Ghérasim Luca ou la solitude du poète orchestre

De ce monde où « tout doit être réinventé » il est passionnément le géomètre et le poète orchestre. La revue « Europe » consacre son numéro du mois de mai, coordonné par Serge Martin, au poète roumain Ghérasim Luca (1913-1994) qui a écrit l’essentiel de son œuvre en langue française.

Non pas indicible, et non plus ineffable, mais indéfinissable serait de prime abord le poème selon Ghérasim Luca. De cette sensation aussi diffuse qu’intrigante qui étreint à sa découverte témoignent quelques titres d’œuvres, Paralipomènes, Héros-Limite, Un loup à travers la loupe, L’Inventeur de l’amour, La Paupière philosophale, ou encore celui du récital Comment s’en sortir sans sortir.

Ghérasim Luca © (dr) Ghérasim Luca © (dr)

Le poète y revisiterait à sa façon quelque « mystères », se demandant tout de go comment représenter l’infini, l’impossible, l’univers, la vie, la mort, le temps et l’espace, l’amour… Dans son introduction à ce numéro spécial d’Europe, Serge Martin recense des passages significatifs de son œuvre où Ghérasim Luca pousse tous ces « termes dans des indéfinitions ». Par exemple, dans Héros-Limite, « le zéro, ce rond zénith des chiffres » est qualifié de « chiffre du trou absolu ». Et surtout s’interroge-t-il, lui, le poète à la manière d’un Henri Michaux : « Est-il meilleure science ? » « Est-il meilleure science » que le poème pour mettre sur la voie de ce que l’on ne comprend pas et que l’on formule, ou plutôt que l’on dit et écrit ?

Impossible en effet quand on découvre Luca de ne pas penser au personnage* du géomètre dans le film labyrinthique et envoûtant qu’a réalisé Wojciech Has à partir du chef-d’œuvre romanesque de Jan Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse. « Si je veux indiquer l'infiniment petit, j'écris l'unité, et la divise par un symbole huit identique. Mais ces signes », y déclare le géomètre, véritable alter ego du cinéaste, « ne me donnent pas la compréhension de ce que je veux exprimer. L'infiniment grand, c'est le cosmos, l'infiniment petit, c'est le plus infime élément de la plus petite partie de l'atome. Je peux donc indiquer l'infini, mais je ne le comprends pas. Donc si je ne comprends pas, mais que je peux indiquer, je m'approche de la poésie qui se révèle être plus proche de la vie que nous le supposons. »

Ghérasim Luca © (dr) Ghérasim Luca © (dr)
Comme dans la fiction de Potocki restituée par Has, l’enchantement chez Ghérasim Luca naît d’une toujours possible erreur qui glisse de la trame de l’existence dans le langage. C’est que le poème est fait pour briser la glace de la représentation où sont pris nos mots, et les êtres tout entiers avec les sentiments et les pensées qu’ils sécrètent, comme ici dans Paralipomènes :

Son corps léger
est-il la fin du monde ?
c'est une erreur
c'est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l'autre pensait :
ce n'est qu'une colombe qui respire […]

Car il est bien question de ce « grand jeu » avec Ghérasim Luca, que suggèrent ces mots que le cinéaste polonais fait dire au personnage du géomètre : « la poésie » « se révèle être plus proche de la vie que nous le supposons ». À preuve, et Serge Martin le souligne à raison, son poème ne vise qu’à un « acte simple », celui entre tous de L’Inventeur de l’amour (écrit en 1945, ce poème a été « traduit » du roumain par Luca et est paru l’année de sa mort en 1994) :

Si en exécutant cet acte simple :
humer la chevelure de l’aimée
on ne risque pas sa vie
on n’engage pas le destin
du dernier atome de son sang
et de l’astre le plus lointain

si dans ce fragment de seconde
où l’on exécute n’importe quoi
sur le corps de l’aimée
ne se résolvent pas dans leur totalité
nos interrogations, nos inquiétudes
et nos aspirations les plus contradictoires

alors l’amour est en effet
ainsi que le disent les porcs
une opération digestive
de propagation de l’espèce

Ce numéro d’Europe offre une traversée qui ne manque pas de ces détours et haltes dans l’œuvre étrangement magnétique de ce poète parvenue par saccades à un auditoire grandissant. Sa réception est un de ces mystères des lettres dont elle ne peut s’accommoder. Soit, il est entendu que Ghérasim Luca est sans conteste le plus « intempestif » parmi les intempestifs (les poètes). Mais sa reconnaissance tardive (il est né en 1913) n’explique pas tout. Ils sont bien rares les poètes qui ont pris part aux avant-gardes des décennies d’avant guerre à avoir fait retour dans les années 1980 et dont on peut dire, avec pertinence, comme le fait Serge Martin à propos de Luca : il « démode toutes les postures installées, dont celles qui reposent sur la vieille opposition entre lyrisme et anti-lyrisme, tant du côté du poème réduit au silence solipsiste que du poème conduit au spectacle sonore ». C’est-à-dire en parlant du poème qui s’écrit et se dit de nos jours, à peu de choses près, dans ses diverses variantes.

