Portrait de Raymond Carver en divin poète maximaliste

Ce que l’on s’accorde à reconnaître de force singulière à Raymond Carver en tant que nouvelliste est aussi vrai pour le poète, et vrai également par rapport à ce que l’on pense connaître de la poésie, y compris aux États-Unis, tant il en repousse les limites. La parution du tome « Poésie » de ses œuvres complètes traduites en langue française devrait porter à un émerveillement durable.

Raymond Carver en 1984 © Photo : Bob Adelman/Corbis Raymond Carver en 1984 © Photo : Bob Adelman/Corbis
Raymond Carver (1938-1988) occupe une place vraiment à part dans la littérature en raison de la teneur même de son œuvre de « poète, nouvelliste et occasionnellement essayiste », énonçait-il dans cet ordre précis, auquel il tenait. Ce que l’on s’accorde à reconnaître de force singulière au nouvelliste est aussi vrai pour le poète, et vrai également par rapport à ce que l’on pense connaître de la poésie, y compris aux États-Unis, tant il en repousse les limites. Ainsi, le neuvième tome de ses œuvres complètes aux Éditions de l’Olivier, qui regroupe ses trois derniers livres de poèmes, devrait porter à un émerveillement durable.

Au début des années 1980, la parution du livre de nouvelles Cathedral (Les Vitamines du bonheur dans la traduction française) parachève la notoriété de Carver outre-Atlantique. Elle lui donne aussi un tour résolument plus personnel, l’écrivain ayant réussi à s’affranchir de la tutelle de son éditeur new-yorkais. Cette tutelle d’editor (au sens américain) a été si invasive que c’est elle qui a motivé, après la découverte du manuscrit original moins « minimaliste » que supposé de Parlez-moi d’amour (Beginners), le lancement des œuvres complètes de Carver en 2010 aux Éditions de l’Olivier (écouter cet entretien de Sylvain Bourmeau avec Olivier Cohen lors de la parution du premier tome).

« Cathédrale », la nouvelle éponyme de ce livre de réappropriation pour Raymond Carver, est sans doute aussi l’une des plus révélatrices de son art. S’y trouve pleinement illustré l’« acte de découverte », selon le mot de Flannery O’Connor, que représente pour lui l’écriture. Lors de son initiation à cette expérience unique, le narrateur de l’histoire observe que sa femme écrivait habituellement des poèmes lorsque quelque chose de réellement important lui arrivait. États éprouvés et acte de redécouverte par l’art sont ainsi scellés. Pour Carver, nouvelles et poèmes participent de cette même alchimie, et il y associe également, en substance, un souci de précision allié à une économie de moyens, le sens aigu du détail aiguisant la pointe du mystère jusqu’à saisir ce qui survient sous la surface des choses ainsi atteintes.

Raymond Carver n’a en fait jamais vraiment cessé d’écrire des poèmes et s’il y fait naturellement retour quelques années après l’écriture de Cathedral, c’est aussi parce qu’il s’agit dans son cas d’une « poésie personnelle ». Narrative, déclarative, son écriture se fonde sur un « dit » à la première personne du singulier d’autant plus solidaire avec tout interlocuteur que la trame des poèmes est traversée par une angoisse existentielle violente (la mort, l’œuvre de destruction du temps, l’amour aussi en ce qu’il témoigne d’une séparation originelle). Vraisemblablement grand lecteur de poésie, y compris contemporaine (sa référence à Tomas Tranströmer, bien avant qu’il ne soit « nobélisé », laisse peu de doute à ce sujet), Carver n’en déploie pas moins une prose du poème « maximaliste », attentive à tous les aspects de l’existence. Sa syntaxe narrative en vers en fait un poète à part, même parmi les poètes américains contemporains (par exemple, ceux figurant dans l’ouvrage Vingt Poètes américains, coordonné en 1980 par Michel Deguy et Jacques Roubaud, parmi lesquels George Oppen, Gertrude Stein, Jerome Rothenberg, Rosmarie Waldrop, Louis Zukofsky, à l’influence certaine sur la poésie française).

L’originalité de Carver tient à ce qu’il excède le principe de causalité qui porte toute prose, fût-elle du poème par solidarité syntaxique et sémantique ; par l’effectivité des mots, des faits énoncés, leur poids de sens, il touche à la matière sensorielle, concrète et affective de la vie. Ainsi, il se révèle très délicat d’isoler quelques vers de ses poèmes. Voici donc, extrait du premier recueil Où l’eau s’unit avec l’eau publié dans une nouvelle traduction dans ce volume de « Poésie », le poème « Maïs et pluie » dans son intégralité. On y perçoit comme les déplacements d’un détail à l’autre d’une scène semblent verticalement mus dans l’espace de la page par les états du protagoniste du poème, près de s’évanouir à tout moment, mais qui avivent encore ses sens, jusqu’à transfigurer sa vision de l’autre et de la scène tout entière :


Sur un petit bout de terrain au pied
du mur du bâtiment des Sciences de la Terre,
un type en chapeau de toile était
à genoux s’affairant sous la pluie
avec des plantes. La musique d’un piano
sortait d’une fenêtre à l’étage
du bâtiment voisin. Puis
la musique s’arrêta.
Et la fenêtre se referma.

