Macron, nouveau Tartuffe de l’écologie

L’acte II du quinquennat sera sous le signe de l’écologie et d’une politique plus sociale. Une communication bien huilée nous le promet depuis plusieurs mois. Le sommet du G7 est l’occasion d’un gigantesque tour de passe-passe destiné à donner au président un costume de militant écologiste et de pourfendeur des inégalités. Mais personne ne peut être dupe d’une telle tartufferie.

« Le vice de l'hypocrisie est, dans l'État, d'une conséquence  bien plus dangereuse que tous les autres»

 Molière, Le Tartuffe ou l’Imposteur, préface.

Il convient de prendre au sérieux le discours de Macron aux Français, prononcé ce samedi 24 août à 13h, avant l’ouverture du sommet du G7 à Biarritz.  Il apporte une confirmation à l’hypothèse d’un tournant politique en milieu de quinquennat. La stratégie est la suivante : faire de l’écologie le principal ressort qui permettrait au président de sauver son mandat et de lui redonner une légitimité pour en briguer un second. Il faut prendre ce discours au sérieux pour la raison suivante : une grande habileté de communication masque une immense hypocrisie. Les fards de la première pourraient masquer, aux yeux de beaucoup, l’imposture de la seconde. Un petit décryptage s’impose.

Le discours est structuré en trois temps, qui déclinent les trois « enjeux » du G7. Tout d’abord les crises géopolitiques  et la sécurité, ensuite l’économie mondiale et l’objectif d’aller vers une « désescalade » dans les guerres commerciales, et enfin « rendre ce monde plus habitable » en luttant contre les inégalités. Ce dernier point, thème central du G7, est logiquement développé avec plus de précision que les précédents, Macron prenant soin de mentionner successivement la lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes, le numérique, l’impératif d’aller vers « des économies plus justes » et enfin l’urgence climatique, résumée en une formule que les médias relaierontmassivement : « répondre à l’appel de l’océan et de la forêt qui brûle ». Et Macron d’ajouter que « nous allons agir », en limitant la vitesse des navires, en réduisant la pollution de l’industrie textile et en investissant dans la reforestation. Tout ceci pourrait être de nature à convaincre les plus sceptiques de la sincérité des orientations écologiques de notre président. Mais une écoute plus attentive du discours de Macron, une « écoute flottante » comme disent les psychanalystes, permet d’entendre tout autre chose.

Tout d’abord c’est bien le langage néolibéral et sa doctrine qui dominent continument ce discours. Ceux que Macron continue de qualifier comme les « puissances économiques et militaires » doivent « œuvrer pour avoir plus de croissance », doivent « faire de la vraie relance », « être innovants », solliciter « les grandes entreprises et les investisseurs ». Même sur la question écologique c’est « investir » qui arrive en premier dans la bouche du président : « investir dans la reforestation ». Transpire partout dans ce discours le dogme de la croissance par l’investissement des seules grandes entreprises. Or, on le sait, on ne traitera pas le désastre écologique et humanitaire sans des politiques volontaristes de décroissance. Mais la seule chose qui occupe l’esprit de nos sommités  néolibérales qui soumettent l’humanité à une guerre économique et financière sans fin, c’est la croissance, le profit, les dividendes du capital, la rémunération des actionnaires. Le discours de Macron manifeste une fois de plus l’imposture du « en même temps », cette fable de la coexistence des incompatibles. Ici l’écologie et le capitalisme.

C’est ensuite une formidable diversion qui caractérise ce discours de Macron. Surfant sur l’indignation mondiale provoquée par la politique de Bolsonaro et les feux en Amazonie, le président en fait une priorité du G7 et lance son « Nous sommes amazoniens », à la manière d’un « Nous sommes Charlie ». La diversion a trois avantages politiques : provoquer une large adhésion, permettre à Macron et à Trump pyromane de se tailler des habits de pompiers, et surtout externaliser les problèmes écologiques loin de la France pour mieux faire oublier l’indigence de la politique intérieure en matière de respect de la biodiversité et de lutte contre le réchauffement climatique. Plus globalement le tour de passe-passe consiste à mettre les injustices et les inégalités à l’extérieur de la sphère du pouvoir alors que celles-ci sont consubstantielles à sa politique. Car Tartuffe est habile à utiliser les mots de ses adversaires : Macron évoque ainsi « l’esprit de résistance » pour se battre contre les injustices et les inégalités.  Or, la vraie et la seule résistance est celle qui se construit dans la rue, contre sa politique, et dans les dizaines de conférences et propositions élaborées par les acteurs du contre-sommet. Maxime Combes a donc bien raison d’écrire, dans son dernier billet, que Macron « ne sauvera ni l’Amazonie ni le climat ». Il n’y aura pas d’Acte II du quinquennat de Macron. Ce sera un clone de l’Acte I. « Écologiste » et néolibéral-autoritaire, « en même temps ». Le néolibéralisme ne s'amende pas. Il se maquille, se perfectionne et devient ainsi plus sournois. Que les écologistes libéraux et réformistes se le disent : l'écologie politique n'est pas soluble dans le macronisme.

