Dix-huitième lettre: sur la dictature qui vient

           Chers amis,

           Il y a maintenant plus d’un an que je vous dérange. J’ai tenté de le faire sans agressivité, en usant d’ironie plutôt que d’indignation, d’humour plutôt que de véhémence. Mais à deux jours des élections européennes, je voudrais vous dire le sentiment qui m’étreint et qui m’a toujours poussé à vous écrire. J’ai peur : peur de ce que deviendra cette Europe libérale qui n’est faite que pour les grandes entreprises et leurs cadres. Ne me dites pas que j’exagère. Ce n’est pas moi qui dit que « le XXIe siècle sera le siècle des grandes entreprises mondiales » ; c’est le PDG d’Essilor Xavier Fontanet dans un petit livre auréolé des prix de l’Excellence Economique 2010, du Meilleur Manager de l’Année 2011 et de la Fondation Manpower/HEC 2011, intitulé Et Si On Faisait Confiance aux entrepreneurs ?

            Xavier Fontanet écrit que « ces vastes entités [les multinationales] couvriront le monde et rapprocheront les peuples. (…) L’attachement à l’entreprise prend de plus en plus d’importance à côté de celui que l’on peut avoir pour sa famille ou son pays ». Ces lignes trahissent une étroitesse de vue hallucinante : le monde semble n’être peuplé que de cadres supérieurs. Pourtant vous savez que les inégalités explosent dans tous les pays du monde, mais aussi entre les pays d’Europe et à l’intérieur de chaque pays. Ces inégalités ne sont pas seulement financières, comme si les uns devaient prendre le métro pendant que les autres prennent l’avion. Elles s’inscrivent dans les modes de vie et façonnent la conscience que chacun a de soi. Quel rapport entre l’Europe des étudiants Erasmus et l’Europe des travailleurs détachés ? D’un côté, de futurs diplômés libres et heureux de se rencontrer ; de l’autre de pauvres diables trimballés au gré des entreprises, trimant pour une misère sous l’œil hostile des chômeurs autochtone. Les premiers se sentent plus épanouis que jamais pendant que les seconds redécouvrent les servitudes du dix-neuvième siècle. Pour les premiers, le sentiment d’appartenance s’élargit, ils sont chez eux partout : pour les seconds il est détruit - ils ne sont plus chez eux nulle part.                        

            Tout le monde est conscient de cette fracture insoutenable et nos dirigeants politiques n’ont qu’un mot à la bouche : rassembler. Mais sur quelle base ? Non pas en promouvant la liberté, l’égalité, la fraternité mais en prêchant aux exploités le dévouement envers les exploiteurs ! Les travailleurs devraient être reconnaissants envers les investisseurs d’avoir créé leur emploi, comme si ce n’était pas le travail des premiers qui fait fructifier les capitaux des seconds. Dans les médias et le discours politique, l’idéologie libérale s’affirme avec une violence, une impudeur sans exemple : chacun est appelé à se dévouer corps et âme à des entreprises dont la seule finalité est de dégager les dividendes les plus élevés possibles pour des actionnaires qui n’ont qu’à choisir le plus offrant. Qui peut croire à de pareilles sottises ?

            Pas grand monde, si l’on en juge par le discrédit général qui frappe les élites politiques et médiatiques. Mais si la propagande néolibérale ne convainc pas le grand nombre, elle n’en fait pas moins des ravages terribles : elle est parvenue à censurer les colères et interdire l’espoir. La lutte des classes ? Un blasphème, un crime de lèse-patronat. Le socialisme ? Une utopie. L’Etat social ? Trop cher. Raison rime avec résignation dans un monde sans possibles. Qui peut aimer un monde pareil ?

            Le néolibéralisme ne répand pas seulement la misère matérielle mais spirituelle. Mais aucun homme ne peut vivre sans idée ; aucun individu ne pourrait, même s’il le voulait, se résigner à la pauvreté d’esprit que les libéraux tentent d’inculquer au grand nombre. Quelles idées pourraient résister à la désertification intellectuelle sinon les plus simples, les plus frustes, les plus archaïques ? Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’idéologie néolibérale est la cause directe de la résurgence de l’extrême droite à travers toute l’Europe. C’est pourquoi nous devons choisir tant qu’il est temps, s’il est encore temps. Dire qu’il n’y a qu’une politique possible, c’est dire qu’il n’y a qu’un avenir possible ; c’est nous condamner au désastre qui vient.

            Je l’ai souvent répété dans ces lettres : il faut oser parler de la lutte des classes – comme le fait, par exemple, Warren Buffet qui affirme sans détour que c’est la sienne, celle des hyper-riches, qui est en train de la gagner. Parler de la lutte des classes, ce n’est pas appeler à la révolution mais dire un fait qui ne peut que s’aggraver quand on le nie. Quelle pudeur nous empêche de dire les choses comme elles sont ? Est-ce le fantôme de l’URSS ? A quel degré de paralysie intellectuelle sommes-nous parvenus pour que des événements survenus il y a un siècle dans un pays à demi féodal fassent office d’interdit de penser notre propre avenir? Aurons-nous l’inconscience, par peur du rouge, de laisser renaître la peste brune ? Il y a pourtant cette différence fondamentale entre les idéologies xénophobes et l’affirmation de la lutte des classes que la  xénophobie est un fantasme tandis que l’oppression est une réalité. Or les fantasmes sont autrement plus dangereux que les faits. Mieux vaut séquestrer un patron que lyncher un arabe. Mieux vaut une grève générale qu’un pogrom. Mieux vaudrait exproprier les banquiers qu’exterminer les juifs.

