Karthala, Laurent Fourchard et nous: une (longue) histoire d’amour/haine

Avec la sortie de l'ouvrage Sexe, race & Colonies, nous avons tout lu, tout entendu, du bon et du moins bon, du direct et du violent, du «à décoder» et du règlement de compte, mais au-delà de la liberté d'expression et de notre capacité à répondre à beaucoup de débats et critiques, il en est une qui mérite de s'y arrêter : celle de Laurent Fourchard.

Par les historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel (CNRS Laboratoire Communication et Politique et Université de Lausanne)

Laurent Fourchard doit nous aimer ! En tout cas il pense à nous… Depuis plusieurs mois, les deux auteurs du présent texte (co-dirigeants du Groupe de recherche Achac) et co-directeurs de l’ouvrage Sexe, race & colonies (édité aux Editions la Découverte en septembre 2018), semblent l’occuper pleinement : critique dans Politique africaine (sous la forme d’une rubrique de « critique de livre » digne d’un pamphlet des procès de Moscou des années 1937-1938), diffusion sur le net de sa critique, séminaire au Centre de recherches africaines, manifestation avec tract à Sciences Po Bordeaux pour empêcher une conférence autour du livre et aussi l’exposition qui s’en inspire, et enfin au mois d’avril 2019 tribune relayée par les éditions Karthala dans Mediapart (dans le cadre du blog des éditions Karthala) pour s'attaquer à l’ouvrage sous un titre plein de violence « Sur les travers d’une entreprise mémorielle ». Certes ce n’est pas le seul texte sur l’ouvrage dans Mediapart, et les critiques précédentes ont été diverses et de qualité (ici et ici)… Mais le texte virulent de Laurent Fourchard ne peut être compris qu’avec une grille de décodage précise. Et, pas de doute, Laurent Fourchard nous aime et les Editions Karthala ont trouvé leur Godefroy de Bouillon pour partir en croisade contre nous. Petite explication pour les lecteurs de Mediapart.

Bon, certes, il est agréable de savoir que nous pouvons occuper autant le « temps libre » d’un chercheur, que nous ne connaissions pas jusqu’alors, ni pour ses prises de positions, ni pour ses travaux et encore moins pour son intérêt pour la sexualité aux colonies (puisqu’il n’a jamais rien publié ni sur le sujet, ni sur les images). Cela nous honore tout en contribuant à faire connaître le livre. Merci encore. Mais, faut-il accepter que la manipulation des faits soit la règle pour convaincre les lecteurs de dénigrer un tel livre — s’ils l’ont acquis — ou de ne surtout pas l’acquérir ? Voyant cette reprise du texte de la revue Politique africaine publié par Mediapart, nous nous sommes dit qu’il était temps de remettre les pendules à l’heure et surtout de mettre en perspective historique cette démarche exceptionnelle de l’éditeur.

Tout cela nous rappelle des souvenirs : l’acharnement des éditions Karthala à torpiller des ouvrages concurrents publiés par nous deux (Nicolas Bancel et Pascal Blanchard) aux éditions La Découverte. Laurent Fourchard est ici « l’innocent » bras armé de ce qui peut apparaître comme une stratégie de longue haleine. De fait, une critique de livre dans la revue Politique africaine — qui appartient aux éditions Karthala — n’est jamais publiée, à notre connaissance, sur leur blog dans Mediapart. C'est au regard de notre histoire passée avec Karthala que l'on peut comprendre qu'il y a pour eux une revanche à prendre… Rappelons pour le lecteur peu au fait des pratiques du métier, que nous avons toujours refusé de publier un livre chez Karthala, de payer pour être édité, ou de nous engager à acquérir des exemplaires « auteurs » ou tout simplement d’accepter de passer sous les fourches caudines de quelques « vieux monarques universitaires ». Nous avons (souvent avec succès) publié ailleurs et critiqué (y compris auprès de nos étudiants) la méthode des éditions Karthala. Bon, on en conviendra on n’avait pas créé avec eux une relation « cordiale », et nous avons toujours considéré que le travail d’éditeur n’était pas celui de directeur de conscience ou celui de commissaire du peuple, notre liberté éditoriale nécessitait l’échange avec nos éditeurs, jamais l’oukase.

Cette tribune de Laurent Fourchard s'inscrit dans un cadre spécifique… et il nous semblait important (quatre mois après la diffusion par Mediapart de cette « critique » de livre sur le blog des éditions Karthala) d'en donner la grille de décodage aux lecteurs… Nous reconnaissons que nous avons tardé à répondre, mais depuis la sortie de l’ouvrage (en septembre 2018), nous avons organisé plus de 70 présentations du livre, 5 colloques (et notamment en Suisse et aux Etats-Unis) et reçu plus de 130 chercheurs et doctorants qui souhaitaient consulter nos archives visuelles ou nous demander un échange (critique ou non) autour de la publication de ce livre qui est désormais une référence. Laurent Fourchard nous pardonnera — comme les éditions Karthala — d’avoir attendu le début de l’été et des vacances estivales pour lui consacrer le temps d’une réponse à sa merveilleuse et subtile « critique » de notre livre.

