Relaxe de Bernard Mezzadri: réaction de l’universitaire et analyse de Plínio Prado

Tirant les leçons de son procès, Bernard Mezzadri nous invite à « revendiquer haut et fort nos droits et libertés ». Plínio Prado, maître de conférences en philosophie, analyse avec acuité une « affaire-symptôme » d’un pouvoir qui instrumentalise la justice pour « faire courber un outrageant » et « éluder l’affaire Manuel Valls ».

Procès Bernard Mezzadri / Jugement du 10 février 2016

Après les commentaires à chaud qui ont suivi le verdict prononcé mercredi, je tiens à remercier de nouveau tous ceux qui m’ont, sous une forme ou une autre, manifesté leur soutien à cette occasion. C’est évidemment grâce à cette mobilisation collective que les véritables enjeux de ce procès ont été mis au jour et qu’une première victoire a pu être remportée.

Le jugement est encore susceptible d’appel de la part du procureur, même si, à en croire la presse, il aurait d’ores et déjà annoncé qu’il renonçait à se pourvoir.

On ne peut que se réjouir de la décision de relaxe, qui prouve que les juges ont refusé de suivre le raisonnement tendancieux du réquisitoire : le caractère controuvé et aberrant de l’accusation pouvait, certes, le laisser prévoir, mais les étapes précédentes de cette affaire avaient montré que l’on pouvait s’attendre à tout.

Le second point d’importance est le rejet de la constitution de partie civile par l’université d’Avignon. Son motif n’a pas été donné, et nous ne le connaîtrons que lorsque le texte du jugement aura été communiqué. Mais il s’agit d’un camouflet pour la direction de l’UAPV et son service juridique, qui s’étaient portés partie civile in extremis et avaient pesé de tout leur poids, par l’intermédiaire de leur avocat, pour emporter à tout prix une condamnation.

Déboutés, ils ne devraient pas pouvoir faire appel.

Il restera à déterminer dans quelles conditions cette démarche a été décidée, puisque le président Ellerkamp avait annoncé expressis verbis en décembre que l’établissement n’interviendrait pas dans ce qu’il considérait comme une affaire « personnelle », éludant ainsi tout débat dans l’université et toute consultation des instances démocratiques. À supposer que la procédure ne soit pas irrégulière, elle n’en relève pas moins de la tromperie puisque l’avocat stipendié par l’UAPV a parlé au nom de toute une communauté à laquelle on avait fait accroire que l’université ne serait pas partie civile.

Les propos de P. Gontard à la barre et dans la presse avaient clairement pour but de me salir (allant jusqu’à me taxer de « lepénisme universitaire »), et la non-recevabilité de la constitution de partie civile n’effacera pas ces paroles des mémoires… En faisant propager par leur venimeux porte-parole un grief infamant et dont ils ne pouvaient ignorer la fausseté, les dirigeants de l’université d’Avignon se sont définitivement déshonorés.

Il est donc regrettable que les dommages et intérêts demandés par H. Braun n’aient pas été accordés. Ils eussent davantage souligné la faute de l’université, qui méritait d’être rappelée plus fermement à l’ordre. Comme il est anormal que les frais de justice de ce procès qui n’aurait jamais dû être engagé soient laissés à la charge de la victime injustement poursuivie, alors même que la relaxe est acquise. Certes le soutien financier permettra de les couvrir, mais il aurait été équitable qu’ils soient à la charge des initiateurs de cette procédure ubuesque.  

Sans préjuger de la suite, il reste une dernière conclusion à tirer de cette histoire : elle montre aussi comment à partir d’un petit groupe informel et indépendant a pu se construire une mobilisation importante, qui a finalement emporté la décision. À la grande confusion de ceux qui nous conseillaient de nous taire et d’adopter un profil bas, les membres du comité de soutien et tous ceux qui nous ont rejoints ensuite ont prouvé que l’on ne devait pas baisser les bras, ni hésiter à revendiquer haut et fort nos droits et libertés d’universitaires et de citoyens contre ceux qui voudraient les éradiquer.

  

Bernard Mezzadri

 

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Plínio W.Prado Jr

 

 

La justice asservie à la lettre.

 

Retour sur les fins d’intimidation d’un procès fabriqué de toutes pièces.

 

Les pages qui suivent furent écrites à la veille de la relaxe de l’enseignant-chercheur Bernard Mezzadri prononcée par le tribunal correctionnel d'Avignon(*).

Après avoir prévu cette décision, on ne saurait s’étonner que le parquet préfère ne pas en faire appel, selon la déclaration du procureur de la République. Ils ont intérêt en effet à tourner vite la page notoirement indigne, ceux qui l’ont écrite en engageant cette parodie de procès : l’université d’Avignon, ses deux présidents, le recteur, son avocat, le procureur. Pour finir et couronner une affaire douteuse de part en part, le tribunal correctionnel a jugé mal fondée la constitution de l’université d’Avignon en partie civile dans ce procès.

