Françoise Clédat: «Ne pas oublier la poésie»

Plus qu’aucun autre peut-être, ce livre a tout le temps en soi, dans l’espace où il s’est mû et où il pourrait bien rester, «au fond». Qu’il soit paru en août 2017 ne change rien à l’affaire : «Ils s’avancèrent vers les villes», de Françoise Clédat, pour discret qu’ait été son accueil, n’en finira pas de longer, de toute la vie qu’il y a en lui, les murs des cimetières gardés du monde.

Dans le « prologue » de son livre imposant (plus de 300 pages), Françoise Clédat appose à deux reprises, à la façon d’un mémorandum, et en ponctuation de somptueux poèmes introductifs : « Ne pas oublier la poésie ». Non pas pour elle-même sans aucun doute, mais à l’adresse du monde. Ce monde qui est connu, que l’on connaît, elle le saisit pour son ouvrage aux limites de l’immémorial, dans le « désordre alphabétique » qu’a laissé l’Histoire (avec sa grande hache qui « bégaie ») jusqu’à nous.

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Car il y a une architecture ancienne, secrète comme peut l’être l’écriture, qui préside à ce livre intitulé sur le mode épique Ils s’avancèrent vers les villes. Ainsi, passé le prologue, Françoise Clédat y distribue autant d’entrées alphabétiques que lui en procure l’antique alphabet phénicien dans sa correspondance avec l’alphabet latin (soit vingt entrées, pour vingt lettres de l’alphabet en commun). À chaque graphème ou lettre, le parti pris consiste à écrire un poème à partir du nom d’une ville faisant littéralement corps avec l’Histoire (Alep, Bethléem/Belfast, Gomorrhe…), auquel la poète, à chaque entrée alphabétique, associe des mots librement choisis par elle qui, eux, peuvent figurer ce qu’elle appelle alors « la vie belle ».

C’est cet agencement entre noms « propres » et les autres marqués autrement par la vie que Françoise Clédat désigne comme étant son « dispositif » à l’ouverture de son impressionnant corpus de poèmes. Et ce, non sans malice d’auteur dans le contexte de la poésie contemporaine, car s’appliquant en premier lieu à la contrainte exercée par le monde, par l’Histoire, ce terme de dispositif ne recouvre pas son sens intentionnel usuel. Tout au contraire, il peut faire ici office de prévention dirigée contre le monde. La poésie, ce qu’on appelle la poésie, n’en paraissant que plus receler le seul réel de la vie qui s’éprouve.

Bien entendu, ce serait là encore dire peu ou pas assez si les poèmes de Françoise Clédat ne renouaient (et c’est un émerveillement) avec une liberté d’invention qui n’est pas sans ressourcer jusqu’au Manifeste électrique aux paupières de jupes (de Matthieu Messagier et al., 1971) ou, par exemple, certains livres d’Eugène Savitzkaya (du moins, jusqu’à Bufo bufo bufo, 1986). Comme dans ce poème intitulé « Futur » écrit à la lettre vav (ou waw, correspondant en langue latine aux lettres f, u, v, w, y) après quatre poèmes dédiés à Fukushima :

F ouvrant sans heurt
Forme d’une lettre main dans la main ne
Force ni ne re
Ferme – ef
Fraction
             L’instant jamais plus
             L’instant déjà là – du
Futur ne plus pouvoir
             Prendre la main

Ou ici à la lettre yodh (i, j) après un poème sur Jericho, cet autre intitulé « Ivresse » :

Jubile
           aile dans le vide – d’absence charnelle
j’hypnotique puissante ta n’être pas – tant sont dits
Ignore le nombre la lettre – tant sont
je ne suis plus ne serai plus
jamais ne serai celle qui fut avec toi – mais
            aile en
joue jouie s’offrant
            allégrée ne pré
juge et que ce soit comme
jamais

À d’autres moments, emplie de cette folie douce et « vile » du langage, la poète peut encore opposer aux monuments d’horreur du monde, quand l’Histoire « s’emmêle », des plages de temps obsédantes. Comme ici ce poème intitulé « Distraction », à la lettre daleth (d), après un poème sur Damas :

Être à chaque instant de chaque jour distraite des occupations de vivre et dans le flottement de cette distraction se sentir paradoxalement ajustée à la nudité de la vie elle-même tenue dans la nudité flottante de chacune des figures par lesquelles chacun tente d’occuper son corps comme c’est chaque jour occuper – provisoire éperdu – sa propre parenthèse dans le temps

Ou dans cet autre, « Gemelle » (lettre gimmel, c, g…) :

Comme elle aime et doux mots avant que magnifiée par leurs échanges caressants
la double forme d’une érotique que relancent l’évocation de ton corps – le désir fou la jouissance inépuisable qu’il suscite – et cette autre évocation que fait lever ta voix par-delà la teneur des propos et l’entente qu’ils manifestent, une proximité si confiante qu’elle approche au plus près une région que je relie à cette gémellité d’enfance que toi seul me fais éprouver.

Ainsi s’entrelacent dans ce livre « somme » assez vertigineux, comme sur l’unique plan de la vie, accès de joie et de désespoir. La litanie énumérative des noms donnés à l’Histoire finit toujours par être excédée par les noms communs qui sont du seul ressort de l’imagination de Françoise Clédat. Mais le livre, et c’est sa grande clairvoyance, son enseignement, n’en laisse pas moins en suspens, au regard de l’Histoire, toute possibilité future de poème. Comme ici dans cet extrait d’un poème consacré à Fukushima (c’est le quatrième) :

[…]
                                   à la lettre
F fait entendre gémellation jamais encore entendue :
« Fracturation Faciale » ce qu’au
Visage
Font les récentes bombes au TNT larguées sur le
Front il y a cent ans on aurait dit « gueules cassées » – une
Fraction du temps qui n’a     rien changé à ce que
Fait l’homme au visage de l’homme
– fût-il un enfant, fût-il un animal – rapportée à la demi-
Vie des particules radioactives s’échappant de la centrale de
Fukushima – chiffrée millénaires
                                 Écrire
Fuit sans Fin

Fuck off le poème

*

Françoise Clédat, Ils s’avancèrent vers les villes, avec des encres de Djamel Meskache (« Galets pour une archéologie phénicienne »), Tarabuste Éditeur, 330 p., 20 euros. Toujours à l’enseigne de Tarabuste, de Françoise Clédat, vient de paraître Bel oiseau long courrier, avec des dessins de Gaëlle Pélachaud.

Certains poèmes de Ils s’avancèrent vers les villes ont fait l’objet de publications préalables, séparées. La suite des poèmes d’Oradour – figurant dans le livre à la lettre ayin (o) – a ainsi été publiée sous le titre a ore, Oradour aux éditions Le Phare du Cousseix que dirigeait Julien Bosc. Voir cet article que lui a alors consacré Jean-Claude Leroy sur son blog.

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