Pour ce qui concerne nos livres et depuis 25 ans maintenant, c’est donc une histoire quasi-passionnelle entre Karthala et nous — tout a commencé avec la parution de l’ouvrage Zoos humains en 2002 aux éditions La Découverte, critiqué à l'époque par des auteurs maison, alors que Karthala publiait au même moment un ouvrage, qui entrait directement en concurrence avec le livre Zoos humains, sous le titre Villages noirs et autres visiteurs africains et malgaches en France et en Europe, 1870-1940. Cet ouvrage était alors coordonné par deux collectionneurs de cartes postales (qui avaient, avec leur association, l’avantage de pouvoir apporter à l’éditeur une aide en pré-achat généreuse) et un chercheur (qui d’ailleurs n’était nullement spécialiste de la question et qui depuis n’a jamais republié sur le sujet). L’ouvrage, empreint de nostalgie coloniale et larmoyante sur les zoos humains, occasion inespérée, selon eux, de rencontres entre Européens et colonisés des deux côtés de la cage (!). A l'opposé, le livre Zoos humains démontrait les effets d’animalisation et de dépersonnalisation – à l’échelle-monde – des spectacles ethniques. Les auteurs du livre édité par Karthala retenaient eux l’idée que ce fut une rencontre entre le colonisateur et le colonisé ; un livre à mettre désormais dans un musée pour comprendre comment la nostalgie coloniale pouvait, 50 ans après les indépendances, traverser la société française.  Notre livre était doublement inacceptable pour eux : il rendait le leur anachronique et surtout mettait en lumière la thèse « nostalgique » sur les spectacles ethniques comme « lieu de rencontre ». L’impact historiographique décalé entre les deux ouvrages montre que le lecteur a su à l’époque juger de l’idéologisation de la thèse portée et éditée par les éditions Karthala. Dès lors, il ne restait plus à Karthala qu’à dénoncer notre livre, regroupant plus de 40 chercheurs spécialistes et depuis traduit en 4 langues et qui a fait l’objet d’une exposition au Musée du quai Branly et de deux films sur Arte.  Il est certain qu’après ce grand écart scientifique et idéologique, l’ouvrage Village noirs et visiteurs africains et malgaches n’a jamais été réédité, ni mis en avant par Karthala. Il fallait oublier cet échec et ce grand écart idéologique. Mais la rancœur et la rancune étaient vives. Depuis, tout le monde a oublié le collectionneur de cartes postales Philippe David et son association, comme ce livre d’un autre temps, mais qui assurait à l’éditeur des pré-ventes et une rente confortable, en dépit des problèmes éthiques que posaient sa publication. Une page se tournait… nous passions à autre chose ! 

En 2005, lors de la sortie de l’ouvrage La fracture coloniale, la revanche trouvait enfin de quoi s’exprimer. Tout commence par une tribune sur le livre dans Politique africaine (éditée par Karthala), avec une attaque virulente de Jean-Pierre Chrétien (un de nos anciens enseignants, ce qui est ironique, au Centre de recherche africaines) et de Jean Copans (mais l’ouvrage était alors défendu par Catherine Coquery-Vidrovitch et Nicolas Bancel dans le même dossier pour équilibrer un peu les choses). Dans la même optique qu’en 2002, les éditions Karthala attaquaient un livre au large succès public mais publié chez un éditeur concurrent. Il fallait démontrer qu’il n’était qu’idéologie et que la thèse postcoloniale n’était qu’un produit d’importation des Etats-Unis sans aucun fondement sérieux. Au final, La fracture coloniale est devenu un livre-jalon (bien que, bien sûr, imparfait comme tout livre…) dans l’histoire de l’introduction des Postcolonial studies en France, bien avant que Karthala ne daigne s’intéresser à ce courant (généralement pour le dénigrer). Pauvre bilan pour un éditeur qui n’a jamais compris comment ce monde changeait, ni comment la pensée politique était le fruit de l’échange, du débat, et non de l’oukase.

En héritier de ses ainés (14 ans plus tard), Laurent Fourchard reprend le flambeau contre l’ouvrage Sexe, race & colonies et contre deux des directeurs de publications de celui-ci (actuels dirigeants du collectif Groupe de recherche Achac). Très proche de la revue Politique africaine (qu'il a dirigé, avant de devoir s’en éloigner) et des éditions Karthala, il est aussi dans cette démarche le bras armé d’auteurs/auteures qui n’ont pas été retenus par l’équipe scientifique dans l’édition française (comme Pascale Barthelemy, son texte était très bon mais hors cadre éditorial) ou dans l’édition américaine de l’ouvrage par la nouvelle équipe scientifique franco-américaine (comme Anne Hugon). Il a même organisé un séminaire à Paris 1 — avec leurs participations — pour critiquer le livre. Il a tout à fait le droit, devant des étudiants et avec ces trois auteurs, de dresser un tableau apocalyptique du livre, mais à minima faut-il inviter un « avocat de la cause » pour un débat dynamique et fécond… Autant dire que nous ne furent pas invités, mais plusieurs étudiants présents nous ont raconté ce moment d’anthologie où une des questions fut de savoir si il fallait « interdire » la diffusion de ce livre.

On se demande pourquoi, les organisateurs n’ont pas souhaité inviter au moins l’un des co-éditeurs de l’ouvrage pour développer une réflexion dialogique – même a minima –, plutôt que de bénéficier du confort douillet de l’entre-soi ? D’autant plus que Nicolas Bancel et Pascal Blanchard ont soutenu leur doctorat dans cette université, et même dans le centre de recherche où fut organisé ce séminaire ! Ce séminaire fut en tous cas l’occasion pour l’une des auditrices, un peu secouée par le torrent de critiques s’abattant sur l’ouvrage, de demander aux organisateurs si celui-ci devait être détruit… voir brûlé. On reste sans voix sur la méthode et la pratique, mais on comprend mieux lorsque l’on sait que le but ultime n’est pas une critique sur le contenu de l’ouvrage mais plutôt de décrédibiliser les auteurs. C’est plus expéditif. On comprend mieux la tribune publiée dans la revue et la volonté de l’éditeur de la rendre publique au regard de la confidentialité de la dite revue (dont l’un de nous deux a néanmoins co-dirigé un dossier spécial récemment).

