Incantation à prononcer contre la haine

Poète engagée en faveur de l’environnement et de la justice sociale, Jane Hirshfield a enregistré et diffusé le 30 mai dernier un poème dont elle a dédié la lecture à la mémoire de George Floyd. Ce poème est aujourd’hui traduit en français.

Jane Hirshfield est l’une des plus grandes poètes américaines. Elle a été élue au sein de l’Académie américaine des Arts & Sciences en 2019.

Auteure de neuf livres de poème publiés chez Knopf/ PenguinRandomHouse aux USA, Bloodaxe Books en Grande Bretagne, ses textes paraissent régulièrement dans les grands journaux aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et dans toutes les revues littéraires de qualité.

Son œuvre est traduite en quatorze langues, du russe au portugais en passant par le turc et le finnois. Une sélection de poèmes traduits en italien est actuellement sous presse, et ses deux principaux essais doivent paraître prochainement en traduction en Chine.

Son travail de militante en faveur de l’environnement et de la justice sociale fait d’elle une poète engagée. Son poème, « On the Fifth Day », lu à Washington lors de la Marche pour les Sciences en avril 2017 et dont j’avais alors publié la traduction en français, avait été écrit en défense de la science et de l’environnement. Ce poème a initié le mouvement #PoetsforScience dont Jane Hirshfield est la porte-parole.

Son dernier recueil Ledger, qui vient de paraître à New-York, est en cours de traduction par Geneviève Liautard et Delia Morris. C’est avec leur accord et celle de l’auteur que je publie « Spell To Be Said Against Hatred », dont une lecture a été dédiée à la mémoire de George Floyd, ainsi que le poème qui ouvre le recueil : « Let Them Not Say ». Qu'elles en soient remerciées.

Pascal Maillard

Le 4 juillet 2020

 

Incantation à prononcer contre la haine

 

Jusqu’à ce que chaque respiration refuse ils, ceux-là, eux.

Jusqu’à ce que le Dramatis Personae de la première page du livre dise: « Chacune est vous ».

Jusqu’à ce que l’espoir s’incline devant son manque d’espoir juste comme une personne s’incline devant une autre.

Jusqu’à ce que la cruauté se plie vers sa tâche et voie tout à coup: Je.

Jusqu’à ce que la colère et l’insulte se reconnaissent pieds combustibles d’une table inutile.

Jusqu’à ce que les genoux ni étonnés ni obligés soient en train de se plier.

Jusqu’à ce que la peur s’incline devant son objet comme l’ombre d’un oiseau s’incline devant son oiseau.

Jusqu’à la douleur de la solitude dans les mains, les côtes, les chevilles.

Jusqu’au bruit que fait la souris une fois dans la bouche de la chatte.

Jusqu’aux acides inaudibles baignant le corail.

Jusqu’à ce qui est considéré comme le poids de personne ne soit plus sans poids.

Jusqu’à ce qui est considéré comme le gain de personne ne soit plus saisi.

Jusqu’à ce que chagrin, miséricorde, confusion, rire, désir se reconnaissent miroirs.

Jusqu’à ce que par nous nous voulions dire je, eux, toi, le rat musqué, le tigre, la faim.

Jusqu’à ce que par je nous voulions dire comme un chien qui aboie bruyamment puis disparaît, et aboie bruyamment et disparaît complètement.

Jusqu’à ce que par jusqu’à ce que nous voulions dire je, nous, tu, eux, le rat musqué, le tigre, la faim, l’aboiement solitaire du chien avant qu’on ne lui réponde.  

Traduction Geneviève Liautard et Delia Morris juin 2020

  

Spell To Be Said Against Hatred

 

Until each breath refuses they, those, them.

Until the Dramatis Personae of the book’s first page says, ‘Each one is you.’

Until hope bows its hopelessness only as one self bows to another.

Until cruelty bends to its work and sees suddenly: I.

Until anger and insult know themselves burnable legs of a useless table.

Until the unsurprised unbidden knees find themselves bending.

Until fear bows to its object as a bird’s shadow bows to its bird.

Until the ache of the solitude inside the hands, the ribs, the ankles.

Until the sound the mouse makes inside the mouth of the cat.

Until the inaudible acids bathing the coral.

Until what feels no one’s weighing is no longer weightless.

Until what feels no one’s earning is no longer taken.

Until grief, pity, confusion, laughter, longing know themselves mirrors.

Until by we we mean I, them, you, the muskrat, the tiger, the hunger.

Until by I we mean as a dog barks, sounding and vanishing, and

sounding and vanishing completely.

Until by until we mean I, we, you, them, the muskrat, the tiger, the hunger, the lonely barking of the dog before it is answered.

 

Jane Hirshfield - In “Ledger” –Alfred A. Knopf, New York 2020

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Ne pas leur laisser dire

  

Ne pas leur laisser dire :   nous ne l’avons pas vu.

Nous avons vu.

 

Ne pas leur laisser dire :  nous ne l’avons pas entendu.

Nous avons entendu.

 

Ne pas leur laisser dire :  ils ne l’ont pas goûté.

Nous avons mangé, nous avons tremblé.

 

Ne pas leur laisser dire :  ce n’était pas dit, pas écrit.

Nous avons dit,

nous avons témoigné avec voix et mains.

 

Ne pas leur laisser dire :  ils n’ont rien fait.

Nous avons fait pas-assez.

 

Laissons leur dire, puisqu’ils doivent dire quelque chose :

 

Une beauté de kérosène.

Il a brûlé.

 

Laissons leur dire nous nous sommes chauffés avec lui,

avons lu à sa lumière, louangé,

et il a brûlé.

 

Traduction Geneviève Liautard et Delia Morris juin 2020

  

Let Them Not Say

  

Let them not say:   we did not see it.

We saw.

 

Let them not say:   we did not hear it.

We heard.

 

Let them not say:    they did not taste it.

We ate, we trembled.

 

Let them not say:   it was not spoken, not written.

We spoke,

we witnessed with voices and hands.

 

Let them not say:     they did nothing.

We did not-enough.

 

Let them say, as they must say something: 

 

A kerosene beauty.

It burned.

 

Let them say we warmed ourselves by it,

read by its light, praised,

and it burned.

 

Jane Hirshfield - In “Ledger” –Alfred A. Knopf, New York 2020

 

Spell to Be Said Against Hatred © Jane Hirshfield
 

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