FFP2 mon amour

Ne sentez-vous pas monter un puissant désir de FFP2, proportionnel à la montée de la colère contre la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement et contre le scandale des masques ? Produits à 20 centimes pièce, des millions de FFP2 pourraient être distribués gratuitement par l’État. Appel à nationaliser des arnaqueurs et rappel de quelques valeurs de la science.

Contre qui, la colère des villes entières ? La colère des villes entières qu’elles le veuillent ou non, contre l’inégalité posée en principe par certains peuples contre d’autres peuples, contre l’inégalité posée en principe par certaines races contre d’autre races, contre l’inégalité posée en principe par certaines classes contre d’autre classes.

Marguerite Duras

 

On m’appelle pour me dire que mes billets sont trop rares, alors que l’actualité dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) est très chargée. En fait, ce n’est pas seulement l’actualité qui est chargée, c’est aussi et surtout la barque de tous les personnels de l’ESR qui n’en peuvent plus de conditions de travail dégradées et qui sont épuisés par la rentrée universitaire la plus catastrophique qui soit. Je suis épuisé comme les autres, mais je vais tenter d’écrire moins et plus souvent. Un billet court par semaine ? Je ne sais pas si je peux y arriver, mais j’essaie. Chaque billet comportera à la fin trois liens sur l’actualité dans la recherche et l’enseignement supérieur. Aujourd’hui je mets ces informations au début pour que personne ne les rate. Trois faits marquants :

  • A suivre en direct les 25 et 26 septembre les deux journées pour « Refonder l’Université et la Recherche » organisées par le Séminaire Politiques de Sciences et Rogue ESR. L’appel du 20 mars 2020 a tenu sa promesse. Le programme, très prometteur, est ici.
  • La naissance d’un nouveau site qui deviendra très vite une référence incontournable dans le travail de veille sur l’ESR : La Conférence des praticiens de l’ESR (CPESR). L’anti-CPU est née. La CPU, c’est la Conférence des présidents d’université.
  • Le vote cette nuit de la LPR en première lecture par quelques députés, au terme d’un débat de 3 jours en procédure accélérée. L’avenir de la science en procédure accélérée. Une honte ! « Incompétence et indécence », écrivent avec raison les collègues des Facs et Labos en lutte. 

Donc encore un billet sur les masques, l’éthique, la politique et l’intégrité scientifique. Après la vidéo sur « La société masquée », dont les analyses gardent toute leur actualité, il reste encore beaucoup penser.

Pourquoi ce titre : « FFP2 mon amour » ?

Tout part de mon président. J’adore mon président. Je veux dire mon président d’université. C’est lui qui m’aide le mieux à comprendre les travers de l’université post-LRU, la « start-up entreprise » qu’est devenue l’université à la sauce du grand président, Macron le petit. Mais, sans ironie cette fois, c’est aussi lui qui m’a renversé. La semaine dernière – après 6 mois de fin de non-recevoir à ma demande de commande de FFP2 pour les personnels fragiles - il s’est converti au FFP2. Il en a testé un pour faire cours et il a trouvé ça génial. Il demande à ce que le marché soit étudié. On aura peut-être des FFP2 en novembre. Chouette ! Mon président aime les FFP2. J’aime mon président. En l’écoutant, cette expression m’est venue, et cette petite musique qui ne me lâche plus depuis une semaine : « FFP2 mon amour ». Evidemment, rien à voir avec Marguerite Duras. 

Mais « FFP2 mon amour » est aussi un rappel ironique de tous les masques consommés pendant un an de manifestations de Gilets jaunes, masques qu’on interdisait et qu’on nous arrachait parce qu’ils nous protégeaient un peu contre les lacrymos de Castaner. Masques qui manquent encore aujourd’hui aux soignants, aux personnes âgées, aux personnes fragiles.

« FFP2 mon amour » est encore un petit signal d’alerte envoyé aux ami.e.s anti-masques, les allergiques, les libertaires et les idéologiques, toutes celles et tous ceux qui sont soucieux de nos libertés, ont raison de l’être, mais ne peuvent méconnaître l’enjeu qu’il y a à protéger la santé et les vies des plus fragiles. 