Intenable Ghérasim Luca, il a brouillé comme nul autre, en faisant retour de nulle part, lui l’« étranjuif » venu de la lointaine Roumanie, l’ordonnancement d’une poésie de langue française trop sûre de son histoire littéraire. Poète orchestre solitaire, de ses premières « cubomanies » (collages par fragments d’objets) à son « théâtre de bouche » si inouï, on ne compte plus ses disparitions et ses réapparitions, en vers, en prose, en acte de scène.

Ghérasim Luca par Jacques Hérold Ghérasim Luca par Jacques Hérold
Pour Serge Martin, ce numéro se devait donc exemplairement de « prendre corps » dans cette intimation extraite du Chant de la carpe (1973) : « Glissez-glissez-à-votre-tour ». Et cette invitation à rejoindre le poète dans son œuvre valait bien sûr en premier lieu pour les amateurs de toujours de Luca que l’on retrouve ici dans cette reprise de deux articles du poète et essayiste Pierre Dhainaut parus dans La Quinzaine littéraire en 1974 et 1977. C’était une dizaine d’années avant que Raoul Sangla épaulé par Thierry Garrel ne réalise le désormais mythique récital télévisé de Luca, Comment s’en sortir sans sortir. D’abord publié par les éditions surréalistes Le Soleil Noir de François Di Dio, Luca avait dès alors été accueilli par les éditions Corti.

Dans cet ensemble où abondent réflexions sur l’œuvre, essais de situation, contributions à forte valeur de témoignage et même quelques poèmes inédits de Luca et un autre d’Alice Massénat en fin de numéro pour « aimer à en chialer les voix », il fallait que la vie soit rebattue dans tous les sens et que de chaque carte retournée s’échappe le fil invisible qui les relie. Thierry Garrel en a extrait autant de « Je me souviens » qui valent mieux qu’une biographie (ici librement prélevés dans son long salut) :

Je me souviens que notre fille n’hésitait pas une seconde quand on lui demandait qui étaient nos amis les plus riches : « Luca et Micheline », dont les habits et la nourriture lui paraissaient somptueux. « Économiquement faibles, apocalyptiquement forts », avait écrit Luca.

Je me souviens que tous les ans Luca faisait comme apatride la queue avec tous les immigrés devant la Préfecture de police pour renouveler son permis de séjour.

Je me souviens de ce jeudi matin où il avait disparu et du désespoir de Micheline – « l’eau, l’eau » – quand elle a appris qu’il s’était donné la mort en se jetant dans la Seine.

Je me souviens que Luca pouvait entrer en conversation avec des inconnus de tout genre dans la rue.

Je me souviens, entre autres slogans non-œdipiens, d’« au monde pour rien, pour rien au monde » que nous inscrivions sur les grands rochers de Varengeville avec des morceaux de craie tombés des falaises.

Je me souviens que dans un texte où il [Gilles Deleuze] évoquait le changement de langue de Kafka et de Beckett il a écrit que Luca était « le plus grand poète vivant de langue française ».

C’est Thierry Garrel qui a veillé à la mise au point, avec Nadèjda Garrel et Micheline Catti, de cet autre si beau recueil en prose poétique Un loup à travers une loupe (des textes écrits en 1942 et publiés en Roumanie que Luca a également lui-même « traduits », parus en 1998) :

« Avec les osselets qui remplissent mes poches, je joue tout seul et comme il n’y a pas de calcul de probabilité quand il s’agit du hasard, celui-ci m’est toujours favorable.

Couché sur l’oreiller de mes tempes, l’élasticité de mon crâne rend agréables les nuits que je passe dehors : le ciel a exactement les étoiles que je veux, je connais leur nombre, plus, je le détermine.

L’une d’elles file mais je l’attrape.

Un oiseau – un cadavre d’oiseau – vient de quitter mon épaule. »

De ce monde où « tout doit être réinventé » Ghérasim Luca est passionnément le géomètre, car « la poésie » « se révèle être plus proche de la vie que nous le supposons ».

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* La transcription du dialogue original (en polonais) de ce film est d’Anne Guérin-Castell (voir ici), que je remercie infiniment. À propos de Velasquez le géomètre, alter ego des deux créateurs, Potocki et Has, elle précise ceci : « Has introduit le mot “poésie” [dans le dialogue du film] pour arriver à placer sa conception de la poésie, mais aussi du cinéma, en détournant les propos de Velasquez (qui dans le roman expose ses idées sur les rapports entre science et religion). »

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Revue Europe, numéro spécial Ghérasim Luca, dirigé et coordonné par Serge Martin, 320 p., 20 €. Au sommaire, outre celles déjà mentionnées, figurent des contributions de : Patrick Beurard-Valdoye, Vincent Teixeira, Dominique Carlat et Sibylle Orlandi, Sebastian Reichmann, Nicole Manucu, Anne Foucault, Monique Yaari, Bernard Heidsieck, Jean-Jacques Lebel, Charles Pennequin, Joël Gayraud, Charlène Clonts, Laurent Mourey, Iulian Toma, Bertrand Fillaudeau, Patrick Fontana, Alfred Riponi.

L’œuvre de Ghérasim Luca est publiée aux éditions Corti (voir ici, pour écouter des enregistrements audio de Luca, dont quelques récitals sont par ailleurs largement diffusés sur internet…).

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