Tous pour la démocratie directe, même les fascistes?

Analyse du livre d'Alain de Benoist Contre le libéralisme (Février 2019). Héritier déclaré du fascisme historique, Benoist cherche (et réussit) à établir une «hégémonie culturelle» autour de la notion de «démocratie illibérale» ou «organique» ou «directe». Un certain climat «souverainiste» et davantage encore la crise systémique du capitalisme favorisent cette offensive.

Je dédie ce texte à Jean-Claude Rocher de Mailly-la-ville, en souvenir de nos « Rouges » du cimetière de Mailly et d’ailleurs.

Introduction : Benoist-Zemmour-Soral : une même matrice intellectuelle orchestrée par A. de Benoist et la revue Elements

Le livre indispensable de Nicolas Bonanni, paru en 2016[1], a établi que l’islamophobe Eric Zemmour, lecteur assidu de la revue d'A. De Benoist, Éléments[2], et le propagandiste de l’antisémitisme Alain Soral, partagent avec A. De Benoist, une même matrice intellectuelle et une même stratégie politique, parfaitement résumée par la devise du mouvement crée par A. Soral, « Egalité et réconciliation » : « Gauche du travail, droite des valeurs »[3]. N. Bonanni écrit très justement que c’est A. de Benoist « qui fournit l’infrastructure intellectuelle permettant les succès » d’Eric Zemmour et d’Alain Soral.

C’est pourquoi je me concentre ici sur le dernier livre d’A. de Benoist – d’autant qu’il se prononce « contre le libéralisme » et « pour la démocratie directe ». J’analyse ces deux positionnements dans chacune des deux parties qui suivent cette introduction.

La structure idéologique commune à l’islamophobie et à l’antisémitisme est mise au jour avec brio par Gérard Noiriel dans son livre indispensable, paru en septembre : Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République[4]. L’historien démontre que le Zemmour islamophobe partage avec le Drumont de La France juive de la fin du XIXème siècle une même « matrice identitaire » essentialiste[5], dans un contexte de concentration médiatique[6] qui amplifie les effets de ce que Noiriel nomme « des formes pathologiques du système démocratique »[7].

Je voudrais montrer ici que cette « matrice identitaire » qui se réclame de l’opinion publique « démocratique » n’est pas une « pathologie », mais une « métapolitique »[8] très réfléchie qui se réclame à la fois de la « souveraineté » démocratique, de la critique du « libéralisme » – en même temps que de la tradition fasciste, plus précisément encore du fascisme spiritualiste : voir dans le livre de Benoist les références aux fascistes Thierry Maulnier p. 166 (et 186 note 38) ou Abel Bonnard p. 303.

La stratégie des néo-fascistes « souverainistes » se confond sur un point déterminant avec celle de l’extrême-centre macroniste[9] : enfermer le débat politique dans une opposition binaire entre une supposée « idéologie «’libérale-libertaire’ » et le « combat ‘métapolitique’ » anti-libéral (A. de Benoist [cf. Bonnani 15]), et donc en bref un macronisme « libéral » et un « populisme » « anti-libéral ».

Comme l’a (enfin) remarqué Patrick Boucheron récemment[10], « désigner son adversaire revient à choisir son successeur ».

Non seulement il ne s’agit pas ici de conforter cette opposition binaire sous couvert d’antifascisme, mais au contraire de la désamorcer. Ma position est, comme l’auront compris les lecteurs de La Vie en jaune, celle d’un anticapitalisme antifasciste et plutôt « libertaire » (quoique ce terme reste lui aussi à définir).

L’extrême-centre macroniste et l’illibéralisme « révolutionnaire »-conservateur de Benoist ont en commun une même conception « métapolitique » du « libéralisme ». L’illibéralisme à la fois conservateur et « révolutionnaire » prôné par Benoist et ses amis n’est pas un anticapitalisme. Il est le choix politique, Vincent Bolloré engageant Eric Zemmour à CNews le sait bien, des féodalités capitalistes, pour se maintenir en cas de crise grave. Le repli « national » et l’obsession identitaire, amplifiés par la caisse de résonnance médiatique après 1880, sont, depuis près de deux siècles, la dernière carte du capitalisme avant la guerre.

