Les pays de l’Est sont moteurs de la renaissance des trains de nuit

La France, l'Allemagne, la Suisse et l'Autriche ont annoncé le 8 décembre 2020 le lancement d'une coopération pour créer 6 nouveaux trains de nuit trans-européens. Ce événement a déclenché une réaction immédiate dans plusieurs pays de l’Est, où les trains de nuit ont gardé leurs lettres de noblesse. Ces pays de l’Est sont déjà porteurs de solutions, là où l’Ouest a accumulé des années de retard.

L’Ouest se réveille pour créer 6 nouveaux trains de nuit

 Les chemins de fer allemands Deutsche Bahn (DB) ont supprimé l’ensemble de ses trains de nuit en 2016. La SNCF a de la même façon fermé toutes ses lignes entre 2000 et 2017, à l’exception de deux d’entre elles. Véritable volte-face, le 8 décembre 2020, la DB et la SNCF s’associent avec les chemins de fer Suisses et Autrichiens pour relancer ce mode de déplacement en Europe. Pour Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF « On doit retrouver ce sens de la longue distance en Europe pour relier nos pays et nos grandes villes entre elles. […] Le train de nuit nous permet d’aller un peu plus loin, de franchir des distances supérieures à 1000km, pour relier des corridors de passagers entre plusieurs pays européens ». Selon les ministres des transports des pays concernés, l'objectif est d'offrir une alternative écologique à l'avion pour les voyages en Europe.

 

Un effet « boule de neige » en Europe de l’Est

 Prague veut des liaisons par train de nuit avec Rome, Paris, Bruxelles, Amsterdam et Copenhague

Dès le 18 décembre 2020, la ville de Prague a communiqué sa volonté de recréer des liaisons de nuit vers les grandes villes européennes. Prague dispose déjà de trains de nuit, mais uniquement en direction de l’Est. Elle souhaite donc compléter le schéma vers la moitié Ouest de l’Union Européenne. L'idée serait d’atteindre des villes situées entre 800 et 1 500 km de Prague, un créneau sur lequel le train de nuit excelle.

Plusieurs itinéraires sont envisagés : Prague-Francfort-Amsterdam, Prague-Bruxelles-Paris, Prague-Hambourg-Copenhague, Prague-Venise-Milan/Rome. Pour encourager les opérateur ferroviaires, la Ville s’engage à subventionner ces lignes de nuit à hauteur de 1,9 Millions d’€/an. L’opérateur ferroviaire privé RegioJet, qui achète des voitures couchette d'occasion, s'est déjà dit prêt à négocier. Pour sa part, l’opérateur public CD modernise son parc.

Pour le délégué au transports de la ville de Prague Adam Scheinherr : « Ces dernières années montrent que les gens sont intéressés à voyager en train de nuit. En République Tchèque, nous avons pu constater le succès des trains à destination de la Croatie cet été ». Conçues comme une alternative aux vols court-courriers, ces dessertes en train couchette depuis Prague et l'idée de réactiver des lignes ferroviaires nocturnes Tchèques font peu à peu leur chemin. « Un train de nuit est synonyme de voyage sûr et confortable à travers l'Europe, par exemple avec les compartiments privatifs pourvus de couchettes et d'une douche. Et cela a un charme particulier » a ajouté Adam Scheinherr.

 

Printemps 2021 : ouverture d’un nouvelle liaison en train de nuit entre la République tchèque et la Pologne

L'opérateur tchèque RegioJet a déjà décidé de lancer pour le printemps 2021 une nouvelle liaison régulière de nuit : Prague-Cracovie-Przemysl. Il s’agit de relier la Pologne jusqu’à la frontière Urkainiènne. Przemysl étant une des gares frontières avec l’Ukraine, un service de correspondance sera assuré vers Lviv en Ukraine. Radim Jančura, propriétaire de RegioJet, a annoncé : “À partir du printemps 2021, nous offrirons des liaisons quotidiennes de Cracovie, Przemysl et Lviv à Prague, Olomouc et d'autres villes de la République tchèque.

 

Été 2021 : liaison en train de nuit entre la République tchèque, la Slovaquie et la Croatie

Après le succès connu à l’été 2020, RegioJet réitérera la liaison en train de nuit entre la République tchèque, la Slovaquie et la Croatie à partir du 1er mai pour l'été 2021.