Enfin, le sommet de l’hypocrisie est atteint, quand, évoquant les opposants au G7, lesquels sont invités « au calme, à la concorde »,  Macron leur promet « d’apporter une part de leur vérité autour de cette table ». Quelle vérité ? Et quelle table, dont ont été exclues la majorité des ONG ? Pour répondre à cette question il convient de lire attentivement la Note d’information d’OXFAM publiée le 22 août et intitulée « Les sept péchés capitaux du G7 ». Nous sortons de cette lecture fort d’une certitude : il y a une urgence à renverser la table de ce G7, tout comme les opposants à Macron ont renversé le portrait du président. Car Macron, avec tous les membres du G7, marchent la tête en bas. Tous irresponsables parce que directement responsables de l’accroissement vertigineux des inégalités, en particulier dans leurs propres pays, qui comptaient en 2018, rappelle la Note d’OXFAM, 926 milliardaires, soit 45% de plus qu’au début de la crise financière de 2008. Voici trois extraits significatifs de cette note, dont il faut lire aussi les nombreuses propositions finales qui ne sont pas à l’ordre du jour du G7 :

- « Entre 2011 et 2017, les salaires moyens ont augmenté de moins de 3 % dans les pays du G7. Les dividendes empochés par les actionnaires ont, quant à eux, augmenté de 31 %. »

- « Ces dernières années, les services publics ont été pris pour cibles, faisant l’objet de compressions budgétaires, de réformes et de privatisations sous prétexte d’austérité et de consolidation de la dette, ce qui a entravé l’accès des personnes les plus pauvres et les plus vulnérables à ces services, tout en aggravant la pauvreté et les inégalités. »

- « Près de la moitié des émissions mondiales provenant de la consommation peuvent être attribuées aux 10 % de personnes les plus riches. De ces émissions, 77 % sont générées par les 10 % les plus riches des pays du G7. La moitié la plus pauvre de l'humanité est responsable de 10 % seulement des émissions à l'échelle mondiale. »

Cette « part de vérité », Macron ne la portera pas autour de la table. Car son écologie n’est qu’un écologisme idéologique – qui n’a rien à voir avec l’écologie sociale et solidaire -, à savoir le vernis dont se pare le néolibéralisme autoritaire à la seule fin de poursuivre un programme de réformes dures qui touchent l’ensemble des acquis sociaux (retraites, sécurité sociale, privatisation des services publics…). L’écologisme néolibéral a pour seule visée de soumettre l’écologie sociale et solidaire au marché pour la vendre à la découpe au Capital. Faire du profit avec l’écologie comme les supermarchés font des profits avec les produits bio, ou comme les grandes puissances économiques, comble du cynisme, entendent faire leur beurre du désastre écologique lui-même, en exploitant de nouvelles zones pétrolifères accessibles désormais grâce à la fonte des glaciers.

En définitive la seule nouvelle de ce G7 est que Macron est un grand Communiquant. Un coup de com' chaque jour pour mimer un activisme de façade et invisibiliser les mobilisations des acteurs du contre-sommet, avec le concours des grands médias, dont aucun n'a daigné couvrir comme il se doit les ateliers et conférences du G7EZ. L'invitation surprise de l'Iran en marge du sommet répond à cette logique du coup de com' diplomatique. Romaric Godin titrait avec justesse son analyse : « Le G7, opération de communication et usine Potemkine de la coopération internationale ». Oui, une communication de Tartuffe pour un Sommet qui sera « sans communiqué final ». Tel est le Sommet de la communication politique : un vide abyssal, alors même que l’Humanité pourrait être confrontée à l’imminence de sa fin. Le multilatéralisme est moribond. Chaque membre du G7 produit une communication destinée avant tout à son propre pays. Un Club de solitaires égoïstes et bunkerisés, quand la planète et l'humanité ont besoin de mesures urgentes et d'une coopération efficace et solidaire.

Certes, Macron rend compte « régulièrement aux Français ». Ce qu’il a commencé de faire ce jour, à 13h, dans un premier point de presse. Mais marche arrière toute sur les promesses d’intervention en Amazonie, au nom du respect de l’intégrité des pays concernés, et beau marchepied pour un Trump choyé à souhait, qui sortira renforcé du Sommet : il a le mérite, a dit Macron, de « faire ce qu’il a promis à son électorat ». Une connivence et une une mise en scène qui font sens. Et un désastre pour la diplomatie française : Macron s'acoquinant avec Trump, lequel prend soin d'adouber son clone, Boris Johnson.

Le G7 avait commencé par un long repas amical entre Macron et Trump, devant les caméras. Le mobile affiché pour l’organisation de cette préséance médiatico-diplomatique – laquelle en dit long sur la considération dans laquelle notre président tient les autres membres du G7* – était de désamorcer les objets de discorde avec le président américain. Mais est-on si sûr qu’il n’y ait pas davantage d’accords politiques que de désaccords entre l’ancien banquier et l’homme d’affaires ? Ce qui est certain, c’est que tous deux sont en campagne pour leur réélection. L’écologie n’a, pour l’un comme pour l’autre, d’autre intérêt que d’être utile à cette fin.

Pascal Maillard

*A ce sujet il semble que personne n'ait relevé un lapsus lectionis de Macron au tout début de son discours du 24 août : listant les 7 pays du G7, il a oublié le Royaume-Uni, remplacé "Les Institutions européennes".  Un lapsus qui pourrait donner lieu à de multiples interprétations...

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