 

On propose ici un bref retour sur cette affaire-symbole ou affaire-symptôme, afin d’en examiner d’un peu plus près les tenants et les aboutissants. Car des obscurités et des méprises subsistent largement encore, entretenues par l’écran de fumée diffamatoire produit par les gesticulations du procureur de la République et de l’avocat de l’université.

La thèse qui ressort de l’examen ci-dessous tient en deux mots :

1. il n’a jamais été vraiment question de racisme, au long de ce procès ;

2. sa vraie motivation est donc ailleurs : dans ce que l’arrogance de la hiérarchie a éprouvé comme « outrage », et dans son obstination, en conséquence, à faire plier et disparaître à tout prix les dernières exigences de principe (à l’origine de l’« outrage »), susceptibles encore de se lever, et d’éventuellement ternir, sinon enrayer le développement tranquille des affaires.

Corollaire : ce qui est absolument intolérable, derrière l’outrage à la hiérarchie, c’est que quelqu’un ose encore railler et contester, au nom des principes, l’hégémonie de la loi de la valeur d’échange.

Car si ladite liberté d’expression de l’universitaire a été si violemment et injustement punie (même si à la fin il y a eu relaxe, à ses frais), c’est qu’elle a tourné en dérision le sérieux des contrats, en faisant valoir par le biais de l’ironie que les affaires, ce n’est pas tout, qu’il y a encore des principes irréductibles, non négociables, dont chacun est redevable, fût-il un Premier ministre. Or le monde aujourd’hui, y compris le monde universitaire, ne parle qu’affaires ; tout est estimé à l’aune de la seule valeur marchande : l’éducation, la justice, les savoirs, l’esprit ; mais aussi, bien sûr, les idées fausses, la désinformation, les armes, les crimes, puisque sous la règle de la monnaie tout se vaut, se vend et s’achète. Qu’a-t-on à soulever encore des questions de principe, et de manquements aux principes — au principe des droits, des libertés, d’égalité des races et des couleurs de peau ?

Contre le précepte de notre temps qui pose que « Tout individu est achetable », voilà qu’une voix ironiquement dissonante rappelle des scrupules de principe (apanage encore de l’Université, semble-t-il). Ceux-ci affirment qu’il y a du non négociable, de l’inachetable, de l’inéchangeable.

Or ceux qui font encore entendre cela, ceux qu’on ne peut pas acheter, il faut les soumettre, dit la hiérarchie. Peu importent les moyens, on l’a vu, c’est la fin qui compte, elle les justifie : procédés insidieux, offense au sens, diffamation, embûches, frais matériels, intimidation ; autant de variantes d’une violence physique et psychique. C’est ce à quoi œuvre le fayotage des fonctionnaires du savoir et de la justice de notre temps : des présidents d’université, recteur, avocat, procureur de la République.

 

Tel qu’il est, le présent texte prétend contribuer un tant soit peu à l’intelligence de cette condition actuelle, la nôtre.

Et par là même, encourager et aider peut-être à orienter l’action à venir.

L’exemple de Bernard Mezzadri en indique déjà une ligne de résistance : au milieu des échanges et des affaires, promus par les hiérarchies, témoigner à chaque fois qu’il y a du non négociable.

  

1. Depuis le début et tout au long de l’action en justice entreprise par l’université d’Avignon contre son enseignant-chercheur, Bernard Mezzadri, les plaignants et leurs représentants juridiques n’ont pas cessé de cafouiller, de se contredire et de se dédire. Ils ont hésité sur la qualification juridique des faits et le sujet d’inculpation (tantôt c’était l’outrage à autorité, tantôt l’incitation au racisme) ; ils se sont dédits quant à l’engagement de l’université dans le procès, qualifié parfois d’« affaire personnelle » (procès dans lequel l’université tantôt n’était pas partie, tantôt devait se porter partie civile au tout dernier moment). Il n’est pas jusqu’à l’avocat de l’université et au procureur de la République qui ne se soient pas contredits et n’aient balancé entre des chefs d’inculpation différents.

À quoi s’en tenir à la fin ? Où était la vérité ? Y était-il même question de vérité ? Car ces oscillations trahissaient déjà qu’ils n’étaient pas tout à fait au clair sur les éléments fondamentaux du procès, ceux-là mêmes qui en tenaient pourtant à lui et en sont à l’initiative. Cela laissait présager le pire : un procès en porte à faux, inventé de toutes pièces, susceptible de déboucher sur une grave et flagrante erreur judiciaire.

