Bernard Mezzadri : le procès de nos libertés

Le fait qu’un universitaire libre et engagé soit poursuivi pour un message ironique et critique à l’endroit de Manuel Valls doit constituer une alerte pour tous nos concitoyens. A l’image de notre gouvernement, la justice, et désormais l’université, portent atteinte à nos libertés fondamentales. Éléments d’analyse suivis du témoignage de Pinar Selek qui assistait au procès de Bernard Mezzadri.

Certains y ont vu un hasard objectif : un procès en correctionnelle qui n’aurait jamais dû avoir lieu s’est tenu le jour où la ministre de la justice démissionnait, le 27 janvier dernier. Le procès de Bernard Mezzadri est un procès politique. Il montre exemplairement la collusion entre l’exécutif et la justice pour limiter et réprimer la liberté d’expression, en particulier quand est en jeu une critique du pouvoir. S’y ajoute aujourd’hui l’université, dont certains présidents entendent mettre au pas les rares enseignants ou personnels qui osent encore une expression libre. Le contexte, faut-il le rappeler, est celui d’un état d’urgence en voie de constitutionnalisation, de la création d’apatrides par déchéance de la nationalité et de la droitisation extrême d’un gouvernement qui n’a jamais rien eu de « socialiste », et en usurpe le nom un peu plus chaque jour. On peut y ajouter désormais les liens renforcés entre le ministère de la Justice et celui de l’Intérieur, au profit d’un homme de plus en plus fort : Manuel Valls.

Les faits sont bien connus. Je ne les rappellerai pas et je renvoie pour cela à l’excellent article d’Eric Fassin intitulé « Pour le droit au blasphème politique » et à celui de la rédaction de Mediapart : « Les « blancos » de Valls amènent un professeur au tribunal ». On peut aussi se référer aux documents mis en ligne par le blogueur Pierre Dubois : deux articles, ici et , avec des croquis d’audience par Olivier Long et un compte rendu par Maïté Bouyssy. Une mobilisation active d’universitaires, d’artistes et de militants de tous horizons, parfois relayée par des organisations syndicales (voir ici ou ), a donné au procès d’Avignon une résonnance nationale. Au terme de l’audience du 27 janvier le procureur a requis contre Bernard Mezzadri mille euros d’amende et un sursis simple pour provocation à la haine raciale. Le jugement a été mis en délibéré au 10 février à 14h.

J’assistais au procès d’Avignon avec d’autres membres du comité de soutien, venus de Paris et de plusieurs villes universitaires, des militants associatifs, politiques et syndicaux, ainsi que Pinar Selek, l’écrivaine et sociologue turque, grande militante des Droits humains, qui résiste depuis 18 ans, sans faiblir, à une terrible persécution politico-judiciaire : elle avait tenu à faire le déplacement pour soutenir Bernard. Une centaine de personnes étaient présentes devant le tribunal, dont plus de la moitié a dû rester à l’extérieur d’une salle bien trop petite. Une pétition de soutien avait recueilli 8000 signatures à la date du procès, aujourd’hui plus de 10 000, ce qui est inédit pour la défense d’un enseignant-chercheur. Ce procès restera durablement dans les annales judiciaires, tant par ce qu’il signifie des rapports entre la politique et la justice que par la force de la plaidoirie d’un grand avocat. Je me bornerai à mettre en évidence trois caractéristiques de ce procès.

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La poursuite en correctionnelle de Bernard Mezzadri repose sur trois renversements ubuesques qui défient la rationalité, altèrent le droit et bafouent les valeurs de l’université. Ces renversements ont été mis en évidence par la grande et belle plaidoirie de Me Henri Braun, le défenseur de Bernard Mezzadri qui est aussi l’avocat de La Voix des Rroms.

