Patrice Beray
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Billet de blog 9 oct. 2016

Les leçons de vertige de Joan Margarit

Il faut de toute urgence redécouvrir la poésie catalane dont Pier Paolo Pasolini avait en son temps salué la renaissance en tant que langue d’écriture dans l’œuvre de Jacint Verdaguer. Voici une de ses principales figures contemporaines: Joan Margarit.

Patrice Beray
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À qui veut présenter un auteur traduit, le Catalan Joan Margarit offre l’entrée en matière la plus évidente et la plus passionnante qui soit. La plus évidente car pour évoquer une traduction, rien de tel a priori qu’un auteur qui a lui-même créé dans deux langues, en l’occurrence l’espagnol (castillan) et le catalan. Passionnante, car à ces échanges aussi fructueux que périlleux entre les langues, s’ajoute dans le cas de Margarit un cheminement singulier à travers les conditionnements toujours opérants de l’Histoire.

Né en 1938 dans la province de Lleida (Lérida), Joan Margarit a en effet commencé à publier en castillan dans les années précédant la mort de Franco en 1975. Noé Pérez-Núñez, à qui l’on doit ce premier choix de poèmes paraissant en français de Joan Margarit, intitulé Leçons de vertige, aime à rappeler ces mots très éclairants du poète en préface à un de ses recueils (Estació de França, 1999) : « J’ai commencé à écrire en castillan […] je n’avais pas de culture dans une autre langue. » Les basses œuvres du franquisme étaient passées par là, proscrivant tout usage en public de la langue catalane, et jetant dans la clandestinité toute sa littérature. Dans ce même texte, la précision qu’apporte ensuite Margarit est de toute importance : « Puis je me suis mis à écrire en catalan pour aller à la recherche de ce qu’il y a dans une personne de plus profond que sa culture littéraire. »

Joan Margarit

Sans renoncer bien entendu à la poésie de langue espagnole telle qu’elle lui a été transmise, Margarit a pu remonter le fil générationnel de poètes catalans qui n’ont cessé de résister à l’oppression particulièrement dure de la dictature franquiste à l’encontre de la Catalogne. Dans cette langue d’écriture trop vivace pour être tout à fait muselée (voir cet historique très intéressant sur la poésie catalane), l’influence d’un poète en particulier, Gabriel Ferrater, a été revendiquée par Joan Margarit, qui a vu dans son œuvre un « point de départ » pour toute la poésie catalane contemporaine.

Pour revendiquée qu’elle soit du point de vue littéraire, l’influence de Ferrater sur Margarit a toutefois trouvé à s’exercer d’une façon plus souterraine, précisément au travers « de ce qu’il y a dans une personne de plus profond », comme il l’a si bien exprimé lui-même. Car ce qui est en jeu ici, ce sont de véritables partages du sensible, selon la belle formule du poète, critique d’art et traducteur Claude Esteban. Ce sentiment d’une manière d’être continuée d’une œuvre à l’autre, Joan Margarit l’a condensé en quelques mots soulignés dans sa présentation par Noé Pérez-Núñez : ce poète n’a d’autre dessein que d’« exercer une intelligence sentimentale à travers la poésie ». Autrement dit, de comprendre ce qui est vécu en en faisant un récit qui permette de se tenir au milieu de son existence. Là, commencent ces « leçons de vertige » à la manière de Joan Margarit, car il ne s’est jamais agi de sortir de soi ni d’aucune représentation a priori, mais de laisser entrer l’inconnu dans son existence.

En témoigne ce poème intitulé « Le silencieux » où passe l’ombre d’une autre grande figure de la poésie catalane :

C’était un poète rusé :
même avec une mauvaise main,
il a su bien jouer ses cartes.
Et il a écrit les poèmes qu’il a écrits.
Quand je passe dans sa rue, je me souviens
de l’escalier souvent chanté dans ses vers.

Je suis toujours ému
de comprendre le pourquoi
de ces poèmes que jamais il n’écrivit.
Là commencent ceux que j’ai composés.
La poésie est une conséquence
de quelque chose qui n’a jamais existé.
Je me suis regardé dans le miroir de Joan Vinyoli
et vois comment il a pu trouver
un lieu depuis lequel aimer à nouveau.

C’est la grande leçon de la poésie catalane depuis Ferrater : on n’y célèbre pas l’écriture comme un voile jeté sur la parole ; bien au contraire, elle s’y libère, et même les figures les plus aimées y transparaissent, une fois disparues. Comme dans ce poème sur une de ses filles, Joana :

Aujourd’hui, toutes les couleurs des contes,
comme le vert des roseaux de la rivière
et les nuages se reflétant dans l’eau du lavoir,
brillent dans les yeux de Joana.
Il commence à pleuvoir. À travers la cour
se déplacent mes santons de Noël
de l’an passé. Je vois Joana sourire,
mais soudain, elle se retourne vers moi
et me regarde, et je m’aperçois que ce n’est qu’un souvenir.
Voilà pourquoi la pluie la traverse.

Ces « leçons » de Margarit portent « loin » (titre du poème suivant), sont sans complaisance ou sentimentalisme d’aucune sorte, au regard de l’état du monde – preuve ultime que ses devanciers catalans, dans la dimension sociale et politique de leur implication, ont fait œuvre :

Un chien errant marche sur la route,
cherchant sa soumission dans le danger.
Haletant, au crépuscule, il lui reste encore des forces
pour aboyer aux premiers phares qui l’éblouissent.
La route longe la mer
sur une côte abrupte.
Le monde peut être magnifique
mais doit porter en lui l’humiliation.
Rêver n’est que chercher un maître.

Ce choix de poèmes de Joan Margarit couvre la majeure partie de son œuvre écrite en catalan, de 1980 à 2014, lui-même traduisant ses propres poèmes pour des éditions en castillan. Dans la préface déjà citée au recueil Estació de França (« Gare de France »), Margarit évoque même des « poèmes écrits presque en même temps dans les deux langues ». La première de ses « leçons de vertige »…

*

Joan Margarit, Leçons de vertige, anthologie établie par Noé Pérez-Núñez, poèmes traduits du catalan, édition bilingue français-catalan (Noé Pérez-Núñez a associé nombre de contributeurs à son travail de traduction), éditions Les Hauts-Fonds, 2016, 136 p., 17€.

Actualisation : Joan Margarit est le lauréat (2017) du prix Pablo Neruda de poésie : « Et je sais pour qui je m'attarde, pour que je laisse une lumière accueillante dans la rue déserte. »

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