Les socialistes à l’épreuve de la normalité

Le quinquennat de François Hollande est inscrit, selon la volonté du nouveau président, sous le signe d’une « normalité » dont beaucoup considèrent qu’elle constitue une posture politique très risquée, en apparence paradoxale dans une période de crise majeure : celle-ci requerrait plus certainement une attitude et des mesures politiques relevant de l’exception.

Le quinquennat de François Hollande est inscrit, selon la volonté du nouveau président, sous le signe d’une « normalité » dont beaucoup considèrent qu’elle constitue une posture politique très risquée, en apparence paradoxale dans une période de crise majeure : celle-ci requerrait plus certainement une attitude et des mesures politiques relevant de l’exception. Or les premières mesures gouvernementales de ce début de quinquennat – d’aucuns diraient qu’il est le plus timoré qui soit, quand celui de Nicolas Sarkozy fut hyperactif, certes pour le pire - montrent justement une parfaite adéquation entre le « normalisme » hollandien et la politique très prudente et attentiste du nouveau pouvoir socialiste. Plus avant, on peut être conduit à faire l’hypothèse que ce concept de « normalité » est éminemment compatible avec l’idéologie néolibérale et les politiques actuelles d’accompagnement de la crise. Faire un sort à cette « normalité » doit permettre de comprendre en quoi le modèle d’un président « normal », accompagné d’un gouvernement « normal », risque d’obérer toute perspective de politique volontariste et vraiment réformiste.

 

Les trois paradoxes du nouveau pouvoir socialiste

 

La position du gouvernement socialiste est totalement inédite. Elle repose sur trois paradoxes. Le premier est que ce gouvernement peut s’appuyer sur une majorité écrasante à tous les niveaux des institutions politiques et que par là même on peut considérer que les socialistes sont seuls au pouvoir. Hégémoniques, ils sont isolés. Cette force politique est certainement la plus grande faiblesse du pouvoir socialiste, son talon d’Achille. Pas seulement en vertu de la responsabilité importante que cette position lui donne ou des risques de dérives que cela implique, mais aussi et surtout parce que tous les autres partis politiques sont ou seront dans une franche opposition, y compris les alliés d’EELV, dont les élus vont devoir avaler un certain nombre de couleuvres. On le sait : rien ne sera pardonné à ce pouvoir et les attaques de la « vraie gauche » seront sans concession, au risque de croiser les critiques de la droite et de l’extrême-droite, de faire leur jeu et de constituer de fait un front large et très offensif des oppositions politiques. Notons au passage qu’après un silence assourdissant du Front de Gauche et de l’aile gauche du PS durant tout l’été - on exceptera Marie-Noëlle Lienemann et sa sortie du 9 août dernier contre le nouveau Traité européen -, Jean-Luc Mélenchon a fait sa rentrée hier dans le JDD et annonce la couleur : rouge Chavez.

