Le secret, le merle, le poète Gabriel Ferrater

Rien n’est ni ne sera effacé de ce « souvenir que nous avons maintenant », comme l’a écrit le poète catalan existentiel Gabriel Ferrater. Le chant des merles et deux poèmes suffisent pour conjurer, au moins dans les vies individuelles, la césure pandémique supposée entre un temps d’avant et un temps d’après.

Un doigt posé sur les lèvres, c’est le silence que l’on intime, ou bien selon le trajet imprimé aux doigts sur la bouche, le temps de la réflexion, le cheminement de pensées en soi que l’on laisse supposer à un regard extérieur.

Dans les deux cas, ce pourrait être l’expression d’une sorte de secret bien gardé. Une certaine poésie a beaucoup à dire sur le sujet, dans un temps présent collectif où l’on s’applique de toute part à conjecturer sur une crise historique supposément infranchissable entre un « avant » et un « après », réduits que l’on est, de fait, face à cette situation stupéfiante de pandémie, de devoir endurer isolément ce qui est forcément de l’ordre de l’expérience collective.

Cette expérience collective étant difficilement partageable, beaucoup de bruit s’ensuit. Ainsi mise à mal, que peut notre capacité d’intériorité, physique et psychique, alors même qu’elle est déjà « informée », au moins confusément, par notre corps de l’évidence existentielle de la mort ? Oui, que peut-elle de plus cette capacité individuelle, en se gardant de tout solipsisme, cette autre maladie qui nous guette depuis des lustres, et qui consiste, comme le rappelle le philosophe si attentif aux arts Paul Audi, à s’imaginer que parce que l’on souffre, l’on serait seul au monde à exister ?

Tout d’abord, silence ne veut pas dire mutisme, pour qui sait faire part au dialogue dont il est le foyer, à « la chaleur que tisse la parole autour de son noyau le rêve que l’on appelle nous » (Tzara dans L’Homme approximatif). Dans un entretien sur son récent ouvrage, Habiter en oiseau, l’éthologue et philosophe des sciences Vinciane Despret rapporte combien le chant des merles peut la bouleverser. À la suite d’Italo Calvino, elle y entend, précise-t-elle, un dialogue, en raison même du silence entre les chants de merles qui se répondent. Dans le beau mot qu’elle forge, « déprendre », elle dit cette écoute particulière du silence que l’on peut tout à fait appliquer au cheminement de l’écriture.

Pour un poème, le verbe « déprendre » traduirait ici le temps de son écriture, de la perception d’une certaine chose qui émeut à la fabrique du poème avec du langage, des mots et du « blanc » entre eux – fabrique plus matérielle que formelle, car cette « certaine chose », l’écriture peut ne pas vouloir la figer et encore moins la surjouer, du moins dans ses composantes les plus sensibles, les plus immatérielles.

Il arrive même qu’un poète restitue cette expérience du temps propre à l’écriture d’un poème, avec le souci de la transmettre à d’autres vies individuelles. C’est ce que fait Gabriel Ferrater dans le poème suivant, intitulé « Si je peux » (Si puc). Ce grand Catalan qui devrait être fêté, éditorialement s’entend, l’an prochain, à l’occasion des cinquante ans de sa mort, y évoque un moment qu’il a à l’esprit, dont il fait la matière d’un poème où il décrit ce qui se passe :

Si je peux

ferrater-couve
Quelque chose est entré
dans un poème que je sais
pouvoir écrire, mais quand ?
je l’ignore, ni comment, ni
si cette chose voudra être dite.
Si je peux je t’en affublerai pour dire
tes cheveux ou cet éclat de soleil
qui brille sur ton ongle.
Mais peut-être n’aurai-je
pas toujours à l’esprit
ce que maintenant je vois en toi.
J’ai entendu le bruit sombre
d’une chose en moi qui tombe
comme dans un puits sans fond.
Mais si cela refait surface,
saurai-je reconnaître que
cela me vient de ce moment ?

Ce n’est pas l’absence volontaire ou involontaire de vie sociale qui saurait nous priver, d’aucune façon, d’envoyer ces nouvelles de nous pour « plus tard ».

Car rien n’est ni ne sera effacé du « souvenir que nous avons maintenant ».

Idoles

À ce moment-là, quand nous étions couchés
enlacés devant la fenêtre
ouverte sur les coteaux d’oliviers
(deux noyaux nus dans un fruit
que violemment l’été a bâillé
et qui se remplit d’air) nous n’avions
pas de souvenirs. Nous étions le souvenir
que nous avons maintenant. Nous étions
cette image. Les idoles de nous-mêmes,
pour la foi soumise de plus tard.

*

Sur ces deux poèmes de Gabriel Ferrater : le premier est retraduit avec une amie catalane ; le second est donné dans la traduction du poète William Cliff (aux Éditions du Rocher, Les Femmes et les jours, 2004).

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