Les livres d’A. de Benoist sont écrits pour fournir une armature intellectuelle à la « conquête de l’hégémonie culturelle »[11] nationale-conservatrice (« souverainiste » rouge-brun), déjà largement victorieuse si l’on en croit les chiffres de vente de la prose zemmourienne.

Comme le montre Pierre Serna[12], l’idéologie extrême-centriste peut à l’occasion, et il semble que ce soit à l’ordre du jour, aller jusqu’à adopter cette « matrice identitaire ».   A. de Benoist vise en outre les suffrages de la « gauche du travail », qu’il s’agit de détacher de la « gauche sociétale » forcément « (néo-)libérale ».

C’est dans le cadre de cette convergence qu’il faut analyser l’engouement de tout l’échiquier politique pour certains « outils » de la démocratie directe – y compris le gouvernement.

Le souverainisme, flanqué de son versant « citoyenniste », est idéologiquement dominant – même à gauche. L’absence manifeste depuis l’été grec de 2015 de toute marge de manœuvre social-démocrate et le « There is no alternative » néo-libéral (totalitaire) des institutions européennes alimente, pas seulement en France, pas seulement à droite, un courant « souverainiste » (au sens large défini ici), persuadé que le repli « national » sur un état « fort » est la solution (ces notions entre guillemets sont à examiner).

Il semble que le piège tendu à la gauche par l’extrême-droite et par l’extrême-centre fonctionne : sommés de choisir entre étatisme « illibéral » et un « libéralisme » supposé internationaliste, les discours classiquement de gauche ou écologistes, sont avalés ou rendus inefficients, soit par le « libéralisme », soit par le national-conservatisme plus ou moins « révolutionnaire » (notamment le populisme de gauche),

C’est à sortir de ce piège que je veux contribuer ici – dans le prolongement de l’analyse politique du mouvement des gilets jaunes, proposée dans La vie en jaune[13].

 

 

  1. L’extrême-droite « contre le libéralisme » ?

 

  1. Benoist, théoricien du souverainisme rouge-brun-vert

Commençons par poser le décor international de l’affrontement « illibéralisme » conservateur/ « libéralisme ». Il est clair qu’au cœur des féodalités capitalistes s’affrontent une ligne internationaliste et une ligne nationale-conservatrice.

En Europe, outre les « illibéraux » déclarés comme le hongrois V. Orban, Wolfgang Schaüble, fossoyeur net et brutal de la promesse redistributrice sociale-démocrate et européiste en 2015[14], est un cas intéressant. Chef de file de l’ordolibéralisme, variante allemande du néolibéralisme (les Allemands parlent d’Ordnungspolitik, littéralement « politique de l’ordre »), partisan des regroupements transnationaux du type européen, il prône une variante européiste du national-conservatisme, qui s’explique par le fait que les intérêts nationaux de l’Allemagne se confondent avec ceux de l’Union européenne (jusqu’à ce que ne soit plus le cas). Du reste, W. Schaüble est le premier à avoir évoqué la possible sortie de l’UE des pays incapables de se plier à l’ « austérité » ordolibérale, et n’a jamais semblé redouter la perspective d’une dislocation de l’Union européenne.

Aux USA, la ligne nationale-conservatrice de D. Trump n’est pas une fantaisie propre au président des Etats-Unis : elle résulte des contradictions du capitalisme américain, dans un contexte où les intérêts nationaux américains ne se confondent plus nécessairement avec ceux des multinationales (Google, par exemple). La guerre commerciale engagée contre la Chine résulte de cette contradiction systémique : le caractère multipolaire ou transnational du capitalisme est entré en conflit depuis un moment avec la nécessité de sa régulation politique dans le cadre des états-nations.

Quant au dirigeant russe, W. Poutine, il est entouré d’idéologues « eurasiens », dont le néofascisme avéré est difficile à distinguer, on le verra, des positions d’A. de Benoist.