Le second paradoxe est que cette majorité donne au pouvoir socialiste les coudées franches pour légiférer et qu’il n’en a fait pour l’heure aucun usage significatif, ne serait-ce que pour prendre les mesures immédiates et courageuses que l’on pouvait attendre de lui. Tout au contraire, et si l’on excepte ce qui est de l’ordre du symbolique, coûte bien peu, tout en étant populaire (augmentation de l’allocation de rentrée scolaire, gel des dépenses de l’Etat, blocage des loyers…), il est clair que le gouvernement prépare l’opinion publique aux mesures et à la politique impliquées par le nouveau Traité européen : la “Règle d’or” et l’autérité à perpétuité. Certes, on pourra objecter que trois mois c’est trop peu pour juger d’une action politique et que le gouvernement n’a pas même fait sa rentrée. Mais un début de quinquennat donne le « la ». Et cette note est discordante et plaintive car au moins trois dossiers resteront comme le premier passif de ce nouveau pouvoir : la sécurité incarnée par le seul ministre hyperactif de l’été, Manuel Valls, avec la reprise inadmissible des expulsions de Roms; la perspective d’une adoption du nouveau Traité européen par le parlement, sans débat citoyen ni referendum (voir ici une pétition importante pour un référendum sur le Pacte budgétaire européen); les grandes orientations en matière de politique universitaire et de recherche : soutien à l’autonomie des universités, à l’essentiel de la loi LRU de 2007, au Crédit Impôt Recherche, à la politique d’excellence et au cadre concurrentiel et marchant qu’elle impose, le tout au bénéfice du secteur privé. Dans ces trois cas, ce qui prime est bien une continuité forte avec la politique sarkoziste, alors même que la crise s’aggrave, que les licenciements économiques se multiplient et que les universités vont faire leur rentrée sans avoir les moyens de leur fonctionnement et en licenciant de nombreux précaires. Qu’est-ce donc qui interdisait à ce gouvernement de prendre de vraies mesures d’urgence ? Au lieu de cela nos ministres ont pris des vacances et le président fait silence, tout comme son Premier ministre! Même allégées et de proximité, ces vacances ne passent pas, surtout quand il y a le feu dans la maison. On n’attendait pas une forme ni des réformes olympiques de la part de nos nouveaux ministres, mais la vacance d’un mois d’août occupé par le seul dossier sécuritaire laissera planer durablement une ombre de déjà-vu :  le sombre été 2010. Les socialistes ont décidément la mémoire courte et le populisme prompt.

Le troisième paradoxe auquel nous confronte le nouveau pouvoir socialiste est certainement le plus coupable : après avoir construit sa campagne sur le slogan « Le changement, c’est maintenant », le président adopte une stratégie politiquement et éthiquement très risquée, non seulement de différement du « maintenant », mais encore de renoncement au « changement » lui-même. Du moins observe-t-on qu’il n’a pas choisi de l’incarner dans le présent en prenant des mesures d’urgence, au risque de démonétiser la promesse principale sur laquelle s’était construite l’élection présidentielle. Or les socialistes au pouvoir et les responsables du parti majoritaire devraient retenir une chose importante, et peut-être se la rappeler tous les matins, avant leur dure journée de labeur, et présentement avant l’Université d’été du PS, si celle-ci peut être utile : jamais les hommes politiques et la politique n’ont inspiré à nos concitoyens une aussi grande défiance. Une promesse non tenue, surtout après l’ère Sarkozy, équivaut à un renforcement certain du Front national et de tous les extrêmes. Là est aussi la responsabilité considérable des socialistes.

Mais il est probable que François Hollande mettait derrière ce « maintenant » toute la durée de son quinquennat, ce que les socialistes ne vont pas cesser de nous rappeler, ainsi que le faisait hier Arnaud Montebourg dans sa réponse indirecte à Jean-Luc Mélenchon. Ou bien encore entendait-il par « changement » la simple alternance politique, un changement de président et de présidence, un changement de « gouvernance » en somme, comme on dit aujourd’hui quand on veut faire croire que gouverner se résume à un style, à une posture et à une communication efficace. Et de fait, le principal changement mis en œuvre pendant ces trois premiers mois de pouvoir socialiste concerne bien le style présidentiel, celui que François Hollande a lui-même défini par le concept de « normalité ». Il convient de prendre ce concept très au sérieux et il devrait certainement interpeller psychanalystes, sociologues, philosophes et politistes. Car la promotion médiatique de cette catégorie du « normal » et son imposition comme norme comportementale à nos ministres, l’élévation même de ce concept à un art de gouverner, ne vont pas de soi. Un président « normal », est-ce bien normal ? Plus précisément que nous dit le mot et la pratique politique à laquelle il renvoie ? Quelles sont ses implications en termes de conduite des réformes et d’action publique ? Ne doit-on s’attendre qu’à des réformes « normales » et à une action politique conforme à la norme? La normalité ne serait-elle pas soluble dans le libéralisme?