1. Le premier renversement consiste dans un détournement du texte de Bernard Mezzadri qui pervertit le sens du message qu’il délivrait à ses collègues et donc l’intention de son auteur, laquelle était de « doucher l’enthousiasme » du président d’université, Emmanuel Ethis, et de certains de ses collègues, à l’occasion de la visite du premier ministre venant annoncer quelques millions de crédits. Ce renversement concerne directement l’établissement des faits. Le message posté sur une liste de diffusion interne à l’université était le suivant :« J’espère qu’en cette grande occasion la délégation de l’UAPV comptera suffisamment de “blancos” (et pas trop de basanés), afin de ne pas donner une trop mauvaise image de notre établissement. Et s’il faut vraiment serrer la main du chasseur de Roms (qui naguère prônait la livraison des résistants basques aux tortionnaires franquistes), il existe des anti-émétiques moins dangereux que le Motilium... ». Comment le procureur a-t-il pu ne pas lire le sarcasme et l’ironie que comportent ces deux phrases et en déduire que son auteur tenait des propos racistes ? Un collégien instruit du contexte ne pourrait commettre l’erreur d’une lecture littérale du propos. Le réquisitoire du procureur a pourtant consisté, devant un auditoire atterré, à soutenir que le « J’espère » de Bernard Mezzadri devait s’entendre à la lettre, manifestait le souhait authentique et réel de son auteur et que ce dernier reprenait par conséquent à son compte les propos du premier ministre. Il fut facile à Maître Braun de montrer au procureur qu’en ne lisant pas l’ironie il instruisait lui-même le procès de Manuel Valls, dont les propos n’ont pas été condamnés, alors que ceux de celui qui les dénonce le seraient ! La manipulation des propos d’un individu pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas se retournait dès lors contre le procureur, une justice irrationnelle et le pouvoir lui-même. La plus grande ironie du procès de Bernard Mezzadri aura assurément été qu’il devint, dans ses moments le plus forts, le procès de Manuel Valls. 

Henri Braun et Bernard Mezzadri Henri Braun et Bernard Mezzadri

2. Nous en arrivons alors à un second renversement, encore plus grave et plus invraisemblable que le premier : celui qui dénonce le racisme est aujourd’hui accusé de racisme. La morgue et la cécité du procureur ont instruit le procès d’un militant anti-raciste en l’accusant de racisme. Le procureur est allé jusqu’à soutenir que Bernard Mezzadri avait « posé dans le débat la race comme question universitaire », alors que l’avocat de l’université osait cette formule sidérante : « Mr Mezzadri, vous faites du lepénisme universitaire ».  Formulons la chose d’une autre manière, plus directe, en allant jusqu’aux conséquences ultimes qui relèvent cette exécrable et mortifère collusion entre le politique et le judiciaire : l’accusé réel (Manuel Valls) devient, par voie de justice, l’accusateur. En effet, aussi bien le procureur que l’avocat de l’université n’ont eu de cesse de rappeler l’obligation de déférence des fonctionnaires à la hiérarchie et à l’autorité politique. Oubliant au passage que la liberté d’opinion est garantie à tous les fonctionnaires et que les enseignants-chercheurs jouissent, en vertu du Code de l’Éducation, « d'une pleine indépendance et d'une entière liberté d'expression ». L’avocat, argumentant sur la responsabilité des universitaires, eut malencontreusement cette belle formule : « Plus on s’élève, plus on a de devoirs, moins on a de droits ». L’avocat ne dut pas vraiment saisir sur l’instant que sa phrase prenait une signification inattendue et pouvait changer de cible, dans le contexte d’un procès qui devenait celui du premier ministre. Il serait effectivement temps de rappeler Manuel Valls à ses devoirs et de limiter les droits qu’il s’arroge. Le procès de l’ironie devenait définitivement un procès ironique. On pourrait en rire si la violence d’un droit perverti ne faisait pas de Bernard Mezzadri la victime innocente d’une accusation humiliante : le militant, le résistant aux réformes universitaires, le défenseur de nos droits, le lanceur d’alerte, celui qui fit sa thèse avec Marcel Détienne et eut pour maître Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, serait un raciste devant le tribunal de la République ! Une infamie qui mérite réparation, ainsi que le réclame justement Pinar Selek.