La contradiction interne au capitalisme dissociant l’hégémonie américaine mondiale et l’hégémonie mondiale de l’économie capitaliste est explosif. Elle remet au-devant de la scène les intérêts nationaux sans même avoir besoin d’idéologues pour penser ce retour de fait (les idéologues chiens de garde du pouvoir n’inventent rien : ils idéalisent le fait accompli).

En France, les évolutions récentes d’E. Macron, au reste typiques de l’extrême-centre depuis la Révolution française, sont significatives : son panaméricanisme « libéral »-internationaliste se colore tous les jours davantage de petites phrases nationales-conservatrices : l’interview accordée à Valeurs actuelles n’est pas une bévue électoraliste, c’est une stratégie politique. Il est intéressant d’observer que W. Schaüble fut un soutien de la première heure du président français. La tentation fasciste de l’extrême-centre spiritualiste dont se réclame E. Macron (E. Mounier, P. Ricoeur) n’est d’ailleurs qu’une répétition de l’histoire : il faut lire à cet égard le chapitre « La tentation fasciste » de l’excellent ouvrage de Z. Sternhell, Ni droite, ni gauche, L’idéologie fasciste en France[15].

Dans la droite LR en déroute, la tentation conservatrice, voire d’alliance avec l’extrême-droite, est très forte, on l’a vu : le soutien d’un Laurent Wauquiez aux premiers moments du mouvement des Gilets jaunes à l’automne 2018, alors que les cercles qui ont lancé le mouvement ont montré une grande porosité avec l’extrême-droite et l’ultra-droite, en est un indice. Le caractère de soulèvement populaire de ce mouvement et le rapprochement d’E. Macron avec une partie de la droite en janvier 2019 ont ensuite davantage invisibilisé ces convergences. Je renvoie à un récent article du Monde sur le sujet[16].

Benoist, conscient de cette conjoncture politique plus que favorable à son illibéralisme « communautarien » à la fois révolutionnaire et conservateur, s’adresse à ces « libéraux » sur le point de basculer vers le national-conservatisme, qu’il  nomme des « nationaux-libéraux », ou des « conservateurs-libéraux », et leur explique que leur « position » est « intenable » (B 31) :  ils « ont cru pouvoir se réclamer du libéralisme économique, voire du libéralisme politique, sans concéder plus qu’ils ne le souhaitent à l’individualisme extrême qui inspire le libéralisme philosophique ». Mais, leur demande Benoist, comment voulez-vous « réguler l’immigration tout en adhérant à l’ordre économique libéral qui repose sur un idéal de mobilité, de flexibilité, d’ouverture des frontières et de nomadisme généralisé » (B 31).

Ce passage est très important, parce qu’il dévoile la manière dont Benoist conçoit les relations entre le plan économique et le plan politique ou culturel (que sa « métapolitique » tend à confondre), et ce que signifie pour lui la primauté du politique sur l’économie, qu’il affirme tout au long du livre. En fait, Benoist considère que le capitalisme, c’est-à-dire une certaine organisation des rapports de production, est la conséquence pratique d’un « idéal », dont les deux aspects les plus dangereux sont selon lui « l’individualisme extrême qui inspire le libéralisme philosophique », et son corollaire, le « nomadisme généralisé ».

On remarquera au passage, mais j’y reviendrai plus loin en détails, que cette conception qu’il faut bien nommer idéaliste des infrastructures économiques découlant des superstructures culturelles ou morales, est un renversement complet de la perspective marxiste : ce renversement est exactement ce que Marx appelait « l’idéologie », « miroir inversé du réel ». Suivant en cela le modèle de la dialectique hégelienne, Marx considérait au contraire que les superstructures culturelles ou morales étaient le résultat dialectique des rapports de production – et que cette dialectique conduisait entre autres aux inversions idéologiques de la perspective réelle.

Cela n’empêche pas Benoist de se réclamer de Marx : on verra plus loin pourquoi et comment.