 

Pour une critique de la « normalité »

 

Certains l’ont déjà écrit : François Hollande aurait construit son propre piège. Voir ici l’analyse d’une journaliste du Monde. Ce qui était au départ une intuition pertinente pour conduire une campagne – faire de la normalité un démarqueur politique, par contraste avec un Sarkozy « hors-norme », soumis à son hybris d’hyper-président – deviendrait une contrainte formidable dans l’exercice du pouvoir. On pourrait considérer l’intention comme louable, mais incarner et faire vivre dans la durée un modèle de proximité avec le peuple relèveraient de la prouesse dans le cadre de notre cinquième république. D’autres s’y sont cassé les dents. Bien plus, le président et son gouvernement prendraient le risque d’une auscultation permanente et de dérapages qui ne manqueraient pas d’être stigmatisés à la première occasion. On pourrait ajouter à cette analyse que si cette normalité est bien conçue comme un élément central du dispositif de moralisation de la vie politique, elle ne peut en aucun cas constituer un moyen suffisant pour construire la “République exemplaire” à laquelle prétend le nouveau pouvoir. Celle-ci n’existera que par des mesures réglementaires et législatives qui auront valeur de contrainte. On a vu ce qu’il en est de la pseudo-règle de non cumul des mandats et des flottements dans son application.

Mais plus précisément que doit-on entendre par cet adjectif de “normal” dans l’expression “présidence normale”? Dans l’emploi qu’en a fait François Hollande le mot semble synonyme d’habituel ou de naturel. Serait visée une conformité à l’usage ou à la raison. Il s’oppose clairement, dans le contexte politique de sa création, à l’exception sarkoziste dont il entend refermer la parenthèse. Mais la notion en est venue à définir aussi un comportement  politique, une manière d’être dans l’exercice du pouvoir : la simplicité , la proximité, une certaine authenticité. Il est ainsi passé du domaine du comportement individuel à celui d’une règle collective à laquelle les ministres du gouvernement sont invités à se plier. Volontairement traduit dans le champ du politique, via le voeu d’exemplarité, le concept réfère à une posture morale que le président, et les membres du gouvernement à sa suite, se doivent d’incarner : le refus des excès dans toutes ses manifestations publiques, la modération et le souci de la convenance. L’affaire serait entendue : les Français apprécieraient cette nouvelle "normalité" qui tranche avec l’agitation et les excès du bouillant prédécesseur, redonne à la politique une aura de sérénité et diffuse une confiance salutaire.

Le premier problème est alors le suivant : si la présidence “normale” et le gouvernement “normal” ne sont que pur affichage et stratégie de communication, s’ils se révèlent être une « normalitude » ou une “normal-attitude”, le masque tombera très vite et ils apparaîtront pour ce qu’ils sont : un mime du citoyen, qui cherche à en devancer les attentes, un simple jeu sur un effet de miroir et une reconnaissance narcissique. Bref, une nouvelle variante du populisme. Mais, dans ce cas, on peut espérer que des citoyens vigilants et responsables refuseront qu’un Président de la République s’adonne à un tel jeu, qu’il endosse le rôle d’un personnage, fût-il sympathique, et qu’un gouvernement dans son entier soit pris de "normalitude". Ils sont bien plutôt en droit d’attendre qu’un président, son premier ministre et les membres de son gouvernement exercent leur action politique de la façon la plus efficace et la plus responsable possible, pour le bien de leurs concitoyens et conformément au programme qui a été soumis à ceux-ci. L’action qui convient, l’action « juste » pour employer le lexique moral d’un certain socialisme, est d’abord celle qui est conforme aux engagements pris et qui sert l’intérêt général.