Une seule chose demeura sûre, paradoxalement, tout au long de cette chaîne d’hésitations : la détermination obstinée, inflexible, de poursuivre, voire de persécuter à tout prix l’universitaire ironiste. Qu’y a-t-il eu là, donc, de si grave ?

 

2. Il convient d’être clair sur un point décisif : dans le procès en question, dont le sujet d’inculpation finalement retenu fut la « provocation à la discrimination raciale », l’enjeu n’a jamais été la question du racisme. En tout cas du point de vue de ceux qui ont entrepris ce procès : l’université, ses deux présidents successifs, le recteur de l’académie, les deux préfets, son avocat et le procureur de la République.

Il ressort clairement de leurs propos qu’ils n’avaient que faire en l’occurrence des propos et des actes racistes. Ce qui n’a pas échappé au MRAP d’ailleurs. Encore un paradoxe. L’avocat et le procureur l’ont nettement laissé entendre, du reste, au cours de leurs réquisitoires. En particulier, ils n’ont que faire des propos considérés racistes (de leur propre point de vue) tenus par Manuel Valls en tant que maire, puis ministre de l’Intérieur, avant d’assumer les fonctions de Premier ministre. C’est bien d’autre chose qu’il s’agissait donc.

Le message que les autorités universitaires et juridiques ont fait entendre ou sous-entendre, à travers les flottements des courriels, déclarations courroucées et demi-lapsus, désigne la chose : outrage à la hiérarchie. Voilà le délit, ce qui fut jugé grave.

Or celui-ci ne concerne nullement les races et les couleurs de peau, objet du sujet d’inculpation. De l’aveu qui ressort du cafouillage de ceux qui ont engagé le procès, il s’est agi pourtant d’un outrage fait au Premier ministre d’abord et, plus généralement, à personne dépositaire de l’autorité publique, dont le président de l’université (qui, le premier, signala le « délit » au procureur et au recteur). Ce sont eux qui ont été « offusqués » (selon le mot de l’avocat du président de l’université) par l’« outrance » de l’e-mail de l’enseignant. Que Manuel Valls ait été lui-même le premier, et le seul dans cette affaire, à faire outrage aux races et aux couleurs de peau, il n’en sera jamais question tout au long de cette déroutante poursuite judiciaire. Voilà qui dit déjà long sur ce qu’il faut penser du sérieux du zèle antiraciste de l’université, de son avocat et de son procureur.

 

3. Ce qui importait par conséquent, par-dessus tout, c’était de faire courber l’« outrageant » par tous les moyens, y compris les plus pervers, afin de bien lui faire comprendre qui est le maître. Un rappel à l’ordre, donc, qui rappelle brutalement que la hiérarchie, quoi qu’elle fasse et quelle qu’elle soit, autocratique, affairiste, voire même raciste, est au-dessus de tout usage libre et public de la pensée. Or celui-ci est au principe même de l’Université. Il s’ensuit que la première responsabilité des universitaires, porteurs naguère par définition de l’exigence de ce principe, est de se plier maintenant à la hiérarchie. C’est la doctrine même de la LRU. Plus précisément, le pouvoir et les affaires sont au-dessus des idées, des valeurs et des principes, notamment du principe de l’usage libre et public de la pensée.

C’est toujours la grande directive de notre temps, déjà déchiffrée par les esprits lucides : « Vis sans principes ». Mais cette fois-ci imposée de force, par intimidation, au sein même de l’Université, quitte à aller, pour ce faire, jusqu’à instrumentaliser la justice.

Que, à l’instar de l’inconsistance générale de ce procès, le rappel prenne une tournure novlangue (la responsabilité est la servitude), cela ne devrait heurter ou « offusquer » personne, après notamment un quinquennat de pollution de la langue française par la politique communicationnelle sarkozyste (la sécurité est la liberté, l’autonomie de l’Université est l’hétéronomie, la modernisation est l’asservissement du possible, etc.).

 

Dessin d'Olivier Long Dessin d'Olivier Long

4. Mais pourquoi alors ledit outrage, originalement signalé par le président de l’université et vrai motif de la poursuite, a-t-il disparu par la suite du chef d’inculpation, remplacé par l’accusation d’un nouveau délit, tout différent, celui de « provocation à la discrimination raciale » ? Où est-on allé chercher un grief pareil en l’occurrence, de manière aussi manifestement fausse et forcée à tous points de vue ? Quel rapport avec l’outrage initialement dénoncé ? S’agirait-il d’une discrimination anti-whites ? Ce ne fut pas le chef d’inculpation officiellement retenu.

Certes, le crime de lèse-majesté, et même le délit d’offense au chef de l’État, ont été supprimés du Code pénal français. Mais l’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique constitue toujours un délit du Code pénal. Pourquoi ne pas s’en servir ? La réponse est à chercher sans doute dans la nature de l’« outrage » en question. C’est une affaire d’efficacité stratégique d’une inculpation qui était à obtenir à toute force.