En attendant, dans ce passage du début de son livre, il cite (très abondamment) Jean-Claude Michéa, et approuve son assertion selon laquelle « l’économie de marché […] érode, chaque jour un peu plus, le socle anthropologique d[…]es valeurs traditionnelles, tout comme il détruit simultanément les conditions écologiques de la vie humaine » (B 31-32 et note 47 p. 50 pour la référence au Complexe d’Orphée de J.-C. Michéa.

Et Benoist de conclure quelques lignes plus bas : « Le libéralisme ne peut en réalité que s’opposer au conservatisme » (B 32). Au passage, il a embarqué sur le bateau de son conservatisme J.-C. Michéa, qui se réclame à la fois, il est vrain du « socialisme libertaire » et de l’ « anarchisme conservateur », comme il embarquera plus loin Chantal Mouffe et le « populisme de gauche », Michel Onfray ou encore la « communauté » chère à Jean-Luc Nancy.

Mais revenons à l’écologie selon Benoist : « On lui doit le rhabillage écolo-identitaire du Rassemblement national des dernières européennes, écrit un journaliste de Libération dans un dossier récent, orné d’une belle photo en noir et blanc et doucereusement complaisante, et consacré à ce « philosophe et historien des idées » [sic] qui « renouvelle la pensée de droite radicale » [sic]. Bolloré (CNews) et Drahi (propriétaire de Libération), même combat ? Ca vaut le coup de se poser la question.

L’important est que « tout change pour que rien ne change », comme susurrait le dinosaure sicilien de la grande propriété foncière selon Lampedusa. On n’a pas assez observé que c’est le slogan le plus intemporel du conservatisme le plus rance : nostalgique du féodalisme, comme l’est explicitement le conservatisme de Benoist.

Oui, mais, dira-t-on, et son anticapitalisme affiché ? Il écrit en effet, toujours à l’adresse des libéraux-conservateurs : « Comment restaurer des valeurs traditionnelles » sans remettre en cause un capitalisme qui s’applique partout à les supprimer ? » (B 31)

Cet anticapitalisme, comme celui des fascistes spiritualistes et des spiritualistes d’Esprit (E. Mounier, P. Ricoeur) de l’entre-deux-guerres (voir note 15), est un anticapitalisme aristocratique, nostalgique de l’Ancien régime – pas tant la monarchie absolue et le centralisme étatique, que la seigneurie médiévale, avec droit de vie et de mort sur ses serfs : « La société féodale était tout entière ordonnée à la notion de bien commun, écrit Benoist : les corps et corporations devaient prendre solennellement l’engagement de se soumettre à ses exigences. » (B 152).

Cet anticapitalisme est donc en réalité une nostalgie des « solidarités organiques traditionnelles » (B 150) propres aux sociétés d’ordre. Politiquement, et très logiquement, le centralisme étatique « s’employant à instaurer la ‘liberté industrielle’ » (B 150), qu’il soit monarchique ou révolutionnaire (la loi Le Chapelier abolissant les corporations en 1791), est considéré par Benoist comme la cause de tous les maux : « L’Etat-nation se construit au même rythme que le marché, tandis que la bourgeoisie poursuit son irrésistible ascension. ‘Individualisme et étatisme, dira Durkheim, marchent au même pas’ » (B 151).  

Cette nostalgie organiciste et cette mobilisation problématique (et antimarxiste) de la notion durheimienne de « solidarité organique » est essentielle pour comprendre sa conception de la « démocratie directe », pour lui synonyme de « démocratie organique » et « démocratie illibérale ».

Mais restons pour le moment sur la question du capitalisme. Une autre question posée par Benoist à l’adresse des libéraux-conservateurs définit clairement les limites de cette « mise en cause du capitalisme » qu’il prétend prôner : « Comment déplorer les faillites en série des petites entreprises tout en célébrant la liberté de la concurrence et la logique du libre-échange qui les provoque ? » (B 31). Benoist sait bien que sa nostalgie du féodalisme est impraticable, de même qu’il n’est pas possible de détruire les états-nations fondés sur l’égalité citoyenne issus de la Révolution française : on ne peut pas revenir à une société précapitaliste ni pré-étatique, explique-t-il en substance. En revanche on peut conférer un autre contenu (méta-)politique au concept de « nation », celle d’une « communauté organique », et encadrer le capitalisme grâce aux frontières nationales.

