Le siège du poème par Elena Schwarz

Morte voilà seulement dix ans, Elena Schwarz (1948-2010), peu connue encore en France, a joui d’une grande considération dans les cercles artistiques issus de l’underground pétersbourgeois. L’important choix de poèmes qui paraît aux éditions Les Hauts-Fonds permet d’appréhender une voix bouleversante, sinuant à travers toute une mythologie culturelle.

« La Venise des doges, c’est à côté… », prévient Anna Akhmatova de sa maison sur le canal de la Fontanka, dès l’ouverture de Poème sans héros en 1941, à la veille du terrible siège de Leningrad. Sur la Fontanka se trouve aussi le Grand Théâtre dramatique (le BDT) où travaillait la mère de la poète Elena Schwarz, prodige de la « deuxième culture » soviétique. C’est là tout près du canal, rapporte Hélène Henry dans sa présentation à Élégie sur une radiographie de mon crâne d’Elena Schwarz, qu’elle aussi « a élu son souterrain […], sa maison », y menant « l’existence de lecture et d’écriture nocturnes qui fut celle d’Akhmatova sur la Fontanka ».

 © Natalia Koroleva © Natalia Koroleva
De ce large choix de poèmes qu’il nous est aujourd’hui possible de découvrir d’Elena Schwarz, une moitié (1970-1990) aurait historiquement pour cadre Leningrad, l’autre (1990-2010) Saint-Pétersbourg. Mais la Fontanka semble éternelle. Et à elles seules les « Noces avec la Fontanka » qu’elle y célèbre (poème de 2003) permettent de comprendre des décennies plus tard pourquoi les « poètes du souterrain pétersbourgeois des années 1970 », comme le souligne Hélène Henry, « voyaient en Elena Schwarz “la plus talentueuse de nous tous” ».

Rarement poète dont l’écriture touche à des ressorts intimes aura autant convié toute une mythologie de la culture :

Avec toi, sordide canal,
Je me suis mariée comme un doge –
Le doge lançait l’anneau par le fond,
Moi ce fut – le cadavre d’un chat que j’aimais,
Qui contre moi avait dormi, somnolé
Tant d’années,
Qui ronronnait, chantait sa chanson rauque…
Dans ses yeux l’amour
Allumait deux petites lumières,
Quand (comme toujours) il me suivait.
Le canal était une main
Dans un amphi d’anatomie,
Un muscle bleu disséqué
Par le rayon d’une lancette céleste.
Les voilà les leçons d’anatomie
De l’âme, le voilà mon Rembrandt…
Toi, canal nu, plein d’ordure et de haine,
Tu remues faiblement les herbes d’eau,
Et toujours tu es à mes côtés.
Tes yeux, aquatiques et troubles, jamais
Tu ne les détournes,
Avec ton sable tu regardes.
Et les poissons, les sangsues, les mollusques,
À tous tu dis de me parler.

Pour situer l’essor de la poésie d’Elena Schwarz, un détour par l’œuvre d’un de ses proches, le poète et essayiste Viktor Krivouline, est tout indiqué, d’autant que c’est la même traductrice Hélène Henry qui sert de guide. Non seulement tous les termes marquants de l’épanouissement d’une « deuxième culture », à Leningrad/Saint-Pétersbourg, dans les marges de la société soviétique, dites du « souterrain », y figurent, mais ils prennent tout leur sens profond avec Elena Schwarz. Non conformiste par rapport à la place assignée à l’art officiel, la matière poétique d’Elena Schwarz est en effet l’expression de cette « protestation » que décrit Krivouline dans ses essais comme étant avant tout de nature spirituelle, esthétique, philosophique.

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Hélène Henry trace parfaitement cet itinéraire : « [Elena Schwarz] se dote d’une vaste culture faite de textes fondamentaux : la Bible, la Kabbale, la mystique rhénane (Jacob Böhme), Dante – et de grande poésie russe : Pouchkine, les poètes “interdits” de l’âge d’argent – Tsvetaeva, Mandelstam, Khlebnikov, Kouzmine. Ses positions spiritualistes s’affirment : “Dieu” – un Dieu immense, incandescent, qui accueille la diversité des croyances – vient au centre de son espace intérieur. »

De même, son rapport au poème est empreint de sacralité : le vers y est érigé comme un absolu, dont les principes (de versification) ne peuvent être contournés. Si la question de la forme la requiert au plus haut point, Elena Schwarz la décline toutefois toujours du point de vue de la matière qui la préoccupe. À cet égard, ses courts essais sont révélateurs de ce qui rend son geste poétique si bouleversant. Exemplairement dans cet extrait de son texte « Trois caractéristiques de mes poèmes » qui a valeur d’avertissement à sa lecture :

« Je pensais tout en marchant : dans la poésie comme dans une isba au cœur de la forêt le voyageur doit pouvoir trouver tous les objets de première nécessité : allumettes, pain, sel, hache, un puits pas trop loin. J’ai vite fouillé dans mes vers et j’y ai trouvé tout cela.

Mais il s’est révélé qu’on pouvait aussi y trouver tout ce qu’on veut : des instruments de musique, des instruments tout court, presque tous les oiseaux, les animaux, des notions abstraites, des fleurs, des habits, de l’argent, de la vaisselle… »

Si Elena Schwarz ne peut nous apparaître que nimbée de la mythologie spiritualiste qui lui était si familière, à l’instar de « tous les objets de première nécessité » qu’elle décline dans cet avertissement à sa poésie, il faut néanmoins, avec elle, en trouer l’épaisseur, les strates temporelles, pour faire place à la poète qu’elle est, d’une acuité incomparable. Alors les grands mots « en tiers » s’effacent pour nous faire toute la place dans le poème, comme dans « L’amour en tiers » (de 1983) :

Quand tu m’as dit : je t’aime
Yeux élargis, traits convulsés,
Nous nous sommes regardés l’un l’autre
Comme des chats éberlués,
Comme deux adversaires,
Crocs en avant, poil hérissé,
Voyons de qui sera plus dure la griffe,
Plus hostile la voix.

J’ai tourné le coin, posé mon regard
Nuque basse, sur toi.
Tel sera, je crois, notre destin :
Rôder sur un même toit,
Écouter l’amour qui monte en douce l’escalier,
Et qui ronronne, et souffle fort,
Mais – le vert de nos yeux flambe –
Nous regarder, l’un l’autre, pas l’amour.

Traduite dans de nombreuses langues, l’œuvre poétique « lyrique » d’Elena Schwarz trouve avec cette copieuse publication (après celle, pionnière, d’Alidades en 2004) matière à une réception « illimitée », selon le beau mot qu’elle prisait, par le lectorat de langue française.

Elena Schwarz, Élégie sur une radiographie de mon crâne, choix de poèmes traduits du russe et présenté par Hélène Henry, éditions Les Hauts-Fonds, 2020, 186 p., 19 euros.

« À la découverte d’Elena Schwarz » : voyez sous ce lien sa présentation par La Revue de Belles-Lettres de Lausanne sur le site Les lundis des mots.

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