Nous mettre à l'écoute des étudiant·es

«Que signifie cette expérience répétée plusieurs fois par jour, pendant des semaines, des mois, et qui consiste en ceci : n’être qu'un nom sur un logiciel de visioconférence ? Cette expérience, si elle devait se reproduire au début de ce second semestre, pour des milliers d’étudiants et des centaines d’enseignants, constituerait un véritable traumatisme.» Lettre ouverte.

Monsieur l'Administrateur provisoire,

Monsieur le chargé de mission Formation, 

Monsieur le chargé de mission Transformation numérique et innovations pédagogiques, 

Monsieur le chargé de mission Culture, science en société, 

Je mets copie de ce courriel au doyen de la Faculté des lettres, en le priant, ainsi que vous-mêmes, de bien vouloir excuser sa longueur et son caractère très tardif. Mais je crois que nous sommes tous tellement en retard que la notion même de retard commence à perdre sa signification. Le drame est que ce retard, dans le présent contexte, peut mettre des vies en danger et que nous en sommes souvent réduits à ceci, c’est du moins mon sentiment : en nous occupant de ce que nous estimons être prioritaire, nous négligeons une urgence tout aussi prioritaire. Bref, il n’y a plus que des urgences et nous en sommes réduits à faire des choix qui n’auraient jamais dû nous être imposés.

Voici de quoi il retourne. C’est à la fois anecdotique et à mes yeux très important, au sens de la valeur symbolique et éthique de la chose, pour notre profession. J’avais programmé avant les vacances de Noël une séance de l'Atelier de création poétique ce 14 janvier. J’en suis l’animateur depuis 2010. Je précise qu’il ne s’agit pas de l’atelier de création littéraire inscrit dans la maquette de licence de Lettres. Les activités de l’atelier de création poétique sont interrompues depuis 3 mois alors que nous prévoyons un spectacle à l’automne qui porte sur les masques et le rythme. La dernière séance en présence date du 8 octobre 2020. Elle fut riche. La seule et unique séance à distance date du 20 octobre 2020. Elle fut, disons, un peu déceptive. En novembre et décembre il n’y a plus eu d’activité de l'atelier, le covid et le Numéristan des cours à distance ayant tout emporté…

Non seulement les étudiants souhaitent travailler prioritairement en présence, en respectant des consignes sanitaires strictes, mais l’objet même de notre projet annuel (l’expérimentation et l’invention de rythmes en prenant comme objet de travail "l’obstacle" que constitue le masque lui-même) implique une présence physique, des corps et des voix. Après le premier confinement, au printemps dernier, j’en ai été réduit à proposer aux étudiants - et ce fut un grand moment de bonheur - une séance de travail chez moi, à la campagne. Vais-je devoir recommencer ? Ou bien demander l’hospitalité aux Dominicains ? Ou bien encore au Lycée Fustel-de-Coulanges dont les classes préparatoires sont ouvertes? 

Il y a de mon point de vue une urgence à donner aux étudiant.es de l’atelier - comme à tous les autres étudiants de notre université qui le demanderaient - la possibilité de se retrouver, de renouer des liens qui se sont distendus depuis trop longtemps, entre eux et avec les enseignants, de reprendre travaux, cours et recherches collectives. Des vies en dépendent. 

Pour ma part, conformément au décret enfin réactualisé et à la circulaire du 20 décembre qui ouvrent la possibilité de faire des cours de soutien ou des TP, je tiens à vous informer que j'ai pris l’initiative de proposer aux étudiants de l’Atelier de création poétique qui le souhaitent de nous retrouver ce 14 janvier dans une salle du Portique, en respectant les règles sanitaires suivantes : changement de masque à l’entrée de la salle, nettoyage des supports au moyen de spray, distance de 3 mètres entre les étudiants,  aération toutes les heures, mise à disposition de masques FFP2 fournis par mes soins et dont le port sera évidemment obligatoire en permanence, formation à l’usage des masques. L'identité des étudiant.es présent.es (5 tout au plus) sera transmise au doyen par sécurité. D’autres étudiants se connecteront peut-être à distance. A cette heure aucun étudiant n’a fait état d'un désir de connexion.