« FFP2 mon amour » d’abord et surtout parce que chacune et chacun a droit à une protection de qualité, à la même protection. Or on voit aujourd’hui les masques des pauvres et les masques des riches. C’est insupportable que les plus pauvres n’en aient pas, utilisent le même masque tissus depuis des jours sans pouvoir le laver, insupportable ces vieux et ces plus jeunes qui ont des passoires sur le visage et souvent sous le nez, insupportable que l’État n’en fournisse pas à tous ces étudiants entassés dans des salles sans ouvrants et des amphi bondés.

 

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Les masques ont donc manqué et nous manquent encore. Ils auraient pu et auraient dû, depuis le début de la crise, être un bien commun, mis à la disposition de chacune et chacun par l’État. Impuissants, incompétents et désorganisés, menteurs et cyniques, les ministres et porte-voix de Macron ont subi une belle leçon de solidarité et d’auto-organisation du peuple par lui-même. La grande leçon des couturières et des aide-soignantes volontaires. La solidarité a d’abord été féminine. Souvenons-nous : des milliers de masques cousus par des petites mains, offerts ou vendus pour presque rien. En parallèle à cette générosité et à mille lieux de ces solidarités vraies, se déroulaient d’infâmes tractations et magouilles de petits capitalistes véreux qui allaient choisir les profits contre nos vies.

Selon une enquête très fouillée de Mediapart publiée le 20 juillet, la société française « Valmy vendait ses masques FFP2 moins de 20 centimes pièce avant la crise. Elle les écoule désormais à 1 euro, soit cinq fois plus cher, comme le confie la direction à TF1 le 11 février », pouvait-on lire dans cet article. Le 1er mars Segetex, la maison mère de Valmy, vend ses FFP2 à 3 euros, soit 15 fois le prix de vente avant la crise. Un contrat entre Valmy/Cegetex et l’Etat français pour la période de mars à juin porte sur « 23 millions de FFP2, facturés 31,5 millions d’euros hors taxe, soit 1,37 euro l’unité en moyenne. », soit 7 fois le prix de vente avant la crise. Le PDG de Cegetex semble ne pas avoir été inquiété malgré les contrats non honorés et ses tentatives de contournement des réquisitions. Pourquoi l’Etat français n’a-t-il pas pris la décision dès le mois de mars de nationaliser les entreprises françaises qui ont des lignes de production stratégiques de FFP2 et de masques chirurgicaux ? C’est que les lois du marché et les intérêts privés priment la santé des personnels soignants, la santé de nos concitoyens et l’économie elle-même.

C’est toujours le même problème : toute une politique repose sur le mensonge et vise à favoriser les intérêts privés, les intérêts financiers de quelques-uns, et bien sûr le secteur privé dans son ensemble, contre les services publics. Un néolibéralisme cynique et déshumanisé se donne la privatisation des biens communs comme objectif et le mensonge comme moyen. Ceci vaut pour l’Université, pour la Recherche, pour l’École et pour l’Hôpital. Une formule devient chaque jour un peu plus vraie et contient peut-être la prophétie ordinaire de notre temps : « Quand tout sera privé, nous serons privés de tout ». Et quand la privatisation touche l’Hôpital et la santé publique, le néolibéralisme devient alors criminel. Il tue. Il tue massivement. On l’a vu ce printemps. Il tue par imprévoyance coupable, par incompétence crasse, par cynisme politique, pour garder le pouvoir et préserver des intérêts privés. Le capitalisme est meurtrier.

