Dans le repaire d’Henriette de Champrel et Claude Tarnaud

C’est une exposition unique, hors du circuit habituel des galeries, qu’accueille à partir du 17 mai «L’Ouragan» amarré au 53, quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt. Elle réunit pour la première fois les œuvres (toiles, objets, collages…) de deux passagers intraitables de l’aventure surréaliste.

Henriette de Champrel et Claude Tarnaud à bord du « Queen Mary », 1962. Henriette de Champrel et Claude Tarnaud à bord du « Queen Mary », 1962.

Ici à bord du transatlantique Queen Mary en 1962, ces deux passagers vivent une aventure singulière, leur aventure. Tous deux créateurs, Henriette de Champrel, dite Gibbsy, et Claude Tarnaud, son compagnon, peuvent apparaître pour ce qu’ils sont alors : deux des personnages principaux d’un livre fascinant, dans sa destination et sa formation, L’Aventure de la Marie-Jeanne (ou Le Journal indien).

Et pourtant, jusque dans ce livre dont l’auteur n’est autre que Claude Tarnaud, leur « aventure » n’est en rien fictive. Voilà plus d’une décennie qu’ils ont embarqué avec quelques-uns dans l’œuvre d’une vie fomentée et prolongée « jusqu’au bout du monde », sur des cartes qu’ils ont eux-mêmes dessinées, légendées, au gré de leurs emplois comme traducteurs pour des organisations internationales (Genève, Mogadiscio, New York).

Ces nombreuses œuvres exposées quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt (huiles sur toile, collages, encres, objets, plâtres…), réunies pour la première fois, ont toutes mouillé dans les parages de leur insubmersible Marie-Jeanne.

Tout comme les rêves qui s’évanouissent, la mémoire du vécu est si profondément enfouie qu’il faut garder le livre ouvert de cette traversée qui est l’ultime repaire pour l’amour fou, le langage non asservi.

Tel fut, peu ou prou, le constat de Claude Tarnaud dans l’immédiat après-guerre, résolu – après avoir notamment collaboré avec quelques téméraires à la revue Néon – à ne pas se laisser enfermer dans une « école » (fût-elle surréaliste).

« Rêveurs définitifs », Gibbsy et Claude Tarnaud le sont sans aucun doute, dès lors que l’imagination n’est pas un vain mot, voire est le seul à même de faire advenir ce qui a été confusément perçu. L’absolu est tout dans cette « geste » refondatrice, Tarnaud y assignant manifestement le pouvoir de « refaire l’entendement humain ».

La clé de cette aventure créatrice gît « au milieu du sable des passions », comme l’a écrit magnifiquement Claude Tarnaud, « […] dans les mêmes tourbillons que les pensées, autour, et les désirs, au fond […] ». Mais cette clé même (du mythe) peut, doit être oubliée dès lors que s’invente une autre temporalité, qu’un livre, loin d’en enserrer les bords, a permis de libérer.

Car Henriette de Champrel et Claude Tarnaud sont les personnages réels d’une aventure que le second a décrite en ces termes : « Ce récit, composé à plusieurs, doit être le signe qu’un nouveau méta-romanesque (mythique-vécu) est à venir. » Sa réussite la plus incontestable tient à cette « forme classique du journal » que sa temporalité (de 1948 à 1959) lui a fait adopter pour juguler le passé immédiat de l’actualité en d’insondables énigmes à poursuivre, tels des boutres, bateaux disparus avec leurs passagers de la surface étale de la réalité, mais dont rien ne dit qu’ils ne voguent pas encore.

De ce « récit » le poème est toujours « à venir », comme celui – Ambrose light – que Tarnaud écrit à bord du Queen Elisabeth cette fois, devant le port de New York :

Chacun des passagers du grand transatlantique
est le capitaine d’une barque fantôme
les mains liées à la barre

Rien n’existe tout se crée
à partir de la cécité blême
que l’aube a fait surgir
de la chambre noire du pilote

Prodigieux « document » poétique, L’Aventure de la Marie-Jeanne l’est d’autant qu’elle associe à son errance « au-dessus de l’abîme que l’on a délibérément creusé entre le “vécu” et l’imaginaire » quelques « personnages » de choix pour tout amateur passionné de poésie avec Stanislas Rodanski et Ghérasim Luca.

N.B. Les citations entre guillemets et en italique, sans autre précision, sont de Claude Tarnaud, excepté pour « Rêveurs définitifs » (inspirée d’André Breton).

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De Claude Tarnaud, se reporter à L’Aventure de la Marie-Jeanne, Les Hauts-Fonds, 2013, 168 p., 18 euros. Mais aussi à The Witheclad Gambler, éditions L’Arachnoïde, 2011, 112 p., 16 euros.

Sur Claude Tarnaud et L’Aventure de la Marie-Jeanne en particulier, je renvoie à mon essai Pour chorus seul – À Jean-Pierre Duprey et Claude Tarnaud, Les Hauts-Fonds, 70 p., 14 euros.

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Désirée, mise en œuvre par leurs deux filles Pierrille et Sylvie, la présente exposition mène au repaire (huiles sur toile, collages, encres, plâtres…) d’Henriette de Champrel (qui a participé au mouvement Phases d’Édouard Jaguer) et Claude Tarnaud.

Elle se tient du 17 au 27 mai inclus à L’Ouragan au 53, quai du Point-du-Jour à Boulogne-Billancourt. Vernissage vendredi 17 mai de 18 heures à 20 h 30 ; visite en jour de semaine de 10 heures à 18 heures ; sur rendez-vous le samedi 25 – pour tout contact : 06 19 78 07 89.

Henriette de Champrel et Claude Tarnaud, « Miles Davis », Mogadiscio, 1954 (huile sur carton entoilé, 54×65 cm, réalisée par Gibbsy d'après un dessin de Claude T.). Henriette de Champrel et Claude Tarnaud, « Miles Davis », Mogadiscio, 1954 (huile sur carton entoilé, 54×65 cm, réalisée par Gibbsy d'après un dessin de Claude T.).

Henriette de Champrel, Sans titre, Mogadiscio circa 1955 (huile sur carton entoilé, 50×60 cm). Henriette de Champrel, Sans titre, Mogadiscio circa 1955 (huile sur carton entoilé, 50×60 cm).

 

 

Claude Tarnaud, Sans titre, New York, années 1960 (encre, cire sur papier, 21×28 cm). Claude Tarnaud, Sans titre, New York, années 1960 (encre, cire sur papier, 21×28 cm).

 

 

Henriette de Champrel, «Ici et là-bas», collage sur Placoplâtre (collage et encre et cire),1995, Salignan (Apt). Henriette de Champrel, «Ici et là-bas», collage sur Placoplâtre (collage et encre et cire),1995, Salignan (Apt).
Claude Tarnaud, Objets, assemblages (années 1980). Claude Tarnaud, Objets, assemblages (années 1980).

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