Prière d’entrer dans le futur avec le poète Louis Zukofsky

«Le livre d’une vie et d’une époque», a dit de son monumental «A» le poète étasunien Louis Zukofsky (1904-1978). Pour la première fois édité intégralement en français, «A» est un livre d’un abord si déroutant qu’il résonne comme notre futur : impénétrable, sauf à explorer et étendre nos capacités d’écoute et de regard.

Louis Zukofsky en 1935. © (DR) Louis Zukofsky en 1935. © (DR)
Il est exceptionnel de voir une tranche de livre de poésie aussi épaisse, ouvrant à la coupe sur près de 800 pages. Sur le dos du livre, ces seules mentions : Zukofsky, « A ». Or il ne s’agit pas de la publication d’œuvres complètes, mais bien d’un livre unique, longtemps demeuré mystérieux : « le livre d’une vie, d’un siècle », scande le bandeau des éditions Nous qui le ceint.

Pour nous lecteurs aux yeux plus ou moins débandés, le nom de Zukofsky, Louis (1904-1978) doit être rattaché à ceux de Charles Reznikoff, George Oppen, tout comme lui issus de familles juives récemment immigrées aux États-Unis, et avec qui il partage dans les années 1930 l’appellation de poètes « objectivistes », tout comme à leurs côtés Lorine Niedecker, Carl Rakosi, et même l’Anglais Basil Bunting. Fort de son amitié avec Ezra Pound, puis avec William Carlos Williams, le moins « glorieux » alors de ces aînés, Zukofsky fut à la baguette de leur publication collective inaugurale, qui s’inscrivit dans la brèche novatrice, affranchie de toute influence, du moins voulue comme telle, que se découvrait alors la poésie des États-Unis d’Amérique, après Pound, avec Williams.

De ces poètes, pour la plupart diversement mais résolument partie prenante des mouvements sociopolitiques des années 1930-40, il ne fut plus guère question jusque dans les années 1960, la guerre à l’échelle mondiale, puis le maccarthysme sur le continent nord-américain, les réduisant au silence, ou presque, en tant que poètes. À eux tous, leurs biographies sont éloquentes : quels métiers n’ont-ils pas faits ? Puis vint le temps de leur renaissance, et de leur redécouverte, d’abord aux États-Unis, puis en France, à partir de la décennie 1970.

Ainsi, cela doit être précisé, « A », ce livre somme de Zukofsky, ne peut pas nous être tout à fait inconnu. Jacques Roubaud, en particulier, a tôt attiré l’attention sur le « grand texte » du poète new-yorkais. François Dominique et Serge Gavronsky, les traducteurs de « A », qui allait leur demander un quart de siècle de travail, en ont ensuite patiemment proposé des traductions, publiées aux éditions Virgile, section après section (« A » en compte 24), comme autant d’approches préparatoires, dûment commentées.

Il n’empêche, c’est bien une sorte de mythe poétique et éditorial que cette parution aux éditions Nous vient en quelque sorte lever, au moins du point de vue éditorial. Car pour ce qui est de la résonance poétique de l’œuvre de Zukofsky, c’est une autre affaire. Et il n’est pas certain que « A », ce « livre d’une vie et d’une époque » enfin rassemblé, dévoile tous les secrets de composition qu’on lui prête, ces chemins d’écriture mis bout à bout formant une étendue considérable de 772 pages dans l’édition de Nous.

Il est un biais toutefois par lequel on peut être immédiatement saisi par cette sorte d’« ensorcellement » poétique ressenti à la lecture de Louis Zukofsky. Il passe par les « courts » poèmes qu’il n’a cessé d’écrire et de regrouper parallèlement à son grand poème « A ». Peu traduits encore, ces courts poèmes montrent la tension qui est à l’œuvre chez Zukofsky entre une écriture déclarative qui, à l’instar de Reznikoff notamment, renouvelle une capacité descriptive du poème à « fleur de monde », et la part gagnée par le langage dans la pratique du poème, au point d’y mettre au jour l’« objectivation » – cette « satisfaction que procure la mélodie du poème ». Le tout s’obtenant par « l’arrangement, en une entité globalement appréhendée, de petites touches de sincérité » (les citations sont de Zukofsky dans le numéro inaugural « objectiviste » de Poetry en 1931, ici traduits par Claire Vajou dans l’essai de James Longenbach, Résistance à la poésie).

