dette à payer, que feriez-vous ? Liquideriez-vous le fond de commerce qui vous rend un revenu annuel pour la rembourser d’un seul coup ? Ce n’est qu’à l’âge de la retraite qu’il est raisonnable de préférer une somme fixe à un revenu constant – mais il n’y a pas de retraite pour l’Etat puisqu’il est éternel. Une fois le pactole dépensé, de quoi vivra-t-il ? A crédit : qui ne gagne pas d’argent vit toujours au-dessus de ses moyens. C’est alors que les créanciers s’inquiètent et nous pressent. Pauvres de nous ! Nous n’aurons pas le choix : les huissiers saisiront la maison et nous irons dormir sous les ponts. C’est ce qui menace la Grèce qui après avoir liquidé ses entreprises publiques doit maintenant vendre ses îles pour rembourser ses créanciers.[8]

           Ainsi l’Etat-stratège devenu Etat-mendiant finit-il en Etat-clochard errant sur les terres de riches particuliers. Pour certains d’entre nous, c’est une aubaine ! Qui n’aimerait posséder une île grecque ? Malheureusement peu d’entre nous en avons les moyens. Quand l’Etat grec ne pourra plus nous inviter chez lui, nous comprendrons peut-être, mais un peu tard, que le privé c’est les autres, et que l’Etat c’était nous. Mais nous ne sommes pas grecs et la France n’est pas rendue là. Aussi pourrait-elle dire à ses créanciers ce que dirait tout ménage raisonnable s'il avait pour lui la force de la loi :

           « Oui, nous vous devons de l’argent et vous serez remboursés. Mais pour vous payer nous devons faire des profits. Aussi reprenons-nous possession des entreprises que nos gestionnaires mal avisés vous ont imprudemment cédées. Bien que vous en ayez tiré des profits faramineux pendant une vingtaine d’années, nous ajouterons au paiement de la dette une légère compensation pour votre perte, si tel est notre bon plaisir. Il est inutile de vous perdre en protestations, de crier à l’expropriation ou d’invoquer le droit fondamental de la propriété privée ;[9] nous ne saurions sacrifier au petit nombre les services que nous devons à tous les autres. C’est parce que nous respectons la propriété privée, c’est-à-dire le droit de tous à jouir des fruits de leur travail, que nous devons nous opposer à l’entreprise de privatisation du monde par quelques-uns ».

           La privatisation du monde - l’expression vous semble un peu forte, et vous me soupçonnez une fois encore d’exagérer. Il n’en est malheureusement rien, comme nous le verrons dans ma prochaine lettre. Pour mieux comprendre la raison des privatisations en chaîne, nous appliquerons le vieil adage policier que l’inspecteur Dupont (à moins que ce ne soit Dupond) nous conseille de ne pas oublier : « Cherche à qui le crime profite ».[10] Comme dans toute enquête policière, nous suivrons d’abord les hommes de main (une filature qui nous mènera de Paris à Bruxelles) pour remonter ensuite à leurs commanditaires. Enfin, nous verrons l’usage que font ces derniers des fortunes qui n’entrent plus dans les caisses des Etats.

           D’ici là, profitez du Printemps ! J’ai hâte de vous retrouver à la terrasse d’un café pour parler d’autre chose.

           Amitiés,

           Olivier

           PS. Suivez ce lien pour accéder aux autres lettres d'un engagé.


[1] http://www.insee.fr/FR/FFC/DOCS_FFC/ip440.pdf

[2] Idem.

[3] http://www.marianne.net/Scandaleux-l-impot-des-groupes-prives-du-CAC-40-n-est-que-de-33-_a208207.html

[4] Aristote, Poétique, chapitre 24 § 1460a.

[5] http://www.mediapart.fr/es/journal/france/181212/la-rgpp-change-de-nom-et-continue?page_article=2

[6] Bénédict Vidaillet, Evaluez-moi ! Editions du Seuil, Paris 2013.

[7] http://www.lexpress.fr/actualite/economie/la-france-est-seule-a-ne-pas-privatiser-pour-alleger-sa-dette_1051240.html

[8] http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20120418trib000694197/la-vente-des-iles-grecques-repart.html

[9] http://www.youtube.com/watch?v=s69C_VAE2DM

[10] Hergé, Sur la  piste de l’or noir, Editions Casterman, 1950.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.