Les voitures PKP modernisées proposent des compartiments privatifs pour 1, 2, 3, 4 ou 6 personnes © PKP Intercity Les voitures PKP modernisées proposent des compartiments privatifs pour 1, 2, 3, 4 ou 6 personnes © PKP Intercity

 La Pologne propose un train de nuit Varsovie - Berlin - Bruxelles

L’opérateur ferroviaire public en Pologne PKP n’a pas attendu non plus : dès le 14 décembre 2020, il a demandé à être associé à la renaissance des trains de nuit et a proposé une liaison Varsovie-Berlin-Bruxelles. PKP Intercity exploite une flotte d’une centaine de voitures couchettes modernisées, et coopère déjà avec ÖBB pour un train de nuit tribranche Berlin-Wien/Budapest/Cracovie-Przemysl. L'initiative de PKP est soutenue par le gouvernement polonais, qui souhaite inclure un futur réseau de trains de nuit dans son plan de développement ferroviaire. PKP aura besoin d'acquérir un parc supplémentaire pour réaliser de telles liaisons.

La Pologne bénéficie déjà d’un certain nombre de trains de nuit internationaux (voir la carte d'Europe des trains de nuit). Les 3 principales villes, Varsovie, Cracovie et Katowice, sont ainsi connectées à l’Autriche (Vienne), la Hongrie (Budapest) et la République tchèque (Prague). L’Ukraine est aussi reliée grâce aux trains de nuit Varsovie-Kiev et Cracovie-Lviv. La Biélorussie est connectée par le train de nuit Varsovie-Brest.

 

La France engage des discussions avec la Russie pour la fourniture de trains de nuit

Le savoir faire de l’Est n’est pas ignoré à l’Ouest. Dès le 11 décembre 2020, le ministre français délégué aux transports Jean-Baptiste Djebbari s’est rendu à Moscou pour rencontrer le PDG de la compagnie ferroviaire russe RZD, Oleg Belozerov. « RZD a confirmé sa volonté de coopérer pour fournir du matériel roulant russe pour rétablir des trains de nuit en France. » a annoncé Oleg Belozerov. RZD avait déjà fourni à la SNCF des voiture-lits pour le Paris-Nice en 2016-2017, et ceux-ci avaient été appréciés par les voyageurs.

En appelant à une coopération ferroviaire franco-russe, Oleg Belozerov a souligné aussi le potentiel du fret ferroviaire qui affiche une croissance de +38,8 % en un an sur la liaison France - Russie – Chine, « la route de la Soie ».

le 3 janvier 2021, le ministre français délégué aux transports rappelle les qualités du matériel russe et autrichienne sur Twitter le 3 janvier 2021, le ministre français délégué aux transports rappelle les qualités du matériel russe et autrichienne sur Twitter

 La Russie modernise le plus vaste parc de trains de nuit d’Europe

La France ne se procure pas des voitures en Russie par hasard. Il existe une véritable pénurie de matériel en Europe, à tel point que la première compagnie ferroviaire coopérative de France, Railcoop, cherche elle aussi à se procurer des voitures en Europe de l’Est.

Cest de loin RZD qui dispose du plus grand parc de trains de nuit modernisés. Là où la France a tergiversé de 2016 à 2019 avant de financer la rénovation de 71 voitures couchettes, la compagnie ferroviaire russe RZD a commandé dès 2018 plus de 600 voitures de nuit neuves. L’année suivante, RZD a lancé un plan d'investissement 2019-2025 avec une nouvelle commande supplémentaire de 3730 voitures longue distance avec pour objectif une croissance de +30 % de trafic longue distance pour passer de 111,1 à 142,5 millions de passagers [1]. Point remarquable : la part du TGV dans ce trafic reste limitée (moins de 6 millions de passagers en 2019). En revanche la distance moyenne parcourue par passager est élevée : 1075 km. Cela illustre le fort recours au train de nuit.

Au total RZD disposerait d’au moins 7000 voitures de nuit transportant plus de 70 millions de passagers par an. C’est environ 30 fois plus de passagers que le réseau européen Nightjet de ÖBB qui transporte 1,5 millions de passagers par an, avec une flotte qui passera progressivement de 189 voitures aujourd’hui à 350 voitures en 2024. Le différentiel de trafic de nuit entre la Russie et l’Europe Occidentale illustre le fort potentiel de développement du train de nuit : actuellement nous n’en sommes qu’au tout début d’une renaissance du train de nuit en Europe de l'Ouest.