La publication dans le blog Mediapart de Karthala de cette critique de l’ouvrage Sexe, race & colonies – pratique tout à fait exceptionnelle puisqu’il s’agit d’un compte-rendu de livre et pas d’un article –, n’est donc pas pour nous surprendre, elle est conforme à la stratégie de nuisance adoptée depuis maintenant plus de 25 ans par les éditions Karthala à notre encontre.

Que les éditions soient remerciées pour la publicité qu’elles font à nos ouvrages. Que Laurent Fourchard sache que son texte est si excessif, si caricatural, si mesquin et si violent, qu’il est sans valeur à nos yeux et surtout qu’il ne relève pas de la critique scientifique mais bien de la haine à notre égard. Certes, il y a de fortes chances que ce texte de Laurent Fourchard soit l'un des plus lus dans toute sa carrière — sur ce point nous sommes heureux d’avoir contribué à sa réputation —, mais il nous semblait nécessaire de donner les clés de décodage aux lecteurs. Et que chacun, après l’avoir lu, nous demande ce que nous avons bien pu faire auparavant contre lui ? En fait rien, nous ne le connaissons pas. Nous ne l’avons jamais rencontré, ni lu, ni écouté. La seule fois que nous l’avons vu, c’est à Bordeaux cette année lorsqu’il a voulu empêcher les étudiants de venir suivre une conférence sur l’ouvrage qui était organisée par des étudiantes de Sciences Po (voir ci-après) .

En attendant une réponse plus détaillée que nous proposerons prochainement à Politique africaine — si la revue maintient son accord de donner un droit de réponse —, nous invitons les lecteurs de Mediapart à lire ici la tribune publiée il y a trois mois pour répondre à la « critique » de Laurent Fourchard dans le cadre du réseau Achac

 

TRIBUNE (publiée dans la lettre du Groupe de recherche Achac) : 

Autour de l’ouvrage Sexe, race & colonies: Laurent Fourchard ou la manipulation des faits

Par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud, Dominic Thomas

Laurent Fourchard signe, dans le dernier numéro de Politique africaine— texte qu’il a reproduit avec les éditions Karthala sur le plus de sites possibles depuis —, une critique violente de l’ouvrage Sexe, race & colonieset engage plusieurs actions polémiques contre le livre, ses auteurs et contributeurs, bien loin des règles académiques et des pratiques des chercheurs. Pour les codirecteurs du livre, la méthode, le ton et les arguments participent d’une entreprise de destruction univoque qui ignore les règles méthodologiques et éthiques minimales du dialogue critique en sciences sociales. Explications et réactions alors que s’ouvrent les débats et échanges à Genève autour du livre et ses problématiques. On est toujours étonné par le temps que peuvent passer certains à détruire le travail des autres. C’est le cas de Laurent Fourchard, qui attaque, violemment, dans le dernier numéro de Politique africaine, l’ouvrage collectif Sexe, race & colonies, ses co-directeurs et une partie non négligeable de ses auteur-e-s. En effet, doublant son article — qui cumule nombre d’erreurs et de faits déformés contre les auteur-e-s et leur travail comme nous le verrons plus loin — Laurent Fourchard a engagé, depuis plusieurs semaines, une démarche pour décrédibiliser, et donc délégitimer, le travail historique mené dans le cadre de l’ouvrage. Si la critique est libre et même féconde, l’insulte et la polémique n’ont rien à faire dans les débats sur des questions aussi sérieuses.

Cette démarche l’a conduit, en sus, à organiser des « rencontres » comme celle du 31 janvier 2019 au Centre de Recherches Africaines (sans évidemment inviter aucun des codirecteurs du livre, préférant, sans doute, le confort douillet et ronronnant de l’entre-soi à la discussion, moins paresseuse et reposante, du « face à face ») autour d’un livre qualifié d’« objet de pornographie », puis à coordonner avec Ophélie Rillon, à Sciences Po Bordeaux et dans le cadre du LAM (Laboratoire « Les Afriques dans le monde »), une réunion (doublée d’un tract diffusé auprès des étudiant-e-s) le 29 mars 2019, à la veille d’une conférence de Pascal Blanchard autour du livre, pour tenter probablement de convaincre la direction de Sciences Po et les étudiant-e-s de boycotter celle-ci — alors même qu’ils/elles étaient à l’initiative de cette conférence-rencontre qui avait pour but justement d’ouvrir un débat critique à propos de l’ouvrage avec l’association afro-féministe Toumaï et l’association Déka Ewé — et inciter ainsi, in fine, la direction de Sciences Po à annuler la conférence et la présentation de l’exposition présentée à cette occasion. Malgré ses manœuvres et actions, la conférence a pu avoir lieu. 

Pour compléter ce travail de sape et flétrir la réputation des chercheurs/chercheuses qui ont participé à Sexe, race & colonies en donnant à croire que nous serions, collectivement, à la fois incompétents et « pornographes », Laurent Fourchard a initié, avec d’autres, la création du collectif « Colonisation et domination des corps » au sein de son (ancien) laboratoire (LAM) – voulant ainsi laisser entendre qu’il serait suivi, dans sa démarche, par un certain nombre d’institutions dont celle susnommée, ce qui, à l’évidence, est faux, et en s’appuyant sur ce laboratoire dont il n’est plus membre – pour légitimer un appel à signature pour condamner (mettre au pilori devrait-on dire) le livre et regrouper plusieurs textes pour prouver qu’il porte « la vérité » contre un ouvrage qui, à ses yeux, n’est en rien un travail « historique ». Cette démarche, comme le texte publié dans Politique africaine,ne nous apparaît pas conforme au débat scientifique. Nous avons surtout affaire à une entreprise de décrédibilisation qui se pare des habits de la scientificité en s’emparant d’espaces de recherche, ainsi détournés de leur mission première, pour se transformer en « bras armé vengeur ».  