Voici par exemple un premier « court » poème traduit par Serge Fauchereau dans sa Lecture de la poésie américaine (Somogy, 1998 [Minuit, 1968]) :

Quand les grillons
font le bruit de cinquante robinets
oubliés à la fois

l’inclémence
des bruits inhumains
est celle de la terre

avec ses routes
passant les chalets en forêts

les draps sentent
le lait frais

toutes les eaux
du monde

nous allons dormir
dormir

Très favorablement impressionné par les expérimentations formelles de Zukofsky, Jacques Roubaud dans Traduire, journal (Nous, 2018) a aussi traduit quelques « courts » poèmes où il rend perceptible le mouvement d’une prosodie qui s’approprie la syntaxe du poème, pour en recréer le sens :

maintenant nous traversons le pont.
je le sens au bruit
que font les roues au-dessus des eaux.
cette nuit on ne voit rien
par la vitre. Mais il y a les lumières
sur les deux rives. Et si on ouvre la portière
le vent de l’eau fait entrer la brume
qui nous couvre.

À ces ensembles de « courts poèmes » appartient également le recueil 80 Fleurs (toujours aux éd. Nous, 2018) où selon Abigail Lang, sa traductrice, Zukofsky a revisité « les topos les plus rebattus de la tradition lyrique ». Ce que ces « courts » poèmes propagent mot à mot, le grand poème « A » s’en saisit section de poèmes après section, offrant aux visions simultanées, imbriquées du poète le concret et aussi l’amplitude de l’Histoire et de visées artistiques plus générales sur l’art, où il puise allègrement.

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L’ensemble des 24 sections (ou mouvements) de « A » a été d’emblée projeté à la manière totalisante des Cantos de Pound à qui Zukofsky s’était ouvert en premier (en 1928) de son grand poème, non sans lui faire rapidement part de quelques inquiétudes, propos que rapporte Abigail Lang : « Si seulement je pouvais encore écrire des poèmes courts […]. J’aimerais mieux être les troubadours (ou l’un d’entre eux) que Dante […]. » Il y fustige la forme du « long poème “construit d’après un plan” ».

Première lettre de l’alphabet à laquelle correspondrait « Z » comme Zukofsky à l’autre bout de la ligne (de vie) ainsi tracée, « A » s’inscrit historiquement dans un contexte de grande floraison « d’œuvres-vies » (on peut y inclure l’Ulysse de Joyce). Son écriture effective s’est toutefois déroulée selon une temporalité fragmentée, trouée à l’échelle d’une vie. Jacques Roubaud mais aussi le poète et traducteur Yves di Manno ont ainsi précisé que la première séquence de A 1 à A 10 a été écrite durant la période de 1928 à 1940 ; A 9 présentant toutefois la particularité d’avoir été élaborée pour partie en 1938-40 puis achevée en 1948-50. Les sections A 11 et A 12 l’ont été pour leur part en 1950-51. Enfin, les sections 13 à 24 s’étendent de 1960 à 1974, les sections A 22 et A 23 étant les plus tardives d’entre elles.

La visée de Zukofsky avec « A » n’en demeure pas moins cette représentation du « Livre » à la manière de Mallarmé sur fond d’art total, la poésie reprenant un peu de sa souveraineté sur les arts à la musique – le poète de Long Island appréciait aussi beaucoup la poésie française « moderne » (il a écrit un essai sur Apollinaire). Si les toutes premières sections de « A », où court entre les références mondaines (y compris lexicales) une poétique de l’ordinaire, ne semblent guère éloignées des « courts poèmes », y sont posés toutefois les jalons artistiques du « plan » de Zukofsky. La puissance ordonnatrice de la musique y est immédiatement requise par le poème avec la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach.