Les trains de nuit RZD desservent (hors suspensions liées à la crise sanitaire) 10 pays de l’Union Européenne  : Autriche, Allemagne, Italie, Lettonie, Lituanie, Estonie, Pologne, Finlande, France et la République Tchèque. Fin 2019, RZD a amélioré la desserte de Prague par un train de nuit direct. Depuis 2016, la compagnie RZD exploite aussi une nouvelle ligne de nuit Moscou-Berlin. Le matériel Talgo est apte à 200 km/h. Il est à écartement variable pour éviter un échange de bogie à la frontière. Point important aussi : le Talgo permet une augmentation de confort et de vitesse en s’inclinant dans les courbes grâce à une technologie pendulaire. Notons qu’Alstom dispose aussi d’une telle technologie mais ne la propose pas en France ni pour les Intercités ni pour les trains de nuit. Elle est pourtant idéale pour le développement et la montée en gamme de ces types de trains. Alstom a ainsi perdu un appel d’offre pour le matériel Intercités Paris-Toulouse qui offrait un bonus important pour le confort – favorable au pendulaire. Le marché TGV étant saturé, Alstom gagnerait à augmenter la qualité de son offre sur le matériel de type Intercités et trains de nuit, secteurs qui ont aujourd’hui un vrai potentiel de reploiement, après plusieurs décennies de sous-investissement. Pour cela Alstom aura aussi besoin de redévelopper son offre et de proposer à nouveaux des voitures tractées. Actuellement Alstom comme Bombardier ont tendance à ne proposer que des rames indéformables, moins adaptées aux trains de nuit.

Les trains Talgo offrent une large gamme de confort avec des voitures-lits de deuxième classe et de première classe, des voitures-lits de classe affaire avec douches, des suites luxueuses, ainsi que des voitures avec sièges-inclinables de première classe, auxquelles s’ajoute une voiture-bar et restaurant. D’une manière générale, les trains de nuit russes disposent d’aménagements très diversifiés. Des illustrations sont disponibles sur le site de RZD : photos aménagements voitures couchettes (rzd.ru)

 

Les futures couchettes RZD en classe économique seront équipée de rideaux pour plus d'intimitée © RZD Les futures couchettes RZD en classe économique seront équipée de rideaux pour plus d'intimitée © RZD

Parcourir 3000 à 4000 km en une journée et 2 nuits

La Russie apporte en Europe une innovation en plus : faire circuler les trains de nuit sur 3000 km voire 4000 km en 36 heures – un jour et 2 nuits. En Europe, un tel voyage reste de l’ordre du rêve nostalgique, de l’Orient Express ou du Trans-sibérien. En Russie de tels trains circulent quotidiennement : apporter un livre ou du travail pour une journée – et deux nuits – dans le train, c’est un vrai voyage, qui peut permettre de relier l’ensemble du continent européen. De nombreux européens en rêvent. La Russie montre que c’est possible, par l'exemple avec les lignes Paris-Moscou et Nice-Moscou qui existent déjà – même si elles sont peu utilisables par les Européens du fait de visas obligatoires. L’Ouest va-t-il lui aussi retrouver le sens du voyage en train de nuit ?

 

Relance des trains de nuit : un projet qui rassemble l’Europe autour de la relance économique, l’emploi et l’écologie

Pour l’instant les pays de l’Est n’ont visiblement pas été invités lors de la signature de la coopération à 4 pays (France, Allemagne, Suisse, Autriche). Pourtant, le train de nuit correspond à un besoin important à l’Est : de nombreux ressortissants travaillent à l’Ouest, et ont besoin d’un moyen de transport efficace, confortable et si possible écologique pour les allers-retours. Avec une gamme de confort diversifié, le train de nuit pourrait satisfaire aussi bien les déplacements travail, études, famille, tourisme que professionnels.

Du fait du désintérêt prolongé pour le train de nuit, le couple Franco-Allemand a, par le passé, été un frein bloquant. Les deux pays sont géographiquement centraux, et ils sont incontournables pour de nombreuses liaisons, ce qui a enclavé de nombreux pays (le Benelux, la Scandinavie, la péninsule ibérique). L'adhésion de la France et de l'Allemagne aux trains de nuit peut permettre une relance ambitieuse en Europe, d'autant plus qu'elle répond à l’Est à une véritable attente. Les pays de l’Est sont souvent accusés d’être en retard sur l’écologie. Il se pourrait bien qu’il y ait au moins un domaine où ils sont moins en retard : le voyage en train de nuit.

Dans ce nouveau contexte, l’Union Européenne (UE) pourra jouer un rôle clé aussi bien pour augmenter l’investissement dans les trains de nuit, afin de sortir de la pénurie de matériel, que pour financer la régénération des infrastructures ferroviaires dans toute l’Europe, ce qui est indispensable aussi bien pour le train de nuit, le fret que pour le cadencement des trains de jour. C’est aussi une opportunité pour imaginer un matériel de nuit standard Européen, fabriqué en Europe.

Mailler l’Europe avec les trains de nuit est un beau projet pour l’UE. Les trains de nuit contribueront à la relance économique, créeront des emplois non délocalisables et rassembleront l’Est et l’Ouest autour d’un objectif commun : une mobilité écologique et pratique pour tous les Européens.

 

[1] Plan de développement à horizon 2025, RZD, 19 mars 2019 (Annexe 5, page 69)

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