J’ai parfaitement conscience que la tenue de ce « cours de soutien » de l’Atelier n’a pas été anticipée et peut ne pas entrer pleinement dans le cadre réglementaire, lequel prête à diverses interprétations. J’en assume pleinement la responsabilité et tiens à faire savoir par le présent courriel que le doyen ne saurait être tenu pour responsable des éventuelles conséquences de ma décision. Pour la suite, et sous couvert du doyen, je me permettrai de formuler une demande d’autorisation pour tenir cet atelier en présence pendant tout le semestre à raison de deux heures par semaine. Des composantes assurent des TP dans des conditions de sécurité sanitaire qui ne sont pas aussi élevées que celles que je propose.

Enfin, concernant cette rentrée et la reprise des cours, l'urgence, certainement partagée par de nombreux collègues (voir ICI les propositions du collectif ROGUE-ESR et  l'appel de l'Intersyndicale POUR LE 26), est de pouvoir accueillir en présence, lors de la semaine de rentrée, tous les étudiants au moins de Licence 1 qui le demanderaient, avec un protocole sanitaire renforcé, et en offrant aux autres, éloignés ou confinés, la possibilité de suivre les cours à distance. Plus précisément, dans un souci d’efficacité pédagogique, mais aussi et surtout dans le but d'introduire de la liberté et de permettre la plus grande invention et la créativité sans lesquelles il n’y a pas d’enseignement ni de recherche, et plus encore dans l’urgence qu’il y a à NOUS METTRE À L’ÉCOUTE des étudiant.es, il m’apparait essentiel que la semaine de rentrée comporte des larges temps d’échange entre étudiant.es et enseignant.es afin qu'ils et elles déterminent ensemble les modalités d’enseignement les plus adaptées à la spécificité de chaque cours, mais aussi à leurs attentes, à leurs besoins, à leurs désirs, à leur situation réelle, en tenant compte des difficultés rencontrées depuis mars 2020 et continument aggravées par l’incurie de nos tutelles. 

Aussi, la proposition faite par ROGUE-ESR d’une ou deux semaines banalisées ce mois de janvier me semble propre à répondre à l’urgence, à la raison et au simple bon sens, s’il nous en reste : nous ne pouvons pas accueillir nos étudiants à l’occasion des premiers cours de ce second semestre seulement et uniquement sur nos écrans d’ordinateurs ! C’est-à-dire devant une liste de noms. Ce n’est tout simplement pas possible. Car, avons-nous bien à l’esprit ce que signifie pour des enseignants -ou pour quiconque - se retrouver devant une liste de noms, en entendant parfois quelques voix sans visage ? A quoi une telle expérience nous renvoie-t-elle ?

Je sais que vous savez. Je sais que vous avez compris.  Mais ce que nous peinons souvent à imaginer est d’une tout autre portée : que signifie cette expérience répétée plusieurs fois par jour, pendant des semaines, des mois, et qui consiste en ceci : n’être qu'un nom sur la colonne d’un logiciel de visioconférence ? Cette expérience, si elle devait se re-produire ce 18 janvier pour des milliers d’étudiants et des centaines d’enseignants, constituerait pour beaucoup un véritable traumatisme, non plus un traumatisme qui consiste dans l’effraction d’une extériorité dans une vie intérieure, mais un traumatisme qui vient de l’intérieur, provoqué par l’université elle-même. Nous ne pouvons pas accepter cela. Les étudiant.es ne sont pas pour nous des noms derrière des numéros et encore moins des numéros et des noms sur un écran. Ils sont la vie vivante, ils sont le « Roman » de Rimbaud.

Messieurs, je ne doute pas que vous aurez à coeur de soutenir les étudiant.es de l’Université de Strasbourg par tous les moyens dont dispose notre institution. Le temps est sorti de ses gonds et il faut tout faire pour que les étudiant.es cessent de payer le prix de l’incurie de leurs aînés.Tout faire aussi pour que les enseignant.es et les personnels, qui ne seront bientôt plus en situation de les aider, retrouvent du sens à leur mission, dont ils savent intimement qu’elle est aujourd’hui de la plus haute importance. Il nous faut redonner du sens au sens, du sens au Service public dont nous ne pouvons pas abandonner les dernières valeurs. L’université de Strasbourg défend celle de l’accueil. L’accueil de Pinar Selek. L’accueil des migrants. L’accueil de l’étranger. « Quoi qu’il en coûte », nous allons accueillir nos étudiants ce 18 janvier, sinon nous ne serons plus l’Université. 

Bien à vous,

Pascal Maillard

 

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