Interview de Maître Henri Braun le 27 janvier 2016 © Pascal Maillard

3. Le troisième renversement prit la forme d’un coup de théâtre, dans ce procès décidément hors normes. Le successeur d’Emmanuel Ethis à la présidence de l’université d’Avignon, certainement gêné par l’initiative de son prédécesseur - promu entre-temps Recteur de l’académie de Nice – s’était engagé à ne pas intervenir dans la procédure. Il écrivait en effet, dans un message aux personnels de son université, le 18 décembre dernier : « L’université n’a pas porté plainte, n’est pas victime et ne s’est pas portée partie civile. Les poursuites engagées par le procureur relèvent d’une affaire personnelle dans laquelle l’UAPV n’est pas partie, dans laquelle elle n’est ni présente, ni représentée et dans laquelle elle n'interviendra donc pas. » Or nous apprenions, au début de l’audience, que le président avait décidé de se porter partie civile et serait représenté par un notable du lieu, bâtonnier de son état, aimant à citer Maurice Druon et auteur d’un « réquisitoire » très complémentaire de celui du procureur, le style en plus. Louant l’excellence de l’université qui a su gagner des crédits, et fustigeant en Bernard Mezzadri un « gentil provocateur », il acheva sa plaidoirie en ne « réclamant rien pour l’université », afin, dit-il, de « ne pas alimenter la pompe de la martyrologie ». Bernard Mezzadri avait ainsi provoqué une volte-face de l’université qui était passée, d’un mois à l’autre, d’une promesse de totale neutralité à une position d’accusation. Le président Ethis avait procédé à un signalement déplacé et abusif d’un message ironique, tandis que son successeur décidait de porter le fer au tribunal, après s’être lavé les mains d’une affaire bien encombrante. Que la mobilisation en soutien à l’enseignant-chercheur ait agacé en haut lieu et incité l’université à tancer son personnel est une chose. Mais que deux présidents d’université s’acharnent contre un de ses personnels pour un mobile qui n’est autre que la critique du premier ministre, donne une dimension bien plus grave à ce procès. Il convient de formuler la chose ainsi : alors que l’université, et ses présidents au premier chef, devraient être les garants de la liberté d’expression des enseignants-chercheurs, ils s’emploient à la mettre à mal en expédiant l’un de ses membres devant les tribunaux. On aurait aimé entendre sur cette affaire aussi bien la Conférence des Présidents d’Université (CPU) que la Ministre de l’Education nationale de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Toutes deux sont les grandes muettes de l’histoire. Ainsi que le formulera Henri Braun : « Ce procès est une tentative d’intimidation vis-à-vis des universitaires… Il y a une volonté de faire taire et d’étouffer une pensée libre, une pensée critique ». Alors que « le rôle de l’université, rappelle fort justement l’avocat, est de former des esprits libres et critiques ». Nul doute que Bernard Mezzadri n’aura pas démérité en la matière. Mais en lui faisant payer très cher son ironie, c’est toute l’université qu’on insulte et qu’on affaiblit.

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 Jamais nos libertés n’ont été en si grand danger. Celles des universitaires ont une valeur forte parce qu’elles relèvent d’une longue tradition, sont garantes d’une pratique critique qui est aujourd’hui une nécessité vitale pour notre démocratie malade, et constituent un symbole fort de ce qu’une société fait de ses penseurs. J’allais écrire : « Après les universitaires ce seront les artistes, et tous les citoyens… ». Mais nous avons déjà franchi ce cap. Des catholiques intégristes obtiennent par voie de justice l’interdiction de la sortie de films. L’état d’urgence assigne à résidence des militants. Les interdictions de manifester se multiplient. La surveillance des citoyens se généralise. Et des syndicalistes sont jetés en prison. Il faut entendre l’alerte lancée par l’avocat Henri Braun, dans l’entretien qu’il a donné aux médias après l’audience : « La France est en train de sortir de l’état de droit… Ce sont les libertés publiques qu’on assassine… Si on continue on sortira de la démocratie… Il faut réagir face à ça ! »

En effet, prend corps sous nos yeux une criminalisation, aussi bien des mouvements sociaux que de l’expression critique individuelle. A la liberté d’opinion se substitue le délit d’opinion. A la protection des libertés qui doit être garantie par l’Etat se substitue la répression des libertés par le même Etat.Montesquieu écrivait ceci dans L’Esprit des lois : « Pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Avec des mesures de police exercées hors du contrôle des juges, avec des parquets et un Conseil constitutionnel sous perfusion politique, il ne restera bientôt plus que les citoyens pour arrêter ce pouvoir.

J’alertais ici-même, et dès 2014, sur la création de communautés « totalitaires » au sein de l’université. Je relayais plus récemment une analyse critique de la République autoritaire. Mediapart et son Club en tiennent la chronique quotidienne. Le pas que nous fait franchir le procès de Bernard Mezzadri est celui d’une entrée dans des pratiques de répression de la liberté d’expression en vigueur dans des systèmes politiques dictatoriaux. La force de la critique de Bernard Mezzadri est d’avoir touché le pouvoir politique en son cœur, de l’avoir atteint là où ça fait mal : un racisme d’Etat que l’on cherche à masquer et dont il serait interdit de faire la critique, une politique sécuritaire qui dilapide les acquis constitutionnels et juridiques qui fondent les droits des citoyens.

