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Le Club de Mediapart sam. 28 mai 2016 28/5/2016 Dernière édition

La mémoire dans la voix : le poème d’Afrique francophone

Les poètes africains contemporains le savent sans doute mieux qu’aucun autre en quelque endroit de la planète : la « muse » de l’Histoire est une bonimenteuse, qui s’y entend pour tromper son monde. Ce constat sans appel, c’est l’écrivain tchadien Nimrod qui, en d’autres termes, l’établit en introduction d’un dossier de la revue L’Étrangère réunissant quinze poètes de l’actuelle « galaxie africaine francophone ».

Les poètes africains contemporains le savent sans doute mieux qu’aucun autre en quelque endroit de la planète : la « muse » de l’Histoire est une bonimenteuse, qui s’y entend pour tromper son monde. Ce constat sans appel, c’est l’écrivain tchadien Nimrod qui, en d’autres termes, l’établit en introduction d’un dossier de la revue L’Étrangère réunissant quinze poètes de l’actuelle « galaxie africaine francophone ».

C’est en effet mû par les violences de l’Histoire faites à l’Afrique que Nimrod enjambe le demi-siècle passé, ravalant la période post-coloniale à un apparat chronologique peu significatif – « notamment pour l’Afrique dite indépendante » « car l’esclavage caractérise le commerce international », et le temps, notre temps, y est à un « néocolonialisme » débridé.

Cela bien précisé parce que la poésie a forcément maille à partir avec l'Histoire. Commentant un vers fameux de Senghor («  [...] l’Europe à qui nous sommes liés par le / Nombril »), Nimrod note que la métaphore du « nombril », au travers de « la configuration physique de deux continents » – figurant une « anse », un « pont au-dessus de la Méditerranée » –, désigne aussi l’endroit « où viennent s’échouer les cadavres de tant d’Africains ».

 © Hélène Amouzou © Hélène Amouzou


Il fallait ces mots bien trempés pour signifier que la colère, et le sens du combat, de « l’art poétique négro-africain » issu du mouvement de la négritude (« né en 1935-36 à Paris »), ne sont pas près de retomber. Pas moins qu’à cette époque qui a vu son surgissement, le chant de ce poème obéit à l’« archétype du rythme africain » : « Notre syncope est universelle ; elle est aussi scabreuse », souligne Nimrod. D’où l’indocilité proclamée, revendiquée par Césaire dès 1955 à la face du vers régulier « français ». Ainsi, cette poésie se tient résolument à l’écart de deux expressions importantes de la poésie de langue française de l’immédiat après-guerre : le formalisme versifié et l’écriture à syntaxe nominale (au verbe raréfié).

Le miracle qui se produit alors est l’extraordinaire ressourcement de cette écriture « négro-africaine » à la voix dans le poème. Forts de leur inscription dans l'Histoire dans sa dimension collective, tout en s’exemptant de proclamer l’autonomie formelle de leur art, ces poètes peuvent solliciter la mémoire pour façonner le temps d’un récit, qui peut donc être collectif. À ceci près que cette mémoire singulière se noue à la voix, se faisant ici l’expression inouïe d’une relation d’événements tout à la fois rêvés et réels, comme dans le songe, et à l’instar du conte.

Il y aurait beaucoup à donner à lire de ces poèmes. En voici un par exemple, exceptionnellement court, du compatriote de Nimrod, Koulsy Lamko, extrait d’une série intitulée « Poèmes tchadiens, poèmes mexicains » :

Je suis du côté du silence
Cette île des douleurs aphones
Cette île de flamboyants fanés

Des charognards becs affûtés
Œil rond dans le gui mauve
On n’a jamais encerclé mon cadavre

Par son itinérance, Lamko est également très représentatif de cette « diaspora noire »), lui, qui écrit :

J’ai un fils qui est né chômeur
Lobotomie des énergies vitales
Il ne saura jamais être comme moi
Porteur d’eau
Porteur de nuage
Cireur charbonnier
Convoyeur de mots
[...]