Monter un chef d’inculpation sur la base du seul outrage à autorité, cela reviendrait certes à désavouer nettement la liberté d’expression (à l’intérieur même de l’Université), si bruyamment défendue lors de l’« union sacrée » qui a suivi à l’exécution sommaire de Charlie. Cela impliquerait surtout que l’on considère les propos de l’universitaire dans ce qu’ils disent effectivement, à travers le tour d’ironie qui est le leur (à savoir, que l’Université n’a pas de quoi se prêter aux bouffées d’autocélébration lorsqu’il s’agit de faire des affaires avec un personnage tel que Manuel Valls, dont les propos et les gestes incriminables sur les « blancos », les Roms et les militants basques sont connus de tous). Ce qui ne manquerait pas de conduire à ressortir le dossier des dérapages de Valls, d’y attirer l’attention et de rouvrir le débat. Sur ce terrain, à une époque où la technologie de l’archivage est partout, même la sophistique négationniste la plus déterminée ne saurait l’emporter.

D’autre part, il siérait mal à un homme de loi d’enjoindre ouvertement à quelqu’un de fermer les yeux ou la bouche sur tel ou tel délit (fût-il celui du prince) — au moment où le magistrat lui-même s’acharne à incriminer un courriel interne. Ce serait désavouer publiquement, cette fois, l’exigence même de droit et de justice.

En somme, les autorités avaient sur les bras un embarrassant casse-tête à résoudre : comment poursuivre à toute force l’universitaire, tout en écartant en même temps Manuel Valls de l’affaire (en éludant l’affaire Manuel Valls) ? Cela explique les oscillations, hésitations et dédits des plaignants et de leurs avocat et procureur lors de la mise en place de l’inculpation et tout au long du procès.

Cela éclaire aussi la clé de la solution trouvée : dissocier l’incrimination du courriel de l’enseignant-chercheur de toute référence à Valls. D’où la stupéfiante décision de faire comme si les propos de celui-là n’étaient nullement une citation des mots de celui-ci. On peut dire que toute cette affaire judiciaire effarante a été montée de la sorte comme un symptôme : pour refouler tout renvoi discursif à Valls et au contexte de ses propos et de ses actes.

 

5. On requalifia donc le chef d’inculpation. Bernard Mezzadri n’était pas ou plus accusé de « porter atteinte au Premier ministre » et à personne dépositaire d’autorité, dont le président de l’université ; c’est pour « provocation à la discrimination raciale » qu’il était poursuivi officiellement désormais.

Ses propos, originalement critiques antiracistes envers Valls (et consorts), étaient du coup délibérément déniés, carrément retournés et avilis en racisme envers les couleurs de peau. Quant aux autorités, elles étaient du coup transmuées soudain en gardiennes de la lutte nationale contre la discrimination, et ne feraient que veiller à ce que ce délit grave de provocation au racisme soit dûment puni. Qu’avez-vous là contre ? Toutes les cartes étaient brouillées.

Solution optimale, permettant à la fois de venger l’outrage fait aux puissants (premier et seul objectif au fond), d’en écarter Valls en le couvrant, avec en prime l’avantage d’être perverse et donc de faire mal (la diffamation ayant pour but de faire l’universitaire porter au grand jour l’imputation officielle du délit qu’il abhorre et  contre lequel il lutte depuis longtemps).

 

6. Le succès de l’opération, de ce qu’il faut bien appeler une supercherie, était suspendu néanmoins à une condition : que le procureur de la République et l’avocat de l’université réussissent l’effronterie de faire prendre au pied de la lettre les propos de l’universitaire. Tels les deux bluffeurs du conte, il leur fallait faire l’audience accroire aux habits neufs proposés par leur réquisitoire : la faire ignorer ou oublier le caractère évidemment citationnel des propos, effacer leurs guillemets manifestes, et par conséquent la distance qu’en bonne logique ceux-ci ouvrent entre le citateur et la citation. Seulement alors 1°) la teneur raciste du discours pourrait être prise au premier degré, comme oratio recta, et 2°) son signataire en être tenu par ce fait même pour le responsable, sujet de l’énonciation prenant à son compte le contenu énoncé, passible donc d’en répondre devant la loi.

Or, on pouvait le gager, ce coup de force était voué à échouer. Car les mots e-mailés par l’enseignant-chercheur sont de part en part embrayés sur le contexte où ils ont été écrits, tissés dans celui-ci, de sorte que les convoquer (les citer à comparaître), c’était forcément ramener avec eux toute leur chaîne contextuelle. C’était, en somme, nécessairement rappeler, entraîner à son insu, le retour de ce qu’on voudrait refouler (la référence à Valls et au contexte de ses propos) et par là même restituer la « texture » dans laquelle les propos de l’universitaire s’inscrivent et prennent leur valeur citationnelle et ironique, et donc leur vrai sens. Ce qui n’a pas manqué de se produire.

