A la croisée des routes: Véronique Gentil, Rodrigue Marques de Souza

À partir d’une peinture représentant un chien à la croisée des routes, de ses parts d’ombre surtout, on s’oriente sur la piste de nos contemporains en poésie, ici Véronique Gentil (peintre et poète donc) et Rodrigue Marques de Souza (également peintre par ailleurs), pour leurs recueils respectifs publiés par deux jeunes maisons d’édition, Faï fioc et Fissile.

Essayez donc d’attraper son regard, c’est peine perdue. Lui seul peut accrocher le nôtre, comme s’il voyait soudain en nous. Il s’en détournera peut-être aussitôt, comme s’il savait d’avance ce que l’on peine à comprendre, précisément parce qu’il faut d’abord s’attacher aux choses et aux êtres pour un jour espérer comprendre, et laisser les choses et les êtres filer leur vie.

« Chien à la croisée des routes », peinture, techniques mixtes, 2016 © Véronique Gentil « Chien à la croisée des routes », peinture, techniques mixtes, 2016 © Véronique Gentil

Puisqu’il est question d’un chien ici, dans cette peinture de Véronique Gentil intitulée Chien à la croisée des routes, on hasarde ce verbe, « s’attacher », à l’exacte croisée de ses sens figuré et littéral. Car si le regard de ce chien est à la croisée des routes, c’est qu’il n’a pas encore choisi son destinataire, ni sa destination. Cela, Véronique Gentil l’a figuré dans l’espace en taillant horizontalement et verticalement dans sa toile, et le chien qu’elle y a représenté semble se dédoubler en quelques endroits : suspendu, comme en arrêt, il « va » néanmoins, et il va aller comme il est venu.

Va, c’est précisément ainsi que Véronique Gentil (voir ici aussi) a intitulé son récent recueil. Son écriture s’y tend à même une pente abrupte de sensations, toujours plus affermie par la réalisation de son propre tracé :

on sent qu’on n’a plus l’ombre avec soi
qu’elle a perdu cette rondeur d’à midi
sous l’arbre

et la lumière plus loin sur l’herbe
presque au vert disparu
se heurte à des bris d’oiseaux qui se
retournent d’un seul tenant s’
effacent vont paraître plus haut
comme un mot nous arrive ou nous est retiré
coups par à-coups et qu’on sent en plein cœur

ce qui se joue alors dans un verre d’eau
entre des anges et la peau des doigts
le paysage comme du sucre
fond au fond
les souvenirs suent
et rien n’est encore empoisonné

de grands essaims pendent
poches fermées
l’enfant s’invente
et son futur tient dans le moment

À la croisée de la lecture de certains de nos contemporains, on peut observer que leur écriture poétique, différant ainsi de la parole par quoi passe toute relation, n’isole en aucune façon dans son « moi » psychologique un locuteur particulier. Celle ou celui qui écrit de cette manière cherche solitairement sa place dans une relation d’intériorité à soi-même, possiblement partagée, certes sans en être assuré(e), car ce serait condamner son geste par avance à ne pas « aller », comme dans cet autre poème de Véronique Gentil :

la nuit devant la nuit je n’arrive plus à devenir, la pensée se démaille au fond du corps d’un arbre où des oiseaux dominent et des verts, qui ont coulé, quand le ciel ne traverse pas, qu’un mort blesse, brasse l’herbe et qu’on laisse, comme au débridé d’un rêve, faire

Quant à leurs interlocuteurs, ils peuvent être avoués, nommés ou tus comme ici dans ce poème de Rodrigue Marques de Souza, né en 1970, qui publie pour l’essentiel aux éditions Fissile :

dans un lieu il y a une solitude de désir
ce n’est pas que le feu brûle
un chant vraiment lent murmuré à la bouche
un souffle toujours incompris, justement
exactement incompris
comme dans mes bras un corps entier l’est
et cet esprit c’est mon corps

C’est la seule manière d’exister de cette écriture que de chercher sa place, s’il n’y a pas d’espace commun pour cela, hors les langages conditionnant la vie sociale. Ainsi elle cherche à ouvrir un espace qui excède le double sens, inclusif et exclusif, du mot « nous ». Il lui appartient de ne pas en faire trop (en évitant le ton d’une poésie trop attendue lyriquement) si elle veut continuer à puiser directement dans la vie émotionnelle qui est le lot de chacun, et le seul espoir de rencontre d’individus réels, même de façon incidente.

En suivant ce tracé devenu indélébile qu’est l’écriture d’un poème, il advient que l’on s’y perde, que l’on reste bien souvent confondu devant les distorsions, les sauts, le défaut de syntaxe filée ou narrative. C’est bien tout cela pourtant qu’il importe à ces poètes que l’on entende : cette violence faite au langage s’adresse à l’ordre du monde ; elle est la condition sine qua non de la seule reconnaissance qui vaille, d’être à être, qui vaille pour eux tous les oublis du monde :

dans la ville écrite vieille
il n’y a pas d’écrit
la tête effacée l’amour vide
et par des restes écrits aime-moi
fumer là
merveille des mains
de maigreur
aime-moi pour cela
aime-moi

*

Véronique Gentil, Va, éditions Faï fioc, 2016 (on découvrira ici leur catalogue), 56 p., 8 €.

Rodrigue Marques de Souza, Istanbul, embrasements, éditions Fissile, 2015 (voir ici), 112 p., 15 €.

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