Le second problème que pose le concept de normalité est un peu plus complexe. Il tient à la confusion possible - et probable en ce cas-  entre deux acceptions de l’adjectif “normal” : le sens premier et factuel – est normal ce qui est habituel – et le sens moral du mot – est normal ce qui est juste -. Sans entrer dans un argumentaire philophique, on peut craindre que la confusion entre les deux, ou le glissement de l’un à l’autre, ne conduise à ériger en action juste ou mesure juste des choix politiques qui valident un état de fait. Autrement dit, la normalité politique et a-critique nous fait encourir le risque de considérer ce qui est pour ce qui doit être. On voit aisément le danger pernicieux que recèle cette identification, en particulier pour la démocratie et l’exercice d’une pensée libre : ce qui se fait partout est bon pour nous, cette règle est la bonne. La normalité politique peut être une arme redoutable pour lessiver bien des cerveaux.

Plus avant, la normalité nous confronte à un troisième problème. Son appréciation supposant de rapporter l’action individuelle qui convient à la généralité des convenances ou des conventions, il est à craindre que la traduction idéologique de ce concept ne nous annonce des mesures d’adaptation et non de transformation, des mesures conformes à la majorité des politiques, c’est-à-dire à ce qui convient à l’état capitaliste et néolibéral de l’économie et de la finance mondialisées. Par ailleurs remarquons que la normalité politique est congruante avec la culture du compromis et du consensus propre au parti socialiste. Elle peut être aussi du côté du « sens commun », du modèle courant ou habituel, de la norme économique. Bref, un “normalisme”, et une doxa. Une présidence normale ne prédispose-t-elle pas alors à l’acceptation des normes, des conventions sociales, des politiques majoritaires, de la règle et de la rigueur ? Oui, certainement, s’il existe une adéquation entre un comportement individuel et l’action politique. Nous ne l’avons que trop éprouvé durant le règne de Sarkozy : l’hyperactivité, l’autorité et les excès de langage avaient bien leurs correspondants dans la conduite des affaires de l’Etat. Dans le cas de François Hollande la normalité pourrait conduire aussi bien à une pompidolisation de l’exercice du pouvoir qu’à une stratégie purement gestionnaire de la crise.

 

Nous pourrions ainsi résumer les impasses auxquelles nous conduit cette déclinaison conceptuelle. La « normalitude » comportementale n’a pas d’avenir communicationnel : c’était au mieux un slogan de campagne, non une méthode de gouvernement. Il a joué son rôle de démarcation par rapport aux excès du sarkozisme, mais il ne saurait suffire à construire un nouveau modèle de vie politique, à y réinsuffler du sens, ni à bâtir une exemplarité durable. La normalité politique n’a pas plus d’avenir que la normalitude : dans un pays qui doit affronter la montée des extrêmes, des crises sociales, économiques et financières, ce sont des mesures économiques et sociales fortes qui sont attendues, propre à combattre énergiquement les dérives et les absurdités du libéralisme et du capitalisme financier. Enfin le « normalisme » idéologique (conformation à des modèles économiques, financiers ou politiques, soumission à des normes et des règles, à l’exemple de la “Règle d’or”) ne peut être l’avenir de sociétés humaines qui font l’épreuve de l’uniformisation et de la standardisation dans une mondialisation désastreuse : le normalisme valide les logiques néolibérales et autoritaires de l’adaptation et du renoncement. Il va à l’encontre du principe de transformation qui implique une opposition franche à la norme et aux règles coercitives qui privent pays et citoyens de leur liberté.

Ces trois  concepts, et les pratiques auxquelles ils renvoient, concourent au maintien des sociétés dans leur état. Ils appartiennent à ce que Max Horkheimer appelait la « théorie traditionnelle » et qu’il opposait à la « théorie critique ». Seules une théorie et une pensée critiques travaillent à changer l’état d’une société. Le Parti socialiste serait-il toujours aussi malade d’un déficit de pensée critique ? Gageons que l’université d’été de cette fin de semaine ne sera pas totalement “normale”.

 

 

Pascal Maillard

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