À vrai dire, ils ont été bien téméraires et légers, le procureur et l’avocat, de s’aventurer sur le terrain de l’« explication de texte », exercice qui est au cœur de l’enseignement du français et des lettres, du latin et du grec, dans le droit fil de la tradition des humanistes. Ils s’y sont hasardés pourtant, jusqu’à croire tout pouvoir, y compris offenser le sens impunément et s’en tirer à bon compte. Ignoraient-ils, de plus, que les universitaires s’y connaissent en méthodologie critique du textuel, que c’est historiquement leur pain quotidien, depuis les origines philologiques du savoir moderne jusqu’au structuralisme et au-delà ?

Certes, il est conforme au goût du jour que des politiques se vantent sans complexe de leur ignorance, de leur anti-intellectualisme et de leur mépris de la littérature, des sciences sociales et des Humanités en général, donc de l’Université, dont celles-là sont à bien des égards le fondement — mais, un magistrat ?

 

7. Le courriel de l’universitaire comporte déjà lui-même les indicateurs de contexte irrécusables. On ne peut d’ailleurs pas le comprendre, ni par conséquent taxer son signataire de « provocateur » (comme le fit l’avocat du président de l’université), sans s’être déjà référé au contexte qui lui donne son sens et, partant, avoir déjà reconnu sa valeur de citation, et donc avoir admis par là même (au contraire de ce qu’on prétendit) que le signataire ne saurait pas prendre les propos vallsiens à son compte. C’est même ce qui rend possible qu’on ait pu l’accuser de porter « atteinte au Premier ministre » !

Inconsistance logique de l’accusation, que trahit son flottement : on ne saurait pas prétendre à la fois que le prévenu a fait outrage à autorité et qu’il a tenu des propos racistes ; ou : qu’il est antiraciste et raciste à la fois. Décidément, la duplicité, dans tous les sens du terme, est la croix qui aura toujours pesé sur cette affaire. 

Est-il vraiment besoin de relever ici ces indicateurs de contexte ? Il suffit de les lire, ce qu’on appelle lire. Après tout, c’est le devoir minimum d’un homme de loi, surtout quand le fait incriminé est un écrit.

Les citations de Valls par Mezzadri ont été elles-mêmes citées et récitées abondamment par les médias. Citons-les encore une fois, à notre tour. Le contexte matériel immédiat est une liste électronique de « débats »,interne à l’université ; le sujet, c’est la venue prochaine du Premier ministre pour la signature d’un contrat de plan État-Région ; le président de l’université, spécialisé dans le marché culturel, et des collègues affichent leur enthousiasme, l’heure est à l’emballement. L’enseignant de langues et civilisations anciennes et anthropologue de la religion grecque écrit alors : « J'espère qu'en cette grande occasion, la délégation de l'UAPV [Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse] comptera suffisamment de "blancos" (et pas trop de basanés), afin de ne pas donner une trop mauvaise image de notre établissement. Et s'il faut vraiment serrer la main du chasseur de Roms (qui naguère prônait la livraison des résistants basques aux tortionnaires franquistes), il existe des antiémétiques moins dangereux que le Motilium. »

 

8. Quelle impudence (et en même temps, quelle sottise) ne faut-il pas avoir pour essayer de faire comme si tous les mots et les expressions du courriel ne renvoyaient pas à Manuel Valls et à la circonstance du rendez-vous avec lui, la « grande occasion » (qui n’en est pas une : l’antiphrase ironique n’aura échappé à personne, ni même au procureur de la République, gageons-le, quoi qu’il en ait prétendu).

L’avocat de l’université et le procureur ont-ils besoin, sérieusement, qu’on leur démontre l’évidence ? Les expressions « chasseur de Roms », impliqué dans « la livraison des résistants basques… », brossent un portrait du partenaire invité suffisamment, disons, haut en couleur, pour qu’on n’ait la moindre incertitude au sujet des positions du signataire à son égard. Quant aux termes « blancos » et « image », ils y figurent noués dans leur relation d’interdépendance : la « belle image » étant directement proportionnelle au taux de « blancos », comme l’articulait textuellement Valls à Évry, au vu et au su de tout le monde, le 7 juin 2009.

Encore une fois, non seulement l’e-mail ne laisse aucun doute possible sur les positions antiracistes du signataire, mais c’est même la nausée que lui procurent, écrit-il, les relents xénophobes de l’invité, qui motive explicitement le texte du courriel qui les prend pour cible.