L’attaque vengeresse comme méthode de débat scientifique 

Nous acceptons la critique, et nous l’avons prouvé depuis six mois en refusant systématiquement de répondre aux attaques autrement que par des réponses argumentées, par un travail d’explication et de pédagogie et en ayant organisé plus de 60 rencontres, débats, conférences et échanges autour de l’ouvrage, ensemble ou de manière individuelle. Nous avons contesté certaines attaques virulentes (comme celle du collectif Cases rebelles), mais avons toujours considéré que la critique était légitime à partir du moment où elle respectait les individus et témoignait d’un minimum de méthodologie. Nous avons refusé de participer à certains « jeux médiatiques », comme ce fut le cas avec l’émission Arrêt sur image, car nous ne voulions, en aucun cas, créer de pseudo-polémiques avec des personnes que nous respectons — comme l’universitaire Maboula Soumahoro — et ce, même si nos points de vue divergent sur le livre. Celle-ci fut d’ailleurs prévenue, en amont, des raisons qui nous conduisaient à refuser de nous « battre » avec elle dans une émission dont le but était surtout de « faire du buzz ».

Nous n’avons, pour les mêmes raisons, pas souhaité répondre à la tribune de Kaoutar Harchi concernant l’illustration de sa notice dans le livre, car c’est son droit de proposer une critique a posteriori, même si nous ne sommes pas d’accord avec elle. Tout cela fait partie du débat d’idées, que d’autres ont aussi relayé. Comme Achille Mbembe dans Le Monde(« Réparer la relation entre la France et l’Afrique », 30 novembre 2018) qui affirmait que « ce livre montre que, derrière leur entêtante présence, ces images nous révèlent une absence. Le propre de la violence coloniale est de dissocier le moi de ses apparences, de forcer le dominé à ne jamais apparaître que sur le mode de l’absence, du creux et du vide. Et dans ce vide vient généralement se loger le racisme ». De même, Catherine Coquery-Vidrovitch, dans The Conversation le 28 octobre 2018, rappelle qu’éclairer « l’obscénité de l’homme blanc » est bien au cœur de la démarche du livre et que cette approche est essentielle ; ou bien, sur un registre plus global, Christiane Taubira qui souligne, dans Le Monde en date du 14 février 2019, la nécessité de cet ouvrage en précisant que celui-ci deviendra une « référence ». 

Ainsi, le débat existe-t-il bien – n’est-ce pas d’ailleurs l’objectif d’un livre de faire débat ? — depuis octobre 2018. Avec les écrits et les méthodes de Laurent Fourchard, on entre, cependant, dans un autre univers — notamment du fait de la rédaction et de la diffusion d’un tract insultant diffusé sur le campus de Sciences Po Bordeaux et signé « des chercheur.e.s de l’IEP » avec un lien vers le blog Esquisses, carnet de recherche du LAM – pour critiquer le travail de chercheurs et prétendre que leur ouvrage est un travail illégitime. Nous n’avions pas encore connu une telle manipulation des faits, puisque le seul objectif revendiqué ici est d’annihiler la réputation de l’œuvre collective ainsi que celle de la presque totalité des auteur-e-s y ayant participé. 

Il est d’ailleurs remarquable que Sciences Po Bordeaux n’ait en rien empêché la rencontre, malgré les pressions subies. Qu’ils aient laissé se dérouler la conférence, comme présenter l’exposition et se tenir la rencontre avec les étudiant-e-s (qui fut autant critique que féconde tout en ouvrant de fortes perspectives). Il est encore plus remarquable que les associations d’étudiant-e-s aient maintenu la conférence malgré les pressions — rappelons, au passage, que celle-ci était programmée depuis quatre mois et que les étudiant-e-s avaient une démarche fortement critique vis-à-vis du livre mais voulaient en débattre —, ce qui les a conduit explicitement, dès le lendemain, à répondre aux deux chercheur-e-s, Ophélie Rillon et Laurent Fourchard, en s’interrogeant « sur les motifs que vous avancez dans la volonté de protéger des femmes de couleur contre un travail qui selon vous vise à “exploiter et marchandiser les corps colonisés”. Car quelle est alors la vision de Sciences po Bordeaux concernant les “Études Africaines” lorsque la question de l’afro-descendance française est inexistante des enseignements ? » 

Et de rappeler que ces mêmes associations préfèrent utiliser « le vecteur culturel pour faciliter les processus de décolonisation mentale et de devoir de mémoire. Les iconographies présentes dans l’ouvrage et l’exposition y participent grandement. En effet, la question de la sexualité est au cœur des questions raciales» ; tout en concluant : « nous pensons que l’essentiel est de rester ouvert à la discussion, et qu’il est dommageable de rejeter en bloc toute exploitation de ce travail ». Ce n’est évidemment pas la position de Laurent Fourchard, dont le but est de refuser tout débat. 