Nimrod insiste à juste titre sur la force assez incomparable à ses yeux des trois poètes femmes qui figurent dans cet ensemble de voix africaines. Aux côtés de Tadela Boni et de Véronique Tajdo, on trouve ainsi la Franco-Sénégalaise Sylvie Kandé :

Quatre à quatre, je monterais vers cette chambre sous les combles,
jadis fameuses pour sa boîte rouge près de la serrure apposée,
où le visiteur trouvait, signe de bienvenue pour compenser l’absence,
la clé. Mais voilà : je n’ai plus mes rêves de vingt ans qui me faisaient gravir,
légère et confiante, six volées d’une histoire en colimaçon.
Alors, je t’attendrai sur le trottoir d’en face,
éperdue de tout ce bleu badigeonné sur ma porte !
Elle était verte, mais je le sais, enfin... crois-tu ? me dis-je,
songeant que j’aurais pu, dans le fond, tout inventer.
Tout à coup une silhouette osseuse s’encadre dans le chambranle,
et observe sans mot dire cette dame au chignon,
incongrûment adossée au portail d’en face.
Reprend sa marche chancelante sans se retourner,
la mort aux talons.
Moi et moi en chiens de faïence
sur les trottoirs opposés d’une rue
où, l’espace d’un instant, nous nous tenions :
entre nous, comme une rivière d’asphalte,
le drapé d’une pluie froide, et puis trois décennies de distance.
Qui j’ai pu être, je ne le saurai plus.

Ainsi le récitatif de cette mémoire prenant voix se dissocie de toute assignation de lieu et de temps, s’élève à la verticale du temps des événements, tout comme la parole trouble l’espace pour s’échanger, se dire.

Au sommaire de cet ensemble sur la poésie d’Afrique francophone, inédit par sa richesse, figurent également le Congolais Léopold Congo-Mbemba, les Camerounais Paul Dakeyo, Patrice Nganang, Kouam Tawa et Hervé Yamguen, les Béninois Fernando d’Almeïda et Paulin Joachim, le Sénégalais Amadou Lamine Sall, le Malgache Raharimanana, le Mauritanien Ali Abdoul War, le Bénino-Togolais Jean-Jacques Séwanou Dabla.

Pour prolonger un peu cette découverte, voici des extraits de poèmes mis en exergue par Nimrod dans son introduction :

Le fleuve est une branche
La mer est un arbre
Le fleuve est porté
La mer est porteuse

(Ali Abdoul War)

Parfois, je rencontrais une évocation tout à fait inédite :
Il y avait le soir, comme une trouée
Dans l’obscurité les hurlements de James Bond
Qui nous faisaient sautiller « ants in my pants ! »
Et les plaintes d’Otis Reding
Et les jérémiades de Mort Schuman

(Jean-Jacques Dabla)

Et lorsque je tombais sur un air connu, un soupçon d’excuse –
ou de culpabilité – s’y faisait entendre :
Il y a tant d’enfants qui ne
rient plus dans mon pays...
Et voici que j’ose avoir le temps de
Héler l’amour pour t’aimer ma Tzigane

(Amadou Lamine Sall)

L’Étrangère, nos 33-34, dossier spécial « Poésie d’Afrique francophone » établi et présenté par Nimrod, 208 p., 25 euros. Photographies d’Hélène Amouzou (voir ici). La revue est éditée par La Lettre volée (voir ici). Parmi les récents livres de Nimrod : Babel, Babylone, poèmes, Obsidiane (2010) ; Un balcon sur l'Algérois, récit, Actes Sud (2013).

N. B. Pour sa 32e édition, le marché de la poésie 2014 qui se tient du 11 au 15 juin, place Saint-Sulpice, à Paris, a pour « invité d'honneur » le Bassin du Congo (voir ce lien ici).

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Tous les commentaires

Bel bel et fort article à haute teneur poético-politique. Voilà de quoi nous avons bien besoin, de poèmes secrétés par les forces existentielles. Au miroir dévasté de tous les "ego", proclamons une non-fiction radicale ! Et d'ailleurs (hasard ?) les poètes du "bassin du Congo" sont les "invités d'honneur" du marché de la poésie cette semaine...

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