De sorte que, lu correctement, le message e-mailé dit clairement ceci : « Puisqu’en cette grande occasion qu’est la rencontre avec Manuel Valls pour signer un contrat, notre université et sa présidence sont prises dans un tel élan de triomphalisme, au point qu’on est prêt à oublier les propos délictueux de notre partenaire, alors autant pousser la célébration jusqu’à faire du Valls dans notre université, en y mettant en valeur quelques "blancos" sur nos rangs afin de donner de chez nous ce qu’il appelle une belle image. »

C’est un trouble-fête, certes, qui vient gâcher la célébration du succès du président qui a déniché des crédits ; mais il n’y a pas (encore) de délit de trouble-fête.

(Cela dit, en reprenant de manière ironique l’injonction vallsienne — « Mettre en place un peu plus de "blancos"… » —, Bernard Mezzadri n’a peut-être pas cru si bien dire ou citer. Car à regarder de plus près les politiques de recrutement ou de cooptation et de promotion des carrières qui ont cours dans l’Université, où règne couramment l’esprit de clan, on n’a pas du mal à constater fréquemment la mise en œuvre de l’orientation vallsienne avant la lettre, où les semblables épaulent les semblables, les fayots les fayots, et ainsi de suite. D’autre part, en haut lieu cette fois, la garde des Sceaux Christiane Taubira, recadrée et écartée par Manuel Valls, a fini par céder la place précisément à J.-J. Urvoas, spécialiste de la sécurité et l’homme du « Patriot Act » version française, « blanco » vallsien au pied de la lettre.)

 

9. Faut-il être encore plus précis ?

1) Dans le passage du courriel où il est question de « mettre quelques "blancos" pour donner une belle image… », c’est donc Manuel Valls qui parle, à travers le clavier de Bernard Mezzadri ;

2) en transposant le propos vallsien dans le cadre de l’université et de la définition de la « belle image » de celle-ci, Mezzadri signifie clairement et critiquement qu’à cette « grande occasion » de signature de contrat, l’université, dans son oubli des délits de racisme, est trop empreinte de vallsisme à son goût, ou plutôt à son dégoût (puisqu’il est question d’anti-vomitif) ; 

3) par conséquent, en se servant du rôle de la première personne grammaticale (« J’espère qu’en cette grande occasion… », etc.), Bernard Mezzadri ne fait que jouer, mimer l’universitaire pénétré de vallsisme, celui-là même qui le dégoûte et qu’il critique. Une fois de plus, il ne laisse aucun doute possible à ce sujet ;

4) de cela il découle logiquement que le je en question donne à entendre forcément le contraire de ce qu’il dit lorsqu’il mime Valls ou l’universitaire imbu de vallsisme ; à savoir : « J’espère [ce « J’espère » sur lequel le procureur de la République s’est si lourdement fourvoyé] que dans cet élan d’engouement nous n’irons pas jusqu’à brader nos dernières valeurs au point de  faire du Valls dans notre université ».

C’est le noyau de ce qu’on appelle l’ironie. Il est aisé de comprendre la force du procédé. Loratio obliqua fait une bien plus vive impression ici que ne le ferait l’oratio recta.

 

10. Citation, pastiche, ironie, parodie, contrefaçon : les procédés de ce genre sont aussi vieux que le langage lui-même ; ils en constituent autant de ressources élémentaires, inscrites dans ses structures morphologique et syntaxique.

En voici un modèle accompli : l’exorde de Marc Antoine dans Jules César de Shakespeare. « And, sure, Brutus is an honourable man. » (L’avocat et le procureur croiraient-ils qu’il s’agit là d’un éloge de Brutus, au pied de la lettre ? Comme lorsqu’on leur a dit que c’est honorable de leur part de mettre autant de zèle dans la lutte contre le racisme ?)

Ces procédés, nous les pratiquons déjà tous les jours. Monsieur Jourdain, tout autant que l’avocat de l’université et le procureur de la République. Ceux-ci ne sauraient pas, en toute honnêteté, ne pas en reconnaître une variante à l’œuvre dans le courriel ironique de l’enseignant-chercheur.

Il faut bien se rendre à l’évidence, donc : il n’y a aucune possibilité d’établir ici le moindre délit de racisme.

C’est là la seule lecture que le contexte autorise, il n’y en a pas d’autre possible. Sur ce chapitre, pourtant décisif, l’avocat du président et le procureur de la République se sont entièrement trompés. Et, chose remarquable, ils ont été les seuls, car l’opinion publique a immédiatement saisi l’ironie. De même que les organisations antiracistes, qui, elles, auront soutenu sans faille l’enseignant-chercheur.