On peut dès lors se demander d’où vient une telle hargne ? Pourquoi une telle critique à charge ne trouvant absolumentaucun élément positif à l’ouvrage ? Nous serions-nous entièrement et irréductiblement trompés sur toute la ligne ? Nous sommes aussi sidérés par la diffusion d’un tel tract, illustré par une femme dénudée (sans que les auteur-e-s de celui-ci ne semble mesurer le paradoxe de leur action au regard de leur critique même !), rédigé par des chercheur-e-s, avec le titre accrocheur « Comment exploiter et marchandiser les corps colonisés ? ». Annonçant que seules « 10 images sont analysées » sur 1265, qu’un «seul cliché est flouté : le visage d’un homme blanc habillé » (alors que c’est le photographe lui-même qui a flouté le cliché original, pour des raisons juridiques, et évidemment pas les codirecteurs) et que dans ce livre sur les images et les imaginaires de la domination sexuelle coloniale nous avons eu l’indécente outrecuidance de publier « 350 images de femmes dénudées » (ce qui est l’un des sujets fondamentaux, mais non le seul, de l’ouvrage). 

Au verso du tract, les « arguments » se multiplient : « supercherie », « pas un livre d’histoire », « la voix des sociétés colonisées est absente» (comme si tous les contributeurs de l’ouvrage étaient des « blancs » et/ou des « dominants »), « un livre qui vend de la pornographie » (comme si travailler sur ce sujet, c’était être soi-même acteur de cette domination et soutien de celle-ci) : le tout reposant sur une « conception publicitaire de l’histoire », les auteur-e-s citant ici Gérard Noiriel en sortant son propos de son contexte. Tout cela est-il une méthode normale au sein de l’université et du monde de la recherche ? Nous ne le pensons pas. Notre projet était de rassembler des images visibles, de manière parfois dispersée, que tout le monde peut consulter, en particulier sur le Net, mais aussi des fonds inconnus (plus de 450 fonds consultés, 750.000 images vues, 70.000 référencées en cinq ans) afin de disposer d’un corpus assez vaste et multiple pour faire sens.  

Comment réagir ? 

Nous développerons plus en détail(s), dans une réponse adressée à Politique africaine dans quelques mois—si bien entendu la revue confirmait le droit de réponse que nous lui avons adressé et qu’elle a accepté—, nos remarques circonstanciées sur l’ensemble de la diatribe développée par Laurent Fourchard dans son article qui fait suite à une conférence co-organisée avec trois historiennes (Pascale Barthélémy, Anne Hugon et Violaine Tisseau) à la Bibliothèque du Centre de recherches africaines de Paris 1 (ironiquement, encore, le lieu où plusieurs d’entre nous ont fait leurs études universitaires et soutenus leur thèse), mais signalons ici quelques éléments en nous interrogeant, chemin faisant, sur le fait de savoir si la méthodologie, la déontologie et l’éthique de la critique en sciences sociales ont été scrupuleusement respectées…

Laurent Fourchard, qui n’est pourtant ni un spécialiste de l’histoire des colonisations ni un historien des femmes, du genre et des sexualités en contexte colonial, estime qu’il n’a strictement « rien appris », en lisant le livre, qu’il ne sache déjà. Voilà qui est extraordinaire, puisque tous les codirecteurs de l’ouvrage (et tous les contributeurs), ont, quant à eux, beaucoup appris en l’élaborant. Ce qui semble d’ailleurs assez logique, au premier abord, pour un ouvrage couvrant six siècles d’histoire et une aire géographique très étendue. Personne ne pouvant, a priori, détenir un tel savoir, nous avons souhaité rassembler 97 auteur-e-s et contributeurs/trices. Notre travail sur la domination et la sexualité n’est pas, en soi, « novateur » dans la mesure où des spécialistes de ces questions y travaillent depuis trente ans. L’introduction de l’ouvrage le mentionne d’ailleurs explicitement tout en rendant hommage à des travaux majeurs qui ont précédé le livre Sexe, race & colonies; la bibliographie à la fin de l’ouvrage faisant également état de plus de 1.000 travaux. Ce qui peut être considéré comme novateur dans cet ouvrage est la mise en évidence d’une très longue recherche iconographique et la mise en contexte de ces corpus par les 97 auteur-e-s invité-e-s. 

Mais nous ne pouvons que nous incliner devant l’omniscience de Laurent Fourchard : il est, en effet, rassurant de savoir que le monde de la recherche puisse s’enorgueillir d’accueillir, en son sein, de tels chercheurs, capables de tout savoir, de tout connaître des six siècles d’histoire évoqués dans le livre. Et cela nous oblige, bien sûr, à l’humilité. Laurent Fourchard a, apparemment, lu les textes, mais, malgré son omniscience, il a des problèmes avec les mathématiques. Il évoque 17 textes (il y en a en réalité 20 en comptant la préface, l’introduction et la postface qui font partie intégrante de l’ensemble), dont cinq seulement trouvent grâce à ses yeux. Les autres textes ne seraient, selon lui, que descriptifs, répétitifs, plats. Cela fait donc 15 textes (et non 12) totalement mauvais d’après Laurent Fourchard : une véritable honte pour le savoir académique. Bien entendu Laurent Fourchard donne le sentiment (en les citant) qu’il n’y aurait que des « petits blancs » qui auraient écrit dans ce livre, il ne signale donc aucun-e auteur-e qui pourrait contredire sa thèse, et surtout pas Achille Mbembe ou TracySharpley-Whiting, encore moins la cinquantaine d’artistes contemporains qui ont accepté que leurs œuvres soient présentées et commentées dans le livre dont beaucoup viennent, justement, des minorités racisées. 

