Annihiler le bac pour mieux détruire une éducation nationale ? 2/2

Deuxième partie d'un texte écrit par un professeur de philosophie, Didier Carsin, dont je relaie le texte, partie qui intéressera plus les enseignants eux-mêmes. Vers un nouveau managament accru?

( partie 1 ici: https://blogs.mediapart.fr/pascale-fourier/blog/090721/annihiler-le-bac-pour-mieux-detruire-une-education-nationale-12)

Pas plus qu'on ne peut aborder la question du bac sans mesurer sa place centrale, on ne peut aborder le contrôle continu sans tenir compte des "engagements" du Grenelle de l'éducation et des "ajustements" annoncés sur le contrôle continu pour le bac 2022 (voir le site du ministère). Pour comprendre de quelle manière le contrôle continu sera mis en place dans les lycées, il faut lire ces textes. On verra que le contrôle continu devra mettre en oeuvre la nouvelle politique de management voulue par Blanquer.

Quelques mots sur cette politique. Selon le nouveau management, il n'y a plus lieu de distinguer, comme c'était le cas auparavant, l'autorité administrative de l'autorité pédagogique. L'inspection générale n'est plus indépendante: elle est directement sous les ordres du ministre.

Je cite les "engagements" du Grenelle: "La création d’une direction de l’encadrement réunissant le service de l’encadrement de la direction générale des ressources humaines (DGRH) et la mission de la politique de l’encadrement supérieur (MPES) a été annoncée par le ministre le 11 mars 2021 et verra le jour dès le mois de juillet 2021.

Cette nouvelle direction sera chargée de la définition et de la mise en oeuvre de la politique de gestion des ressources humaines des personnels d’encadrement intermédiaire et supérieur des ministères : personnels de direction, personnels d’inspection, administrateurs civils, emplois fonctionnels interministériels en administration centrale, emplois fonctionnels des services déconcentrés de l’éducation nationale et des opérateurs de l’enseignement scolaire et de l’enseignement supérieur"

Quant aux IPR, ils sont désormais intégrés à "la gestion des ressources humaines" au même titre que les autres personnels de direction. Leur vocation disciplinaire est ainsi appelée à s'effacer (je ne dis pas: à disparaître). Ils devront repérer les professeurs qui pourront les assister dans leur mission (manager les ressources humaines). Ils recruteront ainsi des professeurs faisant fonction d'inspecteurs, des professeurs référents etc... Ces professeurs ne seront pas simplement des conseillers pédagogiques. Ils disposeront d'un pouvoir de directive, de contrôle et d'évaluation, et se trouveront donc investis d'une autorité pédagogique sur leurs collègues. Ils seront chargés de les "accompagner, de coordonner le travail en équipe, et probablement de les évaluer. Ces nouvelles fonctions seront rémunérées par des primes individualisées (qui deviendront bientôt le seul moyen de gagner plus dans le cadre d'une politique d'austérité salariale où il n'est plus question d'augmenter les salaires).

professeur
Piloter, encadrer... Accompagner (?)

Dans ce contexte, la pédagogie ne relèvera plus de la liberté pédagogique des professeurs mais de leur intégration dans une pédagogie d'établissement. "Piloter", "encadrer", "accompagner", tels sont les maîtres-mots du management!

Le contrôle continu sera ainsi "piloté", "encadré", les professeurs seront "accompagnés". Son organisation exigera le pilotage des inspecteurs et de fréquentes réunions des conseils pédagogiques chargés d'élaborer une évaluation commune dans l'établissement. Le monde de l'éducation est appelé à devenir le monde d'une évaluation permanente: évaluer les élèves, évaluer les enseignants, évaluer l'évaluation, évaluer l'établissement etc... Ce contrôle continu ne concerne pas seulement le lycée mais aussi la fac: les collègues universitaires de Rouen (philosophie) nous ont indiqué qu'il n'y aurait plus désormais d'épreuves finales (impliquant des compositions écrites d'une durée de 4 heures) mais seulement des épreuves de contrôle continu de deux heures qui se feront au détriment des horaires de cours et de leur progression.

Je cite ici le texte ministériel concernant les ajustements sur le contrôle continu pour le bac 2022 : "Ce contrôle continu, à la fois pris en compte dans le cadre de la procédure Parcoursup et au baccalauréat, devrait voir sa validité et son objectivité assurées : les professeurs gagneraient ainsi à intégrer leurs modalités d’évaluation au fil de l’année dans une réflexion concertée et à les inscrire dans un cadre national, garant d’une qualité reconnue et partagée.

À cette fin, les équipes enseignantes et les personnels de direction bénéficieraient respectivement de formations spécifiques qui les aideraient à mettre en œuvre, chacun dans son domaine de compétences, un contrôle continu robuste et équitable. Les corps d’inspection seraient particulièrement mobilisés pour les accompagner.

Le guide pour l’évaluation, élaboré par l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, serait étendu à la classe de première et mis à la disposition des professeurs dès la rentrée scolaire 2021.

La banque nationale de sujets (BNS) demeurerait pleinement accessible : les professeurs pourraient y puiser des supports d’évaluation qu’ils pourraient exploiter pour les devoirs en temps limité qu’ils proposeront à leurs élèves dans le cadre du contrôle continu. Des outils académiques d’analyse des résultats antérieurs des élèves de chaque lycée complèteraient ces ressources.

Les équipes disciplinaires et les conseils pédagogiques des établissements feraient des pratiques d’évaluation dans le cadre du contrôle continu un sujet majeur de leurs échanges : cette dynamique collective aboutirait à l’élaboration d’un projet sur les pratiques d’évaluation de chaque établissement, connu et partagé par les membres de la communauté éducative." Tout un programme!


Vers l'établissement-entreprise ?

Le contrôle continu implique donc une nouvelle organisation du travail pédagogique et exige une présence accrue des professeurs dans leur établissement. Celle-ci sera rendue possible grâce à la modification apportée par le décret de 2014 au statut des professeurs qui ajoute aux maxima hebdomadaires d'heures de cours (18h ou 15h) des "missions liées", c'est à dire des obligations horaires définies au niveau local . Chaque établissement pourra désormais fonctionner comme une entreprise autonome dont l'efficacité et les performances devront se mesurer ("s'évaluer") Enfin, pour couronner le tout, Blanquer a prévu dans sa loi pour une école de la confiance la création d'un conseil d'évaluation de l'école chargé d'évaluer les performances des établissements scolaires, d'évaluer leurs pratiques d'évaluation. Cette politique d'évaluation est déjà mise en oeuvre dans des pays comme les USA, la Grande Bretagne, la Suède...

Il me paraît nécessaire d'avoir tous ces éléments en tête pour aborder non seulement la question du bac, mais aussi celle du contrôle continu (dans le cadre de la nouvelle politique de management).

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