            Ce n’est pas ainsi que raisonnent les classes dirigeantes. Aveuglées, ignorantes, malhonnêtes ? Que m’importe ? Le fait est là : elles continuent de seriner la fable libérale et s’étonnent que les peuples bercés par leur langue de bois ne s’endorment pas. Face à l’abstention qui monte, les partis de gouvernement se serrent au centre pour conserver la majorité des voix qui s’expriment encore. Leur indistinction sape l’apparence de démocraties déjà vidées de toute substance : qu’adviendra-t-il quand la légitimité des Etats sera si faible qu’ils ne pourront plus obtenir l’obéissance ?

            Les classes dirigeantes n’empêcheront pas la montée du fascisme. Le veulent-elles seulement ? Le fascisme pourrait n’être qu’un intermède vers un autoritarisme d’une autre nature : l’Agence de Défense Européenne réfléchit déjà aux moyens d’écraser militairement les troubles causés par la « crise économique » et le « communautarisme ». Certes, il n’y a pas à ce jour d’armée européenne et l’Agence de Défense Européenne ne commande, que je sache, à rien. Mais c’est peut-être contre la révolte des peuples que se construira l’unité politique de l’Europe que nos gouvernants appellent de leurs vœux.

            Si les fascistes montent à l’assaut du pouvoir, ce sera la preuve ultime de la stupidité des peuples et de leur incapacité à se gouverner eux-mêmes. Il sera facile alors d’imposer le règne des experts et d’implémenter une gouvernance sans gouvernement. La vision de Xavier Fontanet se réalisera dans toute sa pureté : en fait de nations, des multinationales ; en fait de citoyens, des employés ; au lieu de représentants élus, des cadres ; au lieu de présidents délibérant à l’ONU, des PDG discutant à Davos. Cette vision du monde se traduit toujours davantage dans la réalité. Si le Grand Marché Transatlantique ouvre la possibilité aux multinationales de poursuivre les Etats devant des tribunaux d’arbitrage privés, elle aura fait un progrès immense.

            L’Europe s’inscrira pleinement dans ce « monde ouvert » où les inégalités croissent sans cesse, au point que quatre-vingt cinq personnes possèdent une fortune équivalente à celle de la moitié de la population mondiale.[1] Les distinctions sociales se concrétiseront dans tous les aspects de la vie. Au Mexique, les riches se déplacent en hélicoptère de toit en toit. Au Salvador, on ne se déplace qu’en voiture pour aller d’une résidence protégée à un magasin devant lequel deux miliciens montent la garde. Sans doute le gouffre qui sépare les classes finira-t-il par générer un sentiment d’étrangeté tel que nos semblables deviendront autres pour nous, comme l’étaient les serfs pour les seigneurs du Moyen Age, les Indiens pour les conquistadors. S’il est une leçon que nous ferions bien de tirer de l’Histoire, c’est que la cécité au malheur peut aisément atteindre le degré nécessaire au bonheur sous un régime autoritaire. Que serons-nous devenus ? Serons-nous parmi les stipendiés des puissants ou parmi leurs victimes ? Déshumanisés par la violence dont nous serons complices ou par celle que nous subirons ?

            Il est encore temps de nous souvenir que la justice n’est pas un doux rêve : elle est la condition vitale de la cohésion sociale. Mais pour faire justice, il faut d’abord dénoncer l’injustice. Ces dénonciations inquiètent ceux qui souhaitent « rassembler les Français ». Mais si la justice distingue les innocents des coupables, elle n’exclut personne par principe : elle pose les conditions du rassemblement autour de l’intérêt général. Martin Luther King l’avait parfaitement compris. C’est pourquoi il répétait sans cesse qu’il ne se battait pas pour les noirs mais contre l’oppression. Martin Luther King avait par avance formulé l’alternative devant laquelle nous sommes : faire nôtre la cause des opprimés pour justifier la société ou nous rendre complice des oppresseurs qui travaillent à sa dissolution.

            Ne m’en veuillez pas, chers amis, si cette lettre est plus virulente que d’habitude. Ce n’est pas l’enthousiasme qui m’exalte, c’est la peur qui m’étreint. Il n’est que temps d’endiguer la violence qui noie nos sociétés, par tous les moyens possibles : le rêve, la pensée, la parole, la lutte et bien sûr le vote. A chaque moyen, ses fins : commençons par élire au parlement européen des députés dont nous sommes sûrs qu’ils refuseront le Grand Marché Transatlantique. Les députés du parti socialiste ne sont pas de ceux-là.

 

            Amitiés,

 

            Olivier

 

           

 


[1] http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140120trib000810501/les-85-plus-riches-du-monde-possedent-autant-que-les-35-milliards-les-plus-pauvres.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.