Mais le procès de Bernard Mezzadri est aussi le procès du courage et de la dignité. L’universitaire nous lance un appel : nous devons agir et résister. Il y va de l’honneur des universitaires, de la vigilance des citoyens et de leur engagement commun à défendre toutes les libertés. C’est cela qu’il faut retenir : l’impératif d’agir, ici et maintenant, ne rien céder, rester droit et digne, comme l’a fait Bernard lors de son procès. C’est aussi le sens, je crois, du témoignage de Pinar Selek. Il n’est jamais trop tard pour empêcher le pire.

 Pascal Maillard 

 PS : un rassemblement est prévu le jour du délibéré, le mercredi 10 février à 13h30 devant le Tribunal d'Avignon. On peut continuer à signer la pétition de soutien qui est ici

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Ne laissons pas passer ce procès inique !

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Quand, en Turquie, on m’a accusée de terrorisme, tout le monde était scandalisé et indigné parce que non seulement mes idées, mes œuvres, mais aussi ma lutte concrète contre la violence étaient évidentes. Si cette indignation était réelle, elle n’a pas été assez forte pour empêcher la suite de l’horreur : la machine politico-judiciaire nous a enfermés dans un film de science-fiction. J’ai dû fuir et prendre le chemin de l’exil. La France m’a accueillie, au nom de la liberté d’expression et de la liberté de la recherche. Je n’étais pas naïve au point de croire que j’avais atterri dans un paradis ; d’ailleurs grâce à ma participation rapide et active aux luttes sociales j’ai tout de suite vu les différentes formes de répression étatique, dans ce pays qui devenait le mien puisque je participais à ses luttes.

Quand j’étais plus jeune, je croyais que les « méchants » étaient ceux qui ne dorment pas bien, tandis que les« bons » dorment tranquillement. Maintenant, je ne pense plus ainsi. Bien évidemment, je n’oppose plus les « méchants » et les « bons ». Et j’ai bien compris que c’est la sensibilité au monde, l’attention aux autres qui endommagent le sommeil. Dans ce monde, il y a de nombreuses choses horribles qui nous empêchent de dormir. Le procès de Bernard Mezzadri me touche particulièrement. Depuis que je suis rentrée d’Avignon, les images grises de l’audience de Bernard ne me quittent plus. Ni la journée, ni la nuit. Je fais trois voyages à la fois. Le premier va vers le Palais de Justice d’Avignon. Le deuxième m’emmène à la salle d’audience à Istanbul. Je vois Bernard à Istanbul, et ma silhouette à Avignon. Les visages des procureurs se transforment, se modifient. Les costumes aussi. Mais les regards sont uniques. La façon de prononcer les accusations aussi : «  Terrorisme… Racisme… ». Son avocat, Henri Braun, est avec les miens. Il parle avec ma sœur, qui est devenue avocate pour me défendre. J’entends leurs voix qui plaident, je souris.

Mon sourire disparait avec le troisième voyage qui m’a ramenée à l’année 1915. Je me trouve dans une salle où, sans bouger, je subis les discours des « Jeunes turcs », avant et après le génocide des Arméniens. Peut-être faut-il le rappeler : les « Jeunes turcs » qui sont responsables de ce premier génocide du XXème siècle, jouaient aux progressistes, aux laïcs, aux démocrates, aux républicains de l’époque. Beaucoup d’entre eux avaient connu le positivisme et le darwinisme social, durant leurs études à Paris. Et ils étaient rigoureux pour ce qui concerne l’Etat-nation. C’étaient des nationaux-socialistes. Pourquoi ce voyage, je ne peux pas vous le dire.

Quand j’écris ces lignes, le verdict n’est pas encore prononcé. Il est évident que Bernard sera acquitté et que cette mascarade prendra fin. Je ne veux pas penser le contraire, mais cela ne suffit pas. Ils ont déjà puni Bernard qui, durant l’audience, a subi une violence devant mes yeux.

Bernard est victime. Il faut une réparation. Pas seulement pour lui, mais pour nous toutes et nous tous. Sinon les pires maux suivront. Je les ai vus se produire en Turquie. Ici je ne le permettrai pas. Parce que ce pays qui m’a accordé l’asile politique est désormais plus qu’un pays d’accueil pour moi : j’aime « Ma France » de Jean Ferrat, « la belle, la rebelle ». Je ne laisserai pas passer ce procès inique. Avec vous, mes amis.

 

Pinar Selek devant le tribunal d'Avignon le 27 janvier 2016 Pinar Selek devant le tribunal d'Avignon le 27 janvier 2016

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