Cet encadrement national du capitalisme n’est en rien une mise en cause des rapports de production capitalistes, qu’il ne s’agit pas d’abolir mais de contenir dans les limites d’une politique protectionniste nationaliste : la défense du petit patronat n’est en fait qu’une légitimation de la libre entreprise, des « chefs d’entreprise », et d’une manière générale des rapports de production capitaliste.

Cela est explicite dans ce passage : « L’Etat n’a certes pas pour vocation de se substituer aux chefs d’entreprise ni aux agents économiques en général. L’agent économique doit être libre de son activité… pour autant qu’elle reste purement économique. Le problème est que bien des faits sociaux ont à la fois une dimension économique et politique ou culturelle. L’Etat doit intervenir en économie chaque fois qu’une activité économique possède de surcroît une dimension politique, car concernant cette dimension c’est l’autorité politique qui doit s’affirmer » (B 36).

La dimension « politique ou culturelle » qu’il faut privilégier sur les intérêts économiques, ce n’est pas la justice sociale, c’est-à-dire d’égalité et de répartition des biens, mais l’homogénéité de la « communauté » nationale.

Il faut préciser ici que chez Benoist comme les fascistes spiritualistes d’entre-les-deux-guerres, le différentialisme culturaliste se substitue au racialisme biologique fasciste, mais n’en fonde pas moins un identitarisme « traditionnel » ou « culturel », excluant tout « métissage », considéré comme le pire des maux : comment restaurer les « valeurs traditionnelles » sans rétablir « les frontières qui séparent et donc distinguent les différentes cultures de l’humanité » (B 31) ?, demande Benoist aux conservateurs de droite et de gauche comme aux écologistes « intégraux ».

Embarquant dans son conservatisme « révolutionnaire » la cause écologiste (ce que faisaient déjà volontiers le fascisme spiritualiste de l’entre-deux-guerres), Benoist s’emploie confondre les « valeurs traditionnelles » « communautaires » et « les conditions écologiques de la vie humaine » : c’est le versant écologiste fondamentaliste de son néo-fascisme.

En fait Benoist théorise le souverainisme rouge-brun-vert, dont la sphère d’influence à gauche s’étend jusqu’à certains « libertaires », fédéralistes et localistes (cf. p. 118) se réclamant de Proudhon et de « l’anarchisme conservateur », comme Michel Onfray ou Jean-Claude Michéa[18]. Evidemment Jacques Sapir et sa stratégie politique de regroupement des souverainistes de droite et de gauche, refrain plus récemment entonné par le gilet jaune gaulliste François Boulo, est cité en bonne place (B 256). « Restaurer le commun et le bien commun », écrit Benoist, dans un passage où il cite abondamment Dardot et Laval (Commun, La Découverte, 2015) : voici « le programme qui s’offre aujourd’hui à tous les antilibéraux » (B 45).

Les souverainistes de gauche et autres anarchistes « conservateurs » de l’ordre « naturel » devraient commencer à s’interroger sur le type de « commun » et de « nation » qu’il s’agit de leur faire endosser. Vers 1910, une telle conception nostalgique du « commun » des « corps » et des « corporations » a déjà servi à justifier la dérive fasciste d’une portion du mouvement ouvrier, en France d’abord (le Cercle Proudhon de Sorel), puis en Italie et en Allemagne. Apparemment les leçons de l’histoire ont été oubliées à gauche et à l’extrême-gauche, et jusque chez les libertaires – mais pas par Benoist qui la connaît au contraire sur le bout des doigts.

Elles ont pourtant été rappelées avec force par le livre de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : « C’est ainsi qu’émerge de la réalité historique du demi-siècle qui précède la Seconde Guerre mondiale l’essence du fascisme : une synthèse de nationalisme organique et de socialisme antimarxiste »[19]. C’est bien cette synthèse que nous ressert Benoist et qu’un journaliste acculturé (pléonasme) juge « nouvelle ».

