Covid-19: une «captation mentale» sans précédent, entretien avec Bernard Noël

Quoi qu’il advienne de la crise provoquée par la pandémie de coronavirus, son effet le plus notable, et qui n’est peut-être pas suffisamment relevé comme tel, restera la « captation mentale » dont elle a été, et est toujours, l’instrument. La « captation mentale », c’est précisément un des outils critiques de nos sociétés forgés par l’écrivain Bernard Noël.

Dans un entretien récent avec Yves Jouan, paru dans la revue Apulée (éditions Zulma), l’écrivain et poète Bernard Noël a mis au jour, au fil de la discussion, l’expression « captation mentale ». C’est là une expression nouvelle de la « sensure », ce terme clé de ses écrits politiques que Bernard Noël a créé pour désigner la privation de sens, à laquelle s’emploient, selon lui, nos sociétés autoproclamées libérales. Il s’agit bien, indique-t-il, en 1975 dans le texte « L’outrage aux mots », écrit en réaction au procès qui lui fut intenté lors de la parution du Château de Cène, non d’une privation de parole, mais d’une privation de sens, « forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime ».

L’un des effets les plus indésirables de la crise provoquée par la pandémie de Covid-19 est précisément de rendre nos « cerveaux disponibles » à l’événement tel qu’il est égrené par les pouvoirs de tous ordres, politique, médiatique.

L’entretien avec Yves Jouan, auquel on peut se reporter dans le document PDF joint ci-dessous, a été réalisé peu avant que n’éclate à la face du monde la pandémie de Covid-19. Bernard Noël y revient sur les fondements de sa pensée politique, et sur cette extension qui peut être donnée à la notion de « sensure ».

Entretien avec Yves Jouan (pdf, 284.0 kB)

Les écrits politiques représentent une grande partie de l’œuvre de Bernard Noël. Ils ont été regroupés en un volume sous le titre générique L’Outrage aux mots aux éditions P.O.L en 2011. Dans les pages liminaires de La Castration mentale en 1997, où il pose la séparation de la culture d’avec le corps social du fait de la soumission du politique à l’économique, Bernard Noël s’interroge sur notre rapport au temps comme « condition du sens » : « Qu’est-ce que mon temps ? Qu’est-ce qui est mien à l’intérieur du temps ? »

C’est cette « condition du sens » que vient épuiser le présent de la crise pandémique, rendu virtuel d’être indéfiniment repoussé, condamnant de ce fait notre rapport au temps, à toutes les modalités du temps : physique, le temps du monde naturel, qui s’écoule ; chronique, le temps des événements, calendaire, socialisé, avec un avant et un après ; et aussi, et surtout le temps que nous pouvons éprouver subjectivement, dans la prise que nous avons sur l’événement par la pensée, la parole.

Alors que nous correspondions et faisions le constat d’un terrible sentiment d’impuissance face à l’actualité de la pandémie, nous avons échangé sur ce moment de brouillage considérable du corps social.

Bernard Noël © Pierre Nicolas Bernard Noël © Pierre Nicolas

« La pandémie crée une situation intimement partagée par tous comme aucune idéologie n’avait réussi à le faire »

Ne faudrait-il pas en premier lieu décliner le moment pandémique que nous connaissons – son imprégnation sur nos consciences – comme un avatar monstrueux de cette « captation mentale » que vous évoquez dans cet entretien avec Yves Jouan ?

Bernard Noël : Le trajet fut long dans la prise de conscience et dans la nomination de cette « captation mentale » depuis le début des années 70. Tout est parti du constat que nos démocraties libérales étaient plus habiles que les démocraties populaires et avaient inventé une « sensure » par la privation de sens, qui multiplie l’information pour la brouiller au lieu de la limiter par la « censure ». J’y pense parce que la pandémie que nous vivons me rappelle l’atmosphère des pays de l’Est à l’époque de leur isolement. La pandémie est indéniable, et chacun accepte les règles du confinement pour se préserver du mal et aussi en préserver les autres, mais chacun sait bien que le pouvoir ne le protège que pour augmenter son contrôle, donc capter d’avance son avenir. La pandémie crée une situation intimement partagée par tous comme aucune idéologie n’avait réussi à le faire, sauf les religions : elle ne menace que nos corps, mais permet que l’on capte nos têtes comme rêvent de le faire les régimes totalitaires, d’où le sentiment que plane un danger qui attend le bon moment pour s’emparer de nous.

Ne s’agirait-il pas d’asservir le plus grand nombre en lui faisant éprouver un profond sentiment de déréliction du simple fait d’être livré à soi-même ? Sentiment d’autant plus fort que les vies sont réduites dans leur exercice, socialement, à des services de « première nécessité », là aussi de quelque nature qu’ils soient, autrement dit pour le plus grand nombre à du « consommable ». « S’il s’interrogeait sur la nature du consommable, notre monde devrait faire disparaître l’avenir, dites-vous, pour que n’existe plus que le présent. »

Le confinement est limité, ce qui le rend plus supportable. Il permet, au nom d’une situation exceptionnelle, d’asservir le plus grand nombre dans son intérêt, celui de sa santé, de sa survie. Cependant, la situation se révèle vite paradoxale : elle implique de faire confiance au gouvernement qui la décrète et qui la gère, alors même qu’il multiplie dans sa gestion les erreurs et les mensonges. Oui, mais cela, qui entache son pouvoir, ne l’écarte ni ne le diminue en rien, car il est irremplaçable. Et ce caractère, soudain rendu plus évident par la situation dangereuse, révèle – ou du moins le devrait – que nos vies sont cantonnées au présent. Pourquoi ? Parce que la société de consommation, devenue complètement la nôtre, est gouvernée par une économie incompétente dans l’ordre du vivant, elle qui nous confine dans un présent condamné à s’épuiser lui-même et la vie avec.