Ceci n’est pas nouveau. Ce qui l’est davantage - ce qui existait déjà, mais a été élevé à un degré jamais atteint en France et dans le monde, mais en France plus qu’ailleurs - c’est la part et la place que des scientifiques ont pris dans la construction des mensonges d’État. Jamais les questions de l’intégrité scientifique, de l’indépendance de la recherche, celle des liens entre recherche publique et intérêts privés, entre médecine et politique, entre éthique et politique, n’ont été aussi sensibles. Il n’y a jamais eu urgence aussi grande à penser ces questions. Un scientifique indépendant et intègre peut faire des erreurs : la science ne progresse que par rectifications successives et nous savons qu’il n’y a pas de savoir sans non savoir. Un scientifique soumis au politique ruine son intégrité et sa discipline quand il produit un mensonge, ou y apporte sa caution. Les masques sont au cœur de cette incroyable affaiblissement général de la rationalité scientifique, de la pensée critique et des règles éthiques, et ceci au profit des croyances, des pensées magiques et simplistes, du complotisme et des pires populismes qui conduisent aujourd’hui le président de la première puissance mondiale à énoncer cette phrase terrible : « Je ne pense pas que la science sache vraiment ». Quand les politiques ruinent la valeur de la science en l’instrumentalisant, quand des médecins et des scientifiques eux-mêmes se compromettent dans les arcanes du pouvoir et ses prébendes, et quand, par voie de conséquence, une société entière porte un discrédit général sur les politiques et les scientifiques, cette société est alors prête à accepter et à soutenir le pire.

 Que s’est-il passé en mars et en avril dernier, pendant le confinement, pour que la communauté scientifique proclame majoritairement que les masques sont inutiles ? Il n’y a pas un médecin sérieux ou un biologiste un peu solide qui pouvait affirmer que les masques n’avaient pas au moins une fonction protectrice sur la population. Pourtant ils ont été des centaines à proclamer ou à répéter avec assurance, sur les plateaux et les radios, dans les journaux et sur les réseaux, que les masques n’étaient pas utiles. Je l’ai entendu à l’occasion de 4 CHSCT au moins, dans la bouche de vice-présidents, universitaires et scientifiques, de médecins aussi. Seuls la distanciation et le lavage des mains comptaient. On me riait au nez, alors que je demandais avec quelques autres, depuis début mars, de rendre le port du masque obligatoire, par principe de précaution, et de passer vite des commandes. Les médecins se seraient-il auto-protégés en produisant un mensonge visant à garantir un approvisionnement minimal au secteur de la santé ? Se seraient-il alignés sur les politiques et un « intérêt général » par lequel il s’agissait de prévenir une guerre des masques dans toute la société ? S’agissait-il d’excuser et de couvrir la coupable pénurie ? Dans tous les cas, une majorité de médecins et des scientifiques qui se sont publiquement exprimés, a menti sciemment. Il ne s’agit pas de quelques médecins et chercheurs. Il s’agit d’une communication de masse qui a engagé toute une communauté scientifique. Car l’inutilité des masques a bien été une doctrine d’État et un mensonge scientifique de masse pendant plus d’un mois.

La science s’est donc compromise avec l’idéologie. Ce fait est grave, l’un des plus graves de ce début de 21ème siècle. S’engager à le prendre comme objet de pensée et objet d’étude nous aidera peut-être à prévenir de nouvelles compromissions et de nouveaux mensonges. Il conviendrait en particulier de déterminer les responsabilités respectives des chercheurs indépendants et de tous ceux qui ont abandonné leur paillasse pour renforcer les bataillons de technocrates, petits chefs, scientifiques médiatiques et vulgarisateurs patentés, et surtout tous ces nouveaux « manageurs de la science » qui ont prospéré ces vingt dernières années dans les couloirs des palais, les coulisse des labos et qui sont le pur produit de ce néolibéralisme autoritaire qui sévit dans la recherche et l’université, depuis les réformes de Sarkozy-Pécresse (loi LRU de 2007) jusqu'à celles de Macron-Vidal (LPPR en 2020) en passant par celles Hollande-Fioraso (loi ESR de 2013). Toutes ces réformes, en affaiblissant l’Université, ont affaibli la Recherche et l’Éducation. En affaiblissant la Recherche, on a affaibli l’Hôpital. En affaiblissant l’Éducation et l’Hôpital, on a affaibli les solidarités et l’égalité. La fraternité et la santé.

Pascal Maillard

 

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