 

11. À défaut de l’avoir lu, ce qu’on appelle lire, l’avocat de l’université et le procureur de la République peuvent toujours en administrer encore la preuve eux-mêmes. Ils le doivent, ils l’auraient dû, s’ils voulaient s’assurer que leur réquisitoire a sinon un semblant de fondement, du moins quelque consistance. Pour ce faire, il aurait suffi de composer sur leur moteur de recherche un seul mot, assez rare en français pour qu’il appelle et déploie à lui seul tout le contexte dans lequel les propos de l’universitaire prennent leur sens : le mot « blancos ». On voit alors s’afficher sur l’écran, en moins d’une demi-seconde, la séquence « blancos white valls » (avec 65.000 résultats environ, incluant de nombreuses dénonciations, et quantité d’ironies publiques, y compris de la part des membres du PS).

Voilà qui faisait échec déjà à l’opération de décontextualisation tentée par le procureur et l’avocat. Ceux-ci auraient appris alors, à leurs dépens, que la manipulation des significations a une limite ; qu’au contraire de ce que raconte Humpty Dumpty, on n’est pas le maître du langage. À moins d’en imposer « ses » significations arbitraires par la seule force ; mais alors on quitte l’argumentation et le langage. Et la justice. Est-ce le cas présent ? En a-t-il été ainsi depuis le début ?

La conclusion s’impose : il ne saurait pas y avoir lieu de poursuivre une telle procédure judiciaire. On ne pouvait attendre qu’une ordonnance de non-lieu ou la relaxe. C’est l’issue la moins déshonorable pour ceux qui ont engagé un procès dont le caractère ignominieux est apparu au grand jour.

 

12. Mais même en supposant l’affaire réglée(*), il reste l’opération d’intimidation dont elle relève de part en part.

Le fer du courriel ironique porte autant sur Manuel Valls que sur les autorités universitaires du jour, pénétrées de vallsisme. Celles-ci ont montré n’avoir que faire des propos racistes du premier ; ce n’était pas là manifestement le genre des questions qui les préoccupaient. Si elles en avaient cure, elles auraient concédé que les propos de Manuel Valls sont susceptibles d’appeler au moins quelques questions ; et à l’instar des mouvements de lutte contre le racisme, elles auraient reconnu, dans l’indignation de l’enseignant-chercheur, le signe d’une valeur de principe, républicaine, commune, et d’un souci partagé. À l’opposé, en s’appliquant avec son service juridique et le procureur de la République à altérer et à rendre inaudible le témoignage antiraciste de l’enseignant-chercheur, elles ont plutôt banalisé et tourné finalement en dérision l’opposition raciste/antiraciste ; elles n’ont fait ainsi que laisser ouverte la voie aux vrais actes et propos racistes, contrairement à la cause qu’elles proclamaient défendre. Ce qu’a remarqué le MRAP.

Moralité de la hiérarchie : c’est celui, l’universitaire, qui rappelle les propos racistes incriminables de l’autorité, qui est « signalé » et traduit devant le tribunal (à ses frais) ; alors que celui qui le « signale » et fait taire la critique antiraciste, en faisant du zèle, est promu dans sa carrière.

C’est que pour les autorités universitaires, pas plus que pour leurs représentants juridiques, raciste ou antiraciste, peu leur chaut. Importe seulement en fin de compte la bonne conduite des affaires et la signature des contrats. Elles se font complices dans cette mesure, et en bonne logique, des propos de l’ex-maire d’Évry. C’est même à cette « indulgence », à cette indifférence-là, et à la complicité qu’elle implique, que s’en est pris l’enseignant-chercheur. Et c’est bien là l’« outrage », qui lui a valu le dommage que nous savons.

Mais on comprend en même temps, du coup, combien délicat il serait de faire un procès sur ces bases-là (poursuivre en justice quelqu’un qui refuse de fermer les yeux aux délits, y compris de racisme, au nom des affaires).

 

13. Or, sous couvert du chef d’inculpation officiel pour incitation au racisme, ça n’a pas manqué de revenir, l’outrage fait à la hiérarchie et au maître négociant. Et il fait irruption au beau milieu même des réquisitoires de l’accusation. Comme un lapsus.

L’avocat et le procureur ont laissé entendre en effet, avec insistance, la primauté de l’intérêt des contrats concrets, signés et des crédits, par opposition aux valeurs, idées et principes. Ils ont même suggéré que lorsqu’on fait des affaires et déniche des crédits, il convient de fermer les yeux (et la bouche) sur les questions de principe, de valeur éthique ou éthico-politique ; sous-entendu, peut-on conclure, sur les manquements au principe d’égalité des races et des couleurs de peau, par exemple (mais aussi sur les manquements aux droits fondamentaux, aux libertés dites élémentaires, et ainsi de suite).