Tu me dis que ces fleurs blanches
des cerisiers du campus
sentaient comme une boîte à peine ouverte
de maïs. Du maïs. Elles te rappelaient
ça. C’est peut-être ou peut-être pas
vrai. Je n’en sais rien.
J’ai perdu l’odorat,
en même temps que l’intérêt que j’ai pu un jour
exprimer pour le travail
à genoux avec des plantes, ou
des légumes. Pieds nus il y avait un

dingue avec un anneau dans l’oreille
qui jouait de la guitare en chantant
du reggae. Je me rappelle ça.
La flaque de pluie autour de ses pieds.
À l’endroit où il avait choisi de se camper,
Bienvenue la Peur
était peint sur le trottoir en lettres rouges.

Sur le moment ça semblait important
de se rappeler le type à genoux
devant ses plantes.
Les fleurs. La première espèce de musique,
et l’autre. À présent j’en suis moins sûr.
Je ne sais plus, plus trop.

C’est un peu comme un minuscule affaissement,
dans mon cerveau. Comme une impression
d’avoir perdu – pas tout,
pas tout, mais bien trop.
Une partie de ma vie pour toujours.
Comme le maïs.

Malgré ton bras resté accroché
au mien. Malgré ça. Malgré
notre silence quand on s’abrita sous un
porche parce que la pluie redoublait.
Et qu’on la regarda sans dire
un mot. Abrités en silence.
En paix, je crois. À regarder
la pluie. Pendant que le type
à la guitare continuait de jouer.


À rebours de cette notion de « minimalisme » accolée à son art de nouvelliste, Carver s’inscrit sans conteste dans une filiation moderne de la poésie américaine, celle plongée et régénérée par Whitman dans le chaos de l’existence. Son univers relève plus encore d’une extrême partition, de la profonde hétérogénéité des milieux humains, des classes sociales. Rien ne souffre chez ce poète la désinvolture ou le détachement, pas même son rapport à la nature : jusque dans son goût pour la chasse, la pêche à la ligne, le poète est toujours porté à ramasser sur quelque rive les morceaux du miroir brisé d’un grand rêve (fût-il américain). Et il ne lui importe absolument pas de les ordonner, mais bien au contraire d’en extraire tout le tranchant, en les exposant à la réalité de l’existence.

Voici un autre poème intitulé « Dans une église orthodoxe grecque près de Daphné », extrait du troisième livre de poèmes,  Jusqu’à la cascade (où figurent notamment nombre de références à Tchekhov, dont Carver a narré la mort dans Les Trois Roses jaunes). Il est pour le plaisir de la découverte que l’on souhaite infinie de ce poète.


Le Christ boude au-dessus de nos têtes
tandis que tu commences ci, puis ça.
Ta voix
traverse ces salles vides portée par leur silence.

Chancelant de désir, je te suis
à l’extérieur où nous nous émerveillons devant
des murs en ruine. Le vent
se lève à la rencontre du soir.

Vent, tu t’es trop fait attendre.
Vent, viens que je te touche.
Soir, enserre-nous et recouvre-nous.

Et le soir descend enfin.
Et le vent court aux quatre coins du corps.
Et les murs ont disparu.
Et le Christ boude au-dessus de nos têtes.

 *

Poésie, « Œuvres complètes 9 », 
de Raymond Carver. Le volume comprend Où l’eau s’unit avec l’eau traduit par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso ; La Vitesse foudroyante du passé traduit par Emmanuel Moses, revu par Jean-Pierre Carasso et Olivier de Solminihac ; Jusqu’à la cascade traduit par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. Éditions de l’Olivier, 432 pages, 24 euros.

raymond-carver-une-vie-d-ecrivain-m269618 raymond-carver-une-vie-d-ecrivain-m269618

Paraît conjointement Raymond Carver. Une vie d’écrivain, de Carol Sklenicka, traduit par Carine Chichereau. Éditions de l’Olivier, 784 pages, 25 euros.
 Dans cette somme remarquablement informée, la biographe fait apparaître la trame d’une existence où les liens de solidarité, de subsistance de Carver se révèlent aussi être des liens de dépendance, à l’alcool, à son milieu d’origine, à la famille, et surtout à sa première femme, Maryann, qui a permis, par son dévouement, à Carver de suivre des ateliers d’écriture et de « creative writing » à l’université. Impressionne aussi la formidable complicité qui l’a lié à sa seconde compagne, la poète (et nouvelliste, et essayiste…) Tess Gallagher (c’est elle qui est à l’initiative de l’édition du manuscrit original de Parlez-moi d’amour – Les Débutants, en français). Figurent également en bonne place dans cette biographie les références littéraires essentielles de Carver (Dostoïevski, Hemingway, Kafka, Tchekhov…), ses proches et connaissances (John Gardner, Richard Ford, John Cheever, Tobias Wolff ou James Crumley…).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.