 B. L’antimarxisme de Benoist et ses tentatives de convergence avec le marxisme « critique » ou la critique structuraliste et post-moderne du marxisme

Pour comprendre les limites de la mise en cause du capitalisme par Benoist, il faut regarder dans le détail ses innombrables références à Marx dont il prétend dissoudre l’« ambiguïté » (cf. B 163) –  alors qu’il vient d’expliquer que le « syndicalisme révolutionnaire » de G. Sorel s’est opposé à juste titre à l’intégration du mouvement ouvrier dans le jeu (social-)démocratique « bourgeois » dans les années 1910[20]. Marx est-il un « libéral », feint de se demander Benoist, et se réclame de Sorel, marxien dont la dérive nationale et fasciste est bien connue.

Chemin faisant, l’admirateur déclaré des « non-conformistes des années 30 » (B 166)[21], forge un Marx « illibéral » et « communautarien » ni de gauche ni de droite (cf. p. 117), un Marx « souverainiste » en somme, tout en prétendant rallier dans son sillage la critique d’extrême-gauche voire libertaire, du marxisme « orthodoxe » et de son « économisme ». Un scénario politique qui, à vrai dire, a également un air de déjà-vu[22].

En réalité, ce pseudo-marxisme est tout simplement un antimarxisme. Démonstration en six points. 

[A SUIVRE]

 

[1] Nicolas Bonanni, L’Amour à trois, Alain Soral, Eric Zemmour, Alain de Benoistm, Le Monde à l’envers, Grenoble, 2016.

[2] Nicolas Bonanni, op. cit., p. 9, voir la note 3 : interview d’Eric Zemmour par Alain de Benoist, Eléments n°154, janvier-mars 2015.

[3] Nicolas Bonanni, op. cit., p. 5.

[4] Gérard Noiriel, Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, La Découverte, septembre 2019.

[5] Gérard Noiriel, op. cit., p. 228 et 129 pour l’ « essentialisme ». G. Noiriel qu’il reprendre en partie des analyses déjà formulées par Shlomo Sand.

[6] Gérard Noiriel parle de « marché de masse soumis aux lois du capitalisme », op. cit., p. 228.

[7] Gérard Noiriel, op. cit., p. 228.

[8] Comme le repère également N. Bonanni : le mot est revendiqué par A. de Benoist pour qualifier sa démarche propre. L’ambition philosophique de Benoist est notable : il serait utile de démontrer que sa philosophie politique n’est pas si profonde qu’il prétend. Cela impliquerait des développements qui ne peuvent trouver leur place dans le cadre de cet article.

[9] On doit l’expression d’ « extrême-centre » à l’historien Pierre Serna, spécialiste de la Révolution française, forgée en 2005 dans son ouvrage La République des girouettes. 1789-1815 et au-delà. Une anomalie politique française, la France de l'extrême-centre ; en 2019, il revient sur ce concept en étendant son application au macronisme dans L'extrême centre ou le poison français : 1789-2019, Seyssel, Champ Vallon Editions. Cette conceptualisation est appelée à devenir classique.

[10] JDD, 17.11.2019 https://www.lejdd.fr/Culture/Livres/lhistorien-patrick-boucheron-emmanuel-macron-fait-preuve-dun-aveuglement-historique-sur-limmigration-3931655.