Dans ce concert de louanges à la prééminence du genre économique sur la culture des idées et des principes, on entend l’air du temps, qui est celui du marché : l’Université a cessé d’être l’espace public de la culture des idées, pour n’être dorénavant que le lieu du grand marché mondial du savoir et du culturel. Et l’on sait désormais jusqu’à quelles violences les autorités en question sont prêtes à se livrer à l’encontre des voix dissonantes, pour en imposer et assurer l’hégémonie. 

Dans le panégyrique du contrat au détriment des principes, il est difficile de ne pas entendre l’écho de cette première en matière de propos décomplexé, que fut le geste de Nicolas Sarkozy recevant en grande pompe le colonel Kadhafi au palais de l’Élysée en 2007, lors de la journée internationale des droits de l’homme, en arguant de la suprématie du pragmatisme des affaires. Toutes proportions gardées, bien entendu ; là on change d’échelle de puissance. La règle cependant demeure la même : on ne s’occupe pas des violations des droits lorsqu’on veut signer des contrats.

De telles résonances font sens. On pourrait en dire autant aujourd’hui du chiffre d’affaires du pays des droits de l’homme en matière de vente d’armes ; on n’a que faire des idéaux de la République quand on bat un record de plus de 18 milliards d’euros. À regarder l’état du monde aujourd’hui, notre funeste « état d’urgence » compris, on voit où conduit, ou concourt à conduire, cette « pragmatique » des affaires.

 

14. Ce qui frappe dans le procès engagé par l’université d’Avignon contre son enseignant-chercheur, c’est l’arrogance du message général que les autorités administratives universitaires, politiques et juridiques envoient aux universitaires enseignants et chercheurs.

On peut, on a pu avoir historiquement d’autres conceptions du rapport entre des hommes et des femmes libres. Ainsi la conception grecque de justes rapports humains, non pas hiérarchiques, mais géométriques, organisant des relations symétriques, mouvantes, à égale distance d’un centre vide, où chacun peut venir faire l’usage de la parole, comme nous l’ont montré dans de travaux mémorables Vernant et Détienne (avec qui Mezzadri a fait sa thèse de doctorat). Signe des temps nouveaux, les autorités actuelles entendent faire aux universitaires plutôt la leçon d’une servitude hiérarchique, celle qu’un subalterne doit à son supérieur. Elles leur rappellent sans ambages ni complexes le primat de l’ordre hiérarchique, celui de la série des rangs et des chefs. « Le subordonné est tenu de se courber toujours », c’était la maxime de Javert. Elle est remise en honneur aujourd’hui parmi les gestionnaires. Or Hannah Arendt a montré que le primat de l’organisation hiérarchique, coordonnant le corps des fonctionnaires, routiniers et consciencieux, suffit à elle seule à réaliser le pire.

L’avocat de l’université et le procureur de la République en sont eux-mêmes des exemples modèles. Si, contre toute évidence et toute logique, ils se sont acharnés à asservir les propos de l’enseignant-chercheur à la littéralité, c’est au nom de leur propre asservissement littéral, zélé, à leurs supérieurs. C’est la seule règle de conduite « réaliste » de nos jours. (Ignorent-ils que Thoreau a établi la dignité d’un certain exercice de la désobéissance, en matière de justice précisément ?)

Nous sommes décidément aux antipodes de ce que nous avaient appris les Lumières, à l’origine de l’idée de République, à savoir : que rien, ni maître, ni État, n’est au-dessus de l’usage libre et public de la pensée. Tenir à plier les universitaires à un devoir d’obéissance sans réserve équivaut à vouloir faire fléchir l’esprit, l’exercice de la pensée, en le subordonnant à une clause extérieure de servitude. Cela revient à exiger un devoir de conformisme. Nous sommes déjà bien avancés sur cette voie. On sait où cela conduit ; les exemples historiques en sont nombreux. Le contraire des Lumières s’appelle obscurantisme. L’arrogance actuelle est le ton du nouvel obscurantisme. 

 

 

 


 

 

(*)Le procès de B. Mezzadri a été assez largement répercuté par la presse et les médias ; mais comme de règle, de façon plutôt sommaire et standardisée, et sans chercher à réfléchir au-delà des données de l’information. Quelques bons articles ont été écrits cependant ; on s’en référera notamment à ceux qui ont été publiés par Mediapart, dont E. Fassin, « Pour le droit au blasphème politique » ; F. Zeroula, « Les « blancos » de Valls amènent un professeur au tribunal » ; P. Maillard, « Bernard Mezzadri : le proces de nos libertés »

(*)Rappelons que le présent texte a été écrit à la veille du jugement (de relaxe) prononcé par le tribunal correctionnel d’Avignon, le 10 février 2016.

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