Inquiets, nous nous sommes donc penchés sur ces textes dont la vacuité nous avait échappé. Qui en sont les fâcheux auteur-e-s (hormis les codirecteurs dont il ne cite que rarement les prénoms, procédé dont chacun-e jugera l’élégance) sans qualité d’analyse « au mieux » ou parfaitement incompétents « au pire » : Gilles Boëtsch, anthropobiologiste, Directeur de recherche émérite au CNRS ; Jennifer Anne Boittin, historienne, Professeure associée à l’Université d’État de Pennsylvanie ; Elisa Camiscioli, historienne, Professeure associée à l’Université de Binghamton ; Christine de Gémeaux, germaniste, Professeure émérite à l’Université de Tours ; Sandrine Lemaire, historienne, Professeure en classes préparatoires aux grandes écoles (Reims) ; Olivier Le Cour Grandmaison, politologue, Maître de conférences à l’Université Paris-Saclay Évry-Val-d’Essonne ; Pierre Ragon, historien, Professeur à l’Université Paris X-Nanterre ; Tracy Sharpley-Whiting, historienne et Directrice du Callie House Research Center for the Study of Global Black Culture and Policiticsde l’Université de Vanderbilt ; Jérôme Thomas, anthropologue et Chargé de cours à l’Université Paul Valéry de Montpellier ; Jean-Noël Ferrié, politologue, Directeur de recherche au CNRS ; Jean-François Staszack, géographe, Professeur ordinaire à l’Université de Genève. 

Il est évident que les auteur-e-s de ces textes indigents, violemment critiqués – en quelques phrases et dans leur ensemble (Laurent Fourchard faisant d’ailleurs ce qu’il reproche aux autres : écrire rapidement sans argumenter) —, sans références précises aux textes en question : ce qui, au passage, rend toute réponse argumentée impossible. Mais le lecteur est supposé faire une « confiance totale » à un chercheur aussi brillant qui conseille, semble-t-il, à des spécialistes reconnus des questions coloniales et/ou de femmes, de genre et de sexualités de changer de métier et d’arrêter d’écrire… 

Mais n’y-a-t-il pas, dès le départ, confusion sur les objectifs de ces textes ? Laurent Fourchard leur reproche, pêle-mêle, outre leur vacuité évidente, d’être dans la lignée d’une « vieille histoire impériale » (?) tout en s’alignant sur les plus vieux poncifs de celle-ci (?), de ne pas tenir compte des récits de vie ni de la voix des colonisé-e-s, de ne pas suffisamment comparer, de ne pas éclairer les effets en métropole des politiques coloniales… Outre que nombre de ces affirmations sont hâtives ou fausses – pour ne prendre qu’un seul exemple paradigmatique de cette mauvaise foi, la dernière partie de l’article co-écrit par Christelle Taraud et Jennifer Anne Boittin, intitulé Érotisme et goût de l’Autre, se termine justement sur l’idée qu’il existe un érotisme colonial « détourné », minoritaire et « subalterniste » venant des colonisé-e-s eux-mêmes, notamment dans les métropoles coloniales — Laurent Fourchard n’a pas l’air de comprendre (ou bien feint de ne pas comprendre, ce qui serait, d’une certaine manière, moins pire) que ces textes sont des synthèses dont l’objectif premier est de demeurer accessibles aux non-spécialistes (y compris les chercheurs eux-mêmes), avec les qualités et les défauts d’un tel exercice. Leur but est donc limpide : mettre en contexte l’histoire de la domination sexuelle dans les empires coloniaux pour un public qui, souvent, n’a pas accès ou ne connaît pas les nombreux travaux des spécialistes. 

Il ne comprend pas plus que ce travail est aussi un travail sur les représentations, et que notre choix a été – il peut bien entendu être discuté et on peut le trouver inadéquat, mais encore faudrait-il partir de cette base – de placer l’iconographie en regard de ces textes. Mais pour Laurent Fourchard, apparemment, au-delà de l’histoire sociale, point de salut, un travail sur les représentations n’a tout simplement pas le droit à l’existence.

Les notices sont-elles mieux jugées que les textes ? Guère plus. Même si Laurent Fourchard admet du bout des lèvres que certaines d’entre elles peuvent présenter un intérêt, la majorité serait également à jeter. Nous épargnerons ici au lecteur, pour éviter une litanie qui ne pourrait être qu’assommante pour lui, l’examen détaillé de la liste des contributeurs/trices (plus de 70…) et de leur biographie scientifique. Mais l’auteur a-t-il vraiment lu les notices soumises à sa vindicte ? Ou alors est-ce, à nouveau, ce problème avec les mathématiques — précédemment identifié — qui semble le torturer ? Laurent Fourchard évoque en effet « 40 notices » pour tout le livre, or il en contient en réalité 121, soit 3 fois plus. Problème de méthodologie ? D’où diable tient-il ce chiffre de 40 ? Peut-être de l’une des interviews d’un des codirecteurs de l’ouvrage évoquant 40 notices consacrées à la lecture des images ? Pouvons-nous imaginer, dès lors, que l’auteur utiliserait des morceaux d’interviews comme « sources primaires » de sa critique du livre ? À l’image de cet extrait d’une interview de Christelle Taraud, codirectrice de l’ouvrage, où celle-ci aurait affirmé « [que] la grande affaire [de la colonisation] fut [seulement] le partage des femmes ». Phrase évidemment sortie de son contexte… Et Laurent Fourchard d’en déduire, sans référence aux textes de l’ouvrage, qu’il s’agirait là d’un paradigme du livre, une forme de téléonomie. Alors qu’il ne s’agit que d’un morceau tronqué d’interview… 

Mais qu’importe, il mise sur le fait que ses lecteurs n’iront jamais vérifier par eux-mêmes. Comme administration de la preuve, et de la part de quelqu’un qui s’érige en donneur de leçons et en apôtre de la méthodologie scientifique, on a connu plus rigoureux. 