[11]  Alain de Benoist, Contre le libéralisme, Editions du Rocher, Monaco, 2019 (je note les références à ce livre à la suite des citations sous le format B suivi du numéro de la page de cette édition). Cf. un article récent sur la récupération du concept gramscien d’ « hégémonie culturelle » : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/10/30/la-grande-bataille-pour-l-hegemonie-culturelle_6017397_3232.html Il y a une méthode Benoist de recyclage des concepts de gauche ou de la sphère marxienne et marxiste, qu’il faudrait analyser plus systématiquement, et qui de fait relève d'un travail systématique de « journalisme intégral », auquel se consacre également à un niveau moins métapolitique l'entourage de Marion Maréchal Le Pen ou feu Bastion social. La « métapolitique » de Benoist relève davantage d’un propagandisme journalistique que de la philosophie politique : aucun approfondissement des références à la critique de la valeur ou à la théorie de la domination de Moïshe Postone. Le name dropping théorique est de rigueur et imite sans convaincre la manie académique des références internationales (notamment américaines) abondamment fournies : il y a ici comme une rencontre de la non-pensée entre l’académisme obsédé d’autorité « scientifique » et le journalisme intégral que pratique Benoist. La prose d’E. Zemmour, pseudo-savante, en est à cet égard un sous-produit caricatural. Zemmour bluffe les illettrés, Benoist les « intellectuels » – et c’est beaucoup plus grave, parce que c’est au cœur de la domination culturelle (académique), sociale et économique que surgit la possibilité du fascisme.

[12] Cf. note 9 et la référence de l’ouvrage récent de Pierre Serna sur le sujet ; cf. aussi l’interview de P. Serna par Julien Théry : https://www.youtube.com/watch?v=wLfAACNdxyo. J’ai employé cette expression dans un article paru en allemand dans la FAZ en juin 2017, à lire en français ici : https://blogs.mediapart.fr/pascale-fautrier/blog/010717/emmanuel-macron-ainsi-vint-en-europe-le-messie-botte

[13] Pascale Fautrier, La Vie en jaune, Au diable Vauvert, 15 août 2019.

[14] Ce que le film de C. Costa-Gravas, Adults in a room, 2019, montre magistralement – même si on peut lui reprocher d’idéaliser l’action de Varoufakis.

[15] Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983-2012), folio Histoire, p. 609 sq. Il faut se rappeler en particulier qu’Emmanuel Mounier, fondateur de la revue Esprit, pourfendeur du « désordre établi » par la démocratie « bourgeoise » et du capitalisme au nom de la « primauté du spirituel », a en commun avec les fascistes l’antimatérialisme, l’anti-individualisme, et il dialogue volontiers avec la gauche fasciste (on a oublié qu’il y eut une gauche fasciste, il serait temps de s’en souvenir) : tous ces courants du spiritualisme, fascistes déclarés ou tentés par le fascisme, appellent de leurs voeux, écrit Sternhell, « une autre société et une autre civilisation : une société organique, « communautaire », conduite par des élites viriles ayant le sens du sacrifice, qui puisse remplacer la civilisation mercantile d’aujourd’hui », cf. Z. Sternhell, op. cit. p. 612.

[16]https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/08/09/gilets-jaunes-le-rendez-vous-manque-des-republicains_5498130_4500055.html

[17] Je me méfie de la vision idéalisée du communalisme chrétien d’Arnaud de Brescia précisément parce que, contrairement à ce qu’écrit Benoist, il ne s’oppose pas fondamentalement à la conception chrétienne de l’ordo dei. Certes, les bourgeois des villes s’appuient sur les pouvoirs centraux pour s’émanciper des seigneuries locales ; certes cet affranchissement peut être considéré comme fondant une conception juridique de la communauté, en rupture avec l’organicisme féodal ou pré-féodal ; mais c’est au nom d’une légitimité divine que cette légalité est réclamée, et elle reconduit à l’intérieur des villes, les « ordres » féodaux, c’est-à-dire une sacralisation des rapports de production. J’ajouterais, dans la continuité de la réflexion menée dans mon Hildegarde de Bingen, un secret de naissance, Albin Michel, 2018, qu’Alain de Benoist se contente de laïciser, comme du reste le new age dont son spiritualisme païen est proche, ce que j’ai appelé dans ce livre la « mentalité théocratique ».

[18] Benoist cite même Raoul Vaneighem (et Debord), d’une manière qui devrait attirer l’attention : en suggérant une communauté d’apologie de l’oisiveté aristocratique, cf. p. 188.