Dans son passionnant essai sur lesdits poètes objectivistes, « We said Objectivist » (Sorbonne Université Press, 2019), Xavier Kalck y insiste cependant : le poème de Zukofsky commence à la sortie du concert au Carnegie Hall auquel a sans doute assisté le poète en compagnie de son épouse compositrice et musicologue, Celia (leur fils Paul, souvent évoqué, voire interpellé dans « A », sera un violoniste prodige) : « Il est donc souvent impossible de savoir, écrit Xavier Kalck, si la récurrence de la Passion selon saint Matthieu constitue une évocation, de plus en plus nostalgique, de la nuit du concert par laquelle s’ouvre le poème, de l’œuvre elle-même, ou encore des possibilités poétiques propres à l’imbrication du sacré et du profane, comme de l’art ou du trivial. » Les références à la fugue, à l’intégrale, à la sonate ne sont donc pas, selon Xavier Kalck, forcément « l’indice d’un quelconque agencement caché, mais l’occasion d’une grande variété de motifs ».

Dans A 8, c’est la présence du politique, des idées matérialistes de Marx notamment, au regard des conditions de vie concrètes qui sont faites aux ouvriers étasuniens, qui s’impose jusqu’à cette scission d’A 9 entre valeur du travail et valeur de l’amour. À la fois reprise et prolongement des sections précédentes, la section A 12 (la plus longue de « A », 135 pages…) déroute tout d’abord puis cristallise au moment où surgit une évocation du philosophe Spinoza, précédée de ces mots de Zukofsky : « Mais je nie qu’un homme n’affirme rien / Quand il perçoit. »

C’est la valeur éthique du poème chez Zukofsky qui éblouit alors. Car le poème est aussi, au sens où l’entend le critique et poète Charles Bernstein, cette « pratique qui conteste l’aliénation de l’ordinaire » par des modes de vie en société.

[…]
La pensée se prolonge
Devient corps concevant
Les innombrables effets
Du même infini
Pas l’infini
Qui relève de
L’appréhension de chacun
Si réel soit-il
Mais seulement l’infini
Qui relève toujours
De la réalité
D’un autre
Et d’un autre encore
Et cætera
Jusqu’à l’infini —
C’est l’Histoire
— Vous dites que
Vous parlez et chantez
Et vous redoutez
L’abstraction ?
— La chanson dans la tête ?
Pourquoi redouter
Ce qui outrepasse
L’espoir captif,
Ça dépasse
Le lieu de chacun
Où nul ne se trouve.
[…]

À ce point, on partagera une nouvelle fois le point de vue très nuancé de Xavier Kalck s’agissant de la « teneur conceptuelle » des poèmes de Zukofsky lorsqu’il cite le poète de « A » à propos de Wallace Stevens : « le fait – comme je l’espère de mes propres œuvres – que sa musique n’a jamais souffert du préjudice d’avoir philosophé ».

Et en écho à La Tempête de Shakespeare – à qui Zukofsky a consacré un essai –, on lira aussi ces sublimes vers de A 22 (ici traduits par Jacques Roubaud), évoquant des oiseaux, comme emblématiques de cette poésie « où la voix incite l’œil »* : « et / peut-être pensent-ils voir / ou voler à travers une / fenêtre sans la savoir là ».

La fenêtre, comme éloge de la perspective et de la lumière, celles du vers, de la poésie à la manière de Louis Zukofsky.

* Le mot est de François Dominique.

Louis Zukofsky, « A », traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par François Dominique et Serge Gavronsky, éditions Nous, 772 pages, 35 euros.

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