Ana Luísa Amaral parmi les hôtes du Phare du Cousseix

Peu traduite encore en français, la poète portugaise Ana Luísa Amaral manie jusqu’à l’extase une langue indomptée. Le Phare du Cousseix vient de la publier dans une traduction de Catherine Dumas.

Il est des gestes qui réconcilient avec tout un art. Écrire et lire par échappement à soi, c’est aussi cela que l’on a connu et que l’on veut redécouvrir : une voix qui parle en soi parce que c’est plus fort que tout. Peu traduite encore en français, la poète portugaise Ana Luísa Amaral manie jusqu’à l’extase cette langue indomptée.

L’Art d’être tigre qui vient de paraître au Phare du Cousseix est un court ensemble composé par entrelacements de six poèmes élémentaires sur l’état de l’art, de quatre poèmes dits de la métamorphose et de cinq autres poèmes génériques (« de l’effroi », « de la feintise », « du courage », « de la mémoire » et « de l’amour »).

À sa lecture on pense à la pratique de « rêveur vigile » que relate Henri Michaux dans Façons d’endormi, façons d’éveillé (1969) ; du moins, quant à la puissance de figuration dans l’espace qu’y gagne le poème. Il y est aussi question d’une gestuelle qu’il y aurait tout lieu de qualifier d’initiatique. Ainsi, aussitôt évoqué par Ana Luísa Amaral, le saut d’un tigre dans la lumière d’une clairière fait tressaillir tout l’univers qui l’entoure, depuis « un recoin où le temps / se fixe mieux ».

Sitôt enclenché, ce mouvement « premier » devient verbal, s’y associent des états, des attitudes, qui le maintiennent en suspens, le réfléchissent, le creusent :

Reconvertir les choses :
rêver ces étoiles
en pléiade
de vent
et se souvenir

Il est des blessures si féroces,
aussi rasantes que nuage
en tempête […]

Cet effet de retour de l’écriture sur elle-même ne détourne en rien son mouvement et ne porte que sur le moi du poète, pas sur ses motifs qu’anime à profusion le poème. Rien ici n’a cours de cette stase, de cette immobilité qui est de l’ordre du ressaisissement, de la réflexion ontologique.

Comme l’a parfaitement vu le chercheur et essayiste Laurent Jenny, à propos d’Henri Michaux précisément, il s’agit avant tout pour tout poète revisitant le lyrisme, portant à bout de chant le poème de refréner toutes les tentations figuratives, pour autant qu’elles seraient fictives – ou abstraites donc. C’est qu’il y va également, chez Ana Luísa Amaral, d’une capacité de découverte propre à l’expérience poétique. Cela même qui s’écrit de plain-pied dans une altérité à soi, comme le déclinent ses « métamorphoses » :

« Il pensa alors
à l’autre

A comment elles iraient sur son poil ras,
dans son regard qui perce les prisons,
qui déchire les barreaux […]

— comment lui iraient-elles
ces ailes

Voler dans tout le ciel
et être plus
qu’heureux »

C’est ainsi que le sujet lyrique peut se donner à aimer, dans l’adresse la plus lointaine qui soit au lecteur. Seulement alors, son indétermination s’emplit de tous les sens (son, regard, toucher…) frayant le passage au poème, qui en restitue le sens, incomparablement :

« Et cet art
incluait :
être de soleil,
refuser les intermédiaires
de sentir

Et tenir pour certaine :
la passion qui glisse
comme lave,
comme beurre chaud,
comme gouache bleue
qui, mélangée à l’eau très forte,
donnerait une couleur intense,
une fragrance telle
qu’elle déferait le rêve,
le transformerait en toile [...]

Avoir un poil si beau
une force si longue,
une telle capacité de confondre
feuille et brise,
vent et chant d’écume
— c’était un art »

Cette publication d’Ana Luísa Amaral (née en 1956) vient à point nommé pour souligner le geste éditorial de l’écrivain Julien Bosc, qui anime Le Phare du Cousseix. Augurée par les belles Pierres milliaires de Joël Baudry, cette collection de plaquettes poétiques (en prose et en vers) à l’édition accomplie (papier d’impression, typographie, mise en page…) est à l’image de cette lande décrite par l’un de ses auteurs, Ludovic Degroote : « La lande ne vit pas, elle est : peut-être pour ça qu’elle offre cette impression de ne pouvoir qu’être traversée […] »

C’est à ce point de passage que le poème reconduit – tout un monde qui, « du point le plus reculé / de l’âme » (Ana Luísa Amaral), nous traverse dès lors de part en part.

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L’Art d’être tigre, Ana Luísa Amaral, traduction de Catherine Dumas, édition bilingue, 2015 (A Arte de ser tigre, Gótica, Lisbonne, 2003).

Catherine Dumas avait déjà donné à découvrir d’Ana Luísa Amaral un précédent recueil, Images, en 2000 ; la même année, la poète portugaise figurait dans l’anthologie 18 + 1 poètes contemporains de langue portugaise, coéditée par l’Institut Camoes/Chandeigne ; et en 2004, dans l’Anthologie de la jeune poésie portugaise de la revue Bacchanales.

Outre Joël Baudry (Pierres milliaires) et Ludovic Degroote (Llanover-Blaenavon), Le Phare du Cousseix a publié : Marie-Paule Blein (Le récit est une voix timide), Jacques Lèbre (Onze Propositions pour un vertige), Jean-Claude Leroy (À la porte).

Tous ces opuscules peuvent être commandés au Phare du Cousseix, au prix pour chaque volume de 7 euros.

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