Des procédés hallucinants

Et le procédé ne s’arrête pas là puisque, à défaut de références plus nombreuses concernant le livre lui-même, l’auteur utilise indifféremment d’autres interventions pour critiquer celui-ci : un travail collectif qui s’étale pourtant sur plusieurs années. Nous pensions qu’un ouvrage devait être critiqué pour ce qu’il contient, nous avions tort, pas aux yeux de Laurent Fourchard, tout autant dans son article, que dans le tract qu’il a signé à Bordeaux ou lors de son intervention pendant la conférence de Pascal Blanchard à Sciences Po où il s’est retrouvé bien incapable de prouver qu’aucune image n’avait de légende dans le livre… puisque toutes en avaient, ou qu’il n’y avait que « 10 commentaires d’images », pour les 1.265 images (et non 1.200 images comme il le prétend) qui constituent l’ouvrage, entre les notices, les textes et les commentaires dans les légendes. Il y en a 20 fois plus. 

Nous ne pouvons répondre ici à toutes les critiques de Laurent Fourchard concernant les textes et les images, ce sera l’objet d’un article plus long et plus argumenté sur le fond. Pour les textes, ses critiques renvoient à la comparaison de situations coloniales diversifiées, à la réalité concrète de la domination sexuelle, aux législations coloniales de la sexualité, à la réception dans les colonies de ces imaginaires ; et pour les images, à la question de l’appareil critique, de la contextualisation et de la manière de montrer ces images… En attendant notre réponse détaillée (et respectueuse des règles déontologiques de notre profession) à ces arguments, nous invitons les lecteurs à tout simplement s’informer par eux-mêmes : il suffit de se plonger dans l’ouvrage. Bien entendu, d’autres que lui, et avec des arguments plus sérieux, ont affirmé qu’il serait souhaitable d’augmenter l’appareil critique accompagnant les images (dans les légendes notamment). Nous entendons, bien sûr, ces remarques, elles nous aident à améliorer notre travail, et dans l’édition en langue anglaise que nous préparons actuellement, 350 commentaires spécifiques traitant de plus de 740 images seront ajoutés, en marge des textes et des notices, aux légendes préexistantes. 

De même, plus d’une vingtaine d’auteur-e-s nouveaux nous rejoignent pour aborder des thématiques qui font défaut à l’édition en langue française et apporter un regard croisé plus fécond sur les images. Nous espérons ainsi répondre à des attentes formulées de manière critique, mais constructive, dans des articles mais aussi lors des nombreux débats, colloques et conférences que nous avons pu organiser ou auxquels nous avons participé. Dès la première édition, nous avons eu une exigence scientifique sur les textes et notices proposées par les auteur-e-s. Nous avons longuement discuté, échangé et plusieurs notices et textes n’ont finalement pas été publiés. 

Laurent Fourchard le sait très bien, puisque l’une de ses collègues de rencontre au Centre de recherches africaines — et soutien de son article (Pascale Barthelemy) — a vu son texte (co-écrit avec Nicolas Bancel, l’un des co-directeurs de la publication, ce qui prouve l’impartialité de nos choix scientifiques) refusé, non parce qu’il était scientifiquement discutable (le texte était très bon), mais parce qu’il n’avait pas été suffisamment bien cadré par nous (concernant plus le genre que la sexualité) et qu’il était, du coup, hors sujet au regard des autres articles du livre. Notre travail a cependant été, de bout en bout, critique, reposant sur de nombreux aller-retour, et pour l’édition anglophone, ce travail se poursuit. Plusieurs auteur-e-s de textes et de notices ont accepté de modifier, d’affiner ou d’approfondir leur travail depuis quatre mois que nous travaillons à l’élaboration de celle-ci : la grande majorité d’entre eux/elles ayant accepté – fait important à noter — de participer à cette seconde entreprise éditoriale. 

À propos des images

Au-delà de la mise en lumière de la méthode employée par Laurent Fourchard, nous pouvons également souligner quelques perles à propos des images. Laurent Fourchard ne tranche jamais, en effet, la question de savoir s’il faut les montrer ou pas. Mais il propose une solution pour le moins originale : manipuler les images pour les rendre moins violentes, les désérotiser. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un chercheur propose de trafiquer des sources, de les maquiller, de les flouter, de les modifier ! Mais si le monde de la recherche se décidait, collectivement, à aller dans cette direction, le procédé vaudrait alors d’être étendu à d’autres types de sources. Il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux archives écrites : lorsqu’un phrase un peu trop blessante ou stigmatisante est découverte dans un document, il serait en effet heureux, pour le confort de tous, de la supprimer. On pourrait aussi changer le nom d’une œuvre, trop violente, sexiste, raciste ou homophobe… Autant qu’épurer les témoignages... Un « grand coup de balai », « salutaire », dans les sources historiques qui ont ce désagréable pouvoir de nous renvoyer à un passé pas toujours lisse. Là encore, d’un point de vue déontologique, le lecteur jugera. Mais pour nous, les sciences humaines ne sont pas des sciences morales. 

Il nous est également reproché que les colonisé-e-s représenté-e-s soient anonymes. C’est exact (tout comme les colonisateurs d’ailleurs). Concernant des images datant parfois de plusieurs siècles, ou de plusieurs dizaines d’années, il est tout simplement impossible de retrouver celles et ceux qui étaient représenté-e-s. Nous n’avons pu avoir accès à ces informations que pour un nombre réduit d’images avant 1940, et très peu pour l’époque moderne. Cette absence d’informations précises doit-elle cependant condamner ces images à l’oubli ? Contrairement à Laurent Fourchard, nous ne le pensons pas. Tout comme, entre mille autres exemples, les images insoutenables des juifs martyrisés à Vienne en 1938 au moment de l’Anschluss et dont on ignore l’identité, ces images, au contraire, doivent être montrées, en dépit (ou à cause) de l’anonymat de celles et ceux qu’elles représentent. 

Cette difficulté à trouver l’identité des femmes – et des hommes – représenté-e-s, Laurent Fourchard l’attribue à une position idéologique, à un acte volontaire niant l’identité de l’autre. Il nous présente ainsi comme des coloniaux et des sexistes dans l’âme dont l’objectif est de faire revivre la domination sexuelle coloniale. Pourtant, nos travaux, élaborés depuis plus de 25 ans, montrent explicitement que nous nous situons tous et toutes dans un autre registre, tant scientifique que politique. Notre contempteur souligne enfin, comme un argument-massue appuyant la véracité de son propos, qu’un seul visage est flouté (de toute évidence par nous !) dans le (trop) vaste corpus iconographique étudié, et que, bien évidemment, il s’agit de celui d’un homme blanc, sous-entendant, par la même, qu’il s’agirait, de notre part, d’une entreprise visant à protéger l’identité de celui-ci (« individu masculin dominant » singulier) au détriment de celles-là (« masse féminine colonisée » plurielle). Voilà qui tombe à merveille, les fâcheux colonialistes/sexistes-sans-le-savoir sont enfin démasqués ! Malheureusement, cette image est originellement floutée (par le photographe lui-même qui au sein de l’agence où elle est déposée ne la propose que sous cette forme, et c’est ainsi qu’elle a été diffusée à l’époque), et nous n’avons aucunementretouché le cliché original. Au demeurant, on peut s’interroger sur la raison qui nous aurait conduits à flouter une seule image (d’homme blanc) alors que le livre en reproduit des centaines d’autres ? Un minimum de réflexion aurait évité d’écrire des idioties.

Enfin, Laurent Fourchard souligne que nous avons sciemmentsous-représenté les images de violences sexuelles. C’est là faire preuve d’une rare ignorance des corpus de l’iconographie coloniale, puisque ces images sont, en fait, très peu nombreuses (les recherches menées ont permis d’en exhumer plusieurs complètement inédites). Elles sont donc rares dans l’ouvrage, parce que cela correspond aux corpus à disposition (tant dans les fonds publics que privés), et au fait qu’aux colonies, les colonisateurs ne réalisent que rarement ce type d’images et que s’ils le font, ils les conservent et les publicisent dans des cercles très restreints. Notre ouvrage tente d’être un reflet de ce qui a été produit et diffusé, ce n’est pas un pamphlet politique ou un tract militant. 

Tout cela est d’ailleurs expliqué dans le livre… mais encore faudrait-il le lire complètement. Autre proposition pour le moins bizarre : se concentrer uniquement sur ces images de violences sexuelles pour écrire le récit du « viol colonial ». Là, on ne comprend plus rien, puisque l’auteur nous reproche, simultanément, et de ne pas exposer assez d’images différentes et de montrer trop d’images de femmes dans des positions humiliantes (selon lui pornographiques). Où est la logique, sinon de critiquer pour critiquer ? Et pourquoi devrions-nous faire un livre centré exclusivement sur ces images violentes comme il nous le (re)commande ? 

Notre travail n’est pas fondé sur un postulat idéologique, mais sur la mise en exergue d’une iconographie la plus représentative possible de la réalité des corpus. Et c’est bien ce qu’il dénonce. Il affirme que nous n’avons pas le droit de mettre sur le même plan, une photographie, une peinture et une carte postale ! Mais c’est justement le cœur de notre démarche, comme pour nos travaux sur la culture coloniale. Nous proposons de décentrer le regard habituel, de lire, de manière décalée, ces images (et pas seulement corpus par corpus, support par support, époque par époque), de les croiser, de les superposer, de suggérer des correspondances, de voir en quoi elles fabriquent une culture commune. C’est justement notre propos : regarder autrement. 

Le dialogue est-il encore possible ?

On le constate, le travail critique de l’auteur et son article (comme la page de blog et le tract de son collectif) est miné bien au-delà de ce que nous venons d’écrire par des erreurs nombreuses, des mésinterprétations, des jugements à l’emporte-pièce et des affirmations hâtives. Soulignons également que, contrairement à ce que semble prétendre Laurent Fourchard, nous ne sommes pas complètement idiots, et que les critiques pertinentes, argumentées dans le cadre d’un dialogue ouvert, sont parfaitement acceptables. Mais malgré cela, nous devons dire, de manière très ferme, notre sidération devant les méthodes employées. 

Ce sont ces méthodes – notamment une manipulation éhontée des faits et une délégitimation presque constante des travaux d’auteur-e-s pourtant reconnu-e-s, dans le champ académique, pour la qualité de leur expertise — qui nous ont conduits à produire, à notre tour, cette réponse. Ce qui ne nous réjouit nullement car nous croyons, non moins fermement, que le débat scientifique sur des questions si importantes et si graves ne peut se régler à coup de tract ou d’autodafé…

Les signataires de la tribune diffusée par la lettre du groupe de recherche Achac et co-directeur de l’ouvrage :

Nicolas Bancel, historien, professeur ordinaire à l’Université de Lausanne (Suisse),

Pascal Blanchard, historien, chercheur au CNRS au laboratoire Communication et Politique, Irisso/Université Paris-Dauphine

Gilles Boëtsch, anthropobiologiste, directeur de recherche émérite au CNRS

Christelle Taraud, historienne, enseignante dans les programmes parisiens de Columbia University et de New York University

Dominic Thomas, spécialiste du postcolonial, professeur en littérature comparée, directeur du département d’études françaises et francophones à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA, États-Unis)

 

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