Vous relevez notamment que « le but final [de la captation mentale, mettant à profit les techniques de communication modernes] est la confiscation de la mentalité individuelle » par le pouvoir.

La « captation mentale » est liée à l’évolution des techniques de l’information, donc des media. Du temps où la presse avait le premier rôle, elle exigeait d’en passer par la lecture, qui suppose un effort d’attention et de réflexion. Tout a complètement changé quand la télévision est devenue populaire car il suffit, pour y avoir accès, de presser sur un bouton et de s’asseoir devant l’écran. Vos deux circuits d’expression, le visuel et l’auditif, sont alors « captés » ce qui vous prive du pouvoir de dériver de l’un vers l’autre dans un mouvement de réserve ou de critique. L’étonnant est que l’on doit à un directeur de TF1, l’un des principaux et premiers exploiteurs de ce système, la formule la plus adéquate pour le dénoncer, alors qu’il ne voulait que définir très précisément son rôle : « rendre le cerveau disponible », celui de ses auditeurs, pour qu’ils consomment les produits vantés par sa chaîne. Mettre les cerveaux en état de disponibilité, c’est bien évidemment capter leur attention, leur réflexion, leur pensée pour les soumettre au désir d’une consommation, celle d’un produit ou d’une politique. C’est aussi faire que, peu à peu, il n’y ait au monde pas d’autre appétit que de consommer, mouvement accéléré par l’invention des smartphones, petites télévisions portables qui multiplient la dépendance de leurs utilisateurs et permettent en plus de pouvoir policièrement les repérer.

« Quelle “grâce” la Finance va-t-elle pouvoir dispenser pour “sensurer” toutes nos valeurs au seul profit de son pouvoir ? Jusqu’ici, elle ne nous a proposé que la consommation, qui est une grâce bien misérable », énoncez-vous. D’une main, elle nous offre cet ersatz de « grâce », de l’autre on sait comment elle réprime tous mouvements qui contestent son pouvoir.

Le confinement est encore perçu comme une mesure protectrice bien qu’il ait aussi révélé que ceux qui nous en gratifiaient étaient de bien minables protecteurs. Le passage fut particulièrement brutal entre la répression du personnel hospitalier et son éloge voulu très reconnaissant. Il y avait eu auparavant la longue surprise du mouvement des Gilets jaunes, la série infatigable des manifestations contre la réforme des retraites et toujours la même réponse du gouvernement : répression policière très violente et passage en force. Si l’on pense que le confinement est survenu dans ce contexte, il a l’air d’un emprisonnement général bienvenu pour le pouvoir qui se masque de sa nécessité. Restent pourtant les exigences économiques qui effacent nos illusions quand on compare les milliards promis aux banques et l’aumône faite aux hôpitaux. Le vieux monde n’est pas derrière nous mais bien établi au pouvoir : il a semblé se renouveler en s’offrant un jeune président dont la bonne mine n’a pas fait longtemps illusion. Il essaye de la retrouver par des discours dont la sensiblerie ne fait illusion qu’à lui-même pendant que ses créatures, fortes de leur majorité, votent des décrets meurtriers pour la législation du travail et nos libertés. Toujours un double langage qui brandit la menace et dans le même mouvement tend la main. Le confinement en est un exemple, lui qui capte notre liberté mais semble n’avoir pour but que notre protection. Ce qui va le suivre permettra de mesurer ce qui vraiment l’animait.

Je relisais La Castration mentale, et ceci m’a particulièrement retenu sur le geste sans cesse commencé de la création : « On crée […] pour clouer le temps à l’intérieur d’une chose unique afin qu’il n’y soit plus que de l’avenir en suspens… »

Quand j’écris, ai-je le sentiment de créer ? Non, je crois que, malgré cinquante ans consacrés à cet exercice, je ne l’ai jamais eu, mais bien plutôt celui de poursuivre un Tu qui met dans ma main toute la langue. Alors, le temps est cloué dans l’instant de cette coïncidence unique, et je chercherai encore et encore sa répétition chaque fois unique pour sentir que la vie n’a de limites qu’individuelles. L’homme est mortel, mais il a créé, avec la Culture, une immortalité humaine que sa captation par l’économie est en train de rendre périssable, comme par ailleurs la vie de l’espèce et plus seulement de l’individu.

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N.B. Sur Bernard Noël, suivre en particulier ce lien vers le site de Nicole 
Martellotto : Atelier Bernard Noël.

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Viens dis-tu
et le vif rassemble
l’après avec l’avant

comme s’il avait tout le temps
et il l’a
car le monde ne vient pas

au temps mais le temps
au monde
en chacun de nous commençant […]

Bernard Noël, extraits d’un poème de La Moitié du geste (in La Chute des temps, Poésie/Gallimard).

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