Pascal Levoyer

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Billet de blog 8 octobre 2014

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Pour Kobané

Chaque jour les images que nous recevons de Kobané — toujours prises à distance, depuis la frontière turque — nous offrent le spectacle de l’histoire. Spectacle triste et affligeant de la violence et du malheur. Spectacle insupportable de ce qui semble relever de l’inévitable caducité des volontés et actions humaines, et que vient ratifier notre nihilisme contemporain. Nous nous disons donc que nous ne pouvons rien y faire, et même que nous n’avons plus rien à en dire. 

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chaque jour les images que nous recevons de Kobané — toujours prises à distance, depuis la frontière turque — nous offrent le spectacle de l’histoire. Spectacle triste et affligeant de la violence et du malheur. Spectacle insupportable de ce qui semble relever de l’inévitable caducité des volontés et actions humaines, et que vient ratifier notre nihilisme contemporain. Nous nous disons donc que nous ne pouvons rien y faire, et même que nous n’avons plus rien à en dire. 

On égrène seulement quelques brèves dépêches calées sur le temps court des menus faits. On renonce à saisir l’épaisseur de l’actualité de ce qui se passe, et qui paraît de toute façon se dérober à  l’expertise militaire ou géostratégique. Il ne nous reste plus qu’à nous en tenir aux modestes accidents qui font le quotidien de notre vie politique française. Nous nous replions sur les « affaires » ­— et il est vrai qu’il n’en manque pas . Nous nous retirons dans nos affaires, c’est-à-dire, disait Hegel « dans l’égoïsme qui sur la rive tranquille jouit en sûreté du spectacle de la masse confuse des ruines ».  Bref, « Suave, mari magno… ».

Je sais bien que rien n’est simple. Qui y comprend d’ailleurs quoi ? Les intérêts s’opposent, les volontés sont contradictoires et les actes les démentent de toute façon régulièrement. Les meilleures intentions sont les jouets de terribles contre-finalités, et la doxa de l’époque, tout entière soumise aux impératifs d’un capitalisme aveugle ou d’un repli identitaire stupide, n’aide pas à y voir plus clair. On se convainc donc assez bien que les gouvernants ne peuvent que subir les exigences des circonstances et,  nous seulement en déplorer les conséquences.

L’échappatoire est connue et facile. Il consiste à faire admettre que le cynisme est une forme supérieure de lucidité et d’intelligence, en prétextant les passions d’une « nature humaine » mauvaise ou, ici, un islam par définition belliciste. Le sens commun, volontiers essentialiste, s’en satisfait comme d’une banalité supplémentaire.  La conscience morale s’en afflige, et y trouve le motif d’une continuelle déploration.

Pourtant disait Sartre « le propre de la réalité humaine, c’est qu’elle est sans excuse ». Non pas cependant pour inviter aux ruminations d’une mauvaise conscience et alimenter ainsi une culpabilité, mais pour enjoindre à l’action (même si ce n’est pour ne rien faire) tout simplement parce que « nous sommes embarqués » (Pascal), et que cela s’appelle l’engagement. Disons-le autrement ; nous sommes sans excuse non pas parce que nous serions coupables, mais parce que nous sommes responsables.

S’engager donc pour « Kobané », car le martyr de sa population et sa résistance héroïque font désormais de cette ville le nom propre d’un événement et d’une cause. Notre cause.  Refuser par conséquent d’être un « salaud » (soit finalement d’être l’homme qui s’excuse, ou pire qui est excusé), et ainsi ne pas céder à l’ignominie disait fortement Bernard Guetta dans un éditorial sur France Inter. Pour ce faire il convient seulement, selon une vieille sagesse, de répondre à l’impératif du présent tel qu’il nous est adressé avec force par nos amis qui depuis déjà plusieurs mois demandent notre secours. Je ne peux mieux faire ici que de renvoyer au blog de  Maxime-Azadi

Enfin, puisque nous savons si bien reconnaître et combattre nos ennemis, mais  finalement si mal soutenir et aimer nos amis, ce 9 octobre sera aussi l’occasion de méditer ceci : « L'amitié n'est jamais une donnée présente, elle appartient à l'expérience de l'attente, de la promesse ou de l'engagement. Son discours est celui de la prière, il inaugure, il ne constate rien, il ne se contente pas de ce qui est, il se porte en ce lieu où une responsabilité ouvre à l'avenir. »

Derrida, « Politiques de l’amitié ».

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