[19] Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983-2012), folio Histoire, p. 207. Je ne fais pas de ce livre une bible. Sa perspective idéaliste uniquement focalisée sur l’histoire des idées a une faiblesse théorique grave : elle hypostasie le « libéralisme » politique comme un fait historique, sans jamais justifier cette pétition de principe. Mais la description d’une certaine dérive organiciste du mouvement ouvrier avant et après la guerre de 14 est imparable. De même, la critique du socialisme planiste de De Man et celle de l’extrême-centrisme d’un Mounier comme préparant le pétainisme, éclairent d’une manière frappante les évolutions politiques les plus récentes et la dislocation de la gauche : E. Macron ne se réclame pas pour rien d’Esprit, et l’apparentement entre un M. Valls et M. Déat, le talent en moins, est à la lecture évident. Il manque certes à ces analyses une étude de l’idéologie fasciste davantage ancrée dans des contradictions sociales et politiques mouvantes, qui reste à écrire. Et cette critique de Benoist à laquelle je m’efforce ici, est en elle-même inutile, si son offensive idéologique n’est pas contrée par un engagement politique effectif (qui est le mien) en faveur d’un anticapitalisme débarrassé du flou « anti-libéral » et du souverainisme « illibéral » - sans parler d’un antiféminisme délirant et une haine des femmes lisibles par exemple dans ce paragraphe sur les « petites femmes moyennes-pilulées-tampaxées-avortées-divorcées-remariées » (B 178).

[20] Le syndicalisme révolutionnaire avait bien des raisons valables de refuser l’intégration dans le jeu de la démocratie représentative – danse menée, sauf situations exceptionnelles, au seul profit des oligarchies capitalistes. Mais ce qui pose problème, c’est que la lutte des classes se trouve refoulée au second rang de ses préoccupations, laissant toute la place au premier plan à l’unanimisme nationaliste : c’est, comme l’explique Zeev Sternhell, le cocktail explosif qui conduit au pouvoir le « national-socialisme » en Italie puis en Allemagne, dont une partie (minime) de la base populaire (y compris du NSDAP) est constituée par la dérive nationaliste, à la fois anti-démocratique et antimarxiste, d’une partie du mouvement ouvrier.

[21] Il faut lire les pages de Zeev Sternhell, op. cit., pp.  sur les dits « non-conformistes » (les animateurs de la revue Combat, exemplairement Thierry Maulnier dont se réclame ouvertement Benoist : B 166 et 186 note 38), et leur proximité avec les fascistes d’une part, avec l’extrême-centrisme spiritualiste des animateurs d’Esprit de l’autre. Thierry Maulnier (Combat), auteur d’une introduction au livre de Moeller van den Bruck, Le Troisième Reich, condamne comme E. Mounier à la fois le marxisme et le libéralisme : lire le chapitre de Sternhell « Le fascisme spiritualiste », 529 sq. et le chapitre suivant consacré à E. Mounier « La tentation fasciste », pp. 609 sq. et en particulier la page où il compare les positions de Maulnier et Mounier : p. . Le discours antiéconomiste des fascistes ou des extrême-centristes converge absolument et s’accorde sur la conviction commune que ni la propriété privée, ni le profit individuel ne doivent ni ne peuvent être mis en cause autrement que sur un plan moral (Sternhell 507)

[22] A propos de cette impression de « déjà-vu », il faut lire le livre de M. Foessel, qui partant d’une réfutation de toute comparaison hâtive entre les années 30 et les années 2007-2019, finit par montrer avec précision que les similitudes sont frappantes. La différence est qu’un certain nombre d’évènements conduisant au pétainisme ont tendance à se concentrer spectaculairement au cours de l’années 1938, alors que des évènements similaires se disséminent sur des années ailleurs, et depuis 2007 en France : cf. M. Foessel, Récidive : 1938, PUF. La responsabilité de la gauche radicale et socialiste, et, plus évidemment encore, de la droite parlementaire, dans la catastrophe munichoise et la collaboration avec le nazisme, on l’a oublié, avaient été montré par nombre d’historiens, et cette période a même ses chefs-d’œuvre littéraires : Le Sursis de Sartre, très inventif formellement, et l’inouï livre hénaurme d’Aragon Les communistes.

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