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Billet de blog 6 oct. 2018

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Béatrice Bonhomme: être poète comme personne

Imagine-t-on titre plus mystérieux sous le couvert d’un livre – même de poésie – que «Dialogue avec l’anonyme» ? Il n’est pourtant pas sans signature et ce livre de Béatrice Bonhomme nous est adressé comme à la lisière d’un monde retrouvé, qu’elle sait faire advenir comme personne.

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Universitaire et revuiste active, plus qu’attentive à la poésie contemporaine, Béatrice Bonhomme ne fait pas partie de ces poètes que pourrait encombrer un « capital » poétique trop lourd à porter. En dialogue avec certains de ses contemporains (Salah Stétié, Bernard Vargaftig notamment), son cheminement n’en est pas moins resté discret, presque secret au regard d’une contemporanéité que d’autres affichent volontiers.

Béatrice Bonhomme aux Livres en fête, Mers-sur-Indre, 2013. © Éditions Collodion

Il est en effet remarquable qu’en tant que poète, elle ne se dresse pas par principe contre des formes de tradition, se gardant d’en déprécier les trésors, les trouvailles. À ses yeux, il ne s’agit pas davantage par là de feindre de les ignorer, à défaut de les répudier, mais bien de les laisser intacts, en un lieu qui appartienne à tous.

L’idée-force est de ne surtout pas emprunter directement à ces trésors du passé, car ce serait succomber aux pièges d’un « bain » culturel justement vilipendé au nom d’une modernité (et non d’un modernisme) qui s’assume à ce prix.

En témoignent des livres de poèmes comme Les Gestes de la neige (1998) ou mêlés à des entretiens et études comme Le Nu bleu (2001 – tous deux aux éditions de L’Amourier –, son geste est hanté par cette mise à nu singulière, dirigée d’abord contre elle-même, contre tout artifice d’un « moi » culturel indûment approprié.

Le très beau poème « Stèle » de Dialogue avec l’anonyme découvre l’étendue de la reconquête poétique de cette familière de l’œuvre de Pierre Jean Jouve :

Elle est un autre ou l’autre ou tous les autres. Quand s’ouvre le matin, elle part s’exprimer dans un jasmin de fleurs où la nuit n’a plus cours.
Elle dévale le long des espaliers, les yeux écarquillés sur l’aube qui se lève.
Elle est poreuse à l’autre, au monde et devient l’arbre qui explose au soleil des blessures.
Elle est un tout petit être avec quelques cils d’une délicatesse extrême posés sur un visage de pêche.
Elle est une fillette qui court comme une folle cachée dans ses cheveux de gitane.
Elle est cette énigme que tous les hommes interrogent, posée, par la grâce de sa beauté, comme une idole dans un carrefour de mythes.
Elle est cette femme vieillie dans les sarments de vigne, aussi foncée que la terre.
Elle est cette terre où s’éparpille un peu de sa poussière.
Elle n’est qu’un passage, la réunion de quelques cellules devenue splendeur au printemps, cette question devant l’univers, cette interrogation au monde dans l’émouvance parfaite d’un arc de paupière.
Et puis posée au détour d’un chemin, elle est une stèle oubliée sur un corps

nu.

Car pour cette poète, il n’est dès lors qu’un monde à retrouver, celui de la plénitude des choses et rarement lecteur de poésie d’aujourd’hui aura la sensation d’entrer de plain-pied dans un univers entièrement reconduit par une écriture aux tracés de mémoire emplis de cette aura du regard de l’autre si chère à Walter Benjamin :

« Cette nuit, c’est venu et revenu sans cesse avec le silence pour miroir.
Et on a traversé ensemble, on a pénétré la vie. »

Ainsi, le puissant levier biographique de cette écriture commence par essaimer : l’enfance et ses paysages méditerranéens enfouis, l’Algérie comme fanal familial dans la nuit, la palette des sens reconstituée du père absent, le peintre Mario Villani. C’est cette veine qui bat à tout rompre, mais comme tapie au cœur de l’ouvrage, dans les pas de la mère que seule une chienne dénommée « Rime » est désormais susceptible d’accompagner par l’évocation.

La « valse des sabliers » du temps n’a aucun mystère pour Béatrice Bonhomme. Comme ici dans cet autre poème, « La balançoire », de Dialogue avec l’anonyme :

Je te tiendrai la tête, alouette.
Il y a le torse de lumière dans les matins blancs
La chaîne brille autour du cou
La mer bleue grise sur le
no man’s land des rivages
On longe la mer du sang, des larmes, et des rires
Bleue grise dans le vent qui s’arrache
Tu as été prise de vertiges dans le matin blanc dévasté
Tout a tournoyé dans le temps blanc
Le temps des matins de l’enfance et ceux d’autres amours
Et ceux d’autres deuils et ceux d’autres vies
Tout a tournoyé dans le temps et n’arrêtait plus de danser
Au milieu de son visage il y avait d’autres visages
Le matin était la spirale d’autres matins
Le blanc avait l’épaisseur de la neige
Dans la lumière brillaient des pigments de rouge
Dans la fresque d’autres personnages effondrés
Le matin dansait dans la poussière
Un enfant se levait dans le matin
Dans la culbute de l’infini
Il te tiendra la tête, alouette.

La composition même du livre est révélatrice de ces « mystères » d’un tissage infini qui attendent le lecteur : six parties constituent l’ouvrage, elles-mêmes enserrées entre un prologue et un épilogue. Or, par la grâce d’un poème distribué en versets – avec cette autonomie rythmique et de sens resserrée propre à chacun d’eux –, Béatrice Bonhomme transforme le prologue en épilogue de son livre, en en proposant une lecture inversée, tête-bêche.

Par cet effet de sablier retourné, le premier verset du prologue devient le dernier de l’épilogue et du livre de poèmes :

« Voilà, je vais recommencer à écrire et tu n’auras ni visage ni nom que ce bonheur d’être à l’infini et ce sera pour toi, mais tu ne seras personne car tu ne voudras ni être nommé, ni être aimé exclusivement, et tu resteras secret comme un trésor ignoré, comme une chose précieuse et méconnue, comme une espérance folle mais anonyme. »

C’est ainsi que l’adresse poétique à l’anonyme se trouve retournée en dialogue de bout en bout du livre. Car cet anonyme recouvre d’abord la voix de l’autre en soi qui rêve, qui invente, qui crée. Et à cet égard, ce « n’est la voix de personne, sinon de l’incognito », comme l’écrit finement Michel Deguy dans son récent Poèmes et tombeau pour Yves Bonnefoy. Mais, poursuit-il, cette « voix appelle un être parlant à la reconnaître ».

Voilà bien ce poème intitulé Dialogue avec l’anonyme que Béatrice Bonhomme, selon ses propres mots, « offre à qui ne le sait pas ».

Béatrice Bonhomme, Dialogue avec l’anonyme, frontispice et dessin de Claire Cuenot, Éditions Collodion, 2018, 60 p., 12 euros.

La revue NU(e) fondée en 1994 par Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio est désormais publiée sous format pdf sur le